
Ça suffit ! L’histoire ne se répète pas. Mais elle a des lois. L’une d’elles dit que la liberté et la démocratie se gagnent en se battant pour elles, mais que leur disparition est la simple conséquence d’un renoncement. Aujourd’hui, nous voyons la liberté et la démocratie mourir sous nos yeux, et nous ne faisons rien…
Dernier épisode en date : le retour des ZFE imposé par le Conseil Constitutionnel. En soi, rien de choquant sans cette décision. Mais le cumul de décisions, parfois contradictoires, n’ayant en commun que leur impopularité, devrait alarmer. Car qu’est-ce que la Démocratie si ce n’est plus le gouvernement PAR le peuple et ses délégués ? Mais élargissons la réflexion.
Toujours pour vous faciliter l’accès à ces réflexions, surtout si vous êtes pressé, j’ai ajouté un résumé, que j’ai réalisé à l’aide de l’IA de Grok. Vous le trouverez ICI. Bien sûr, un résumé assène et ne démontre pas. Lisez la version intégrale pour les développements plus argumentés.
Une dérive institutionnelle constante

Ce n’est pas la première fois que le Conseil Constitutionnel rend une décision contestée. Depuis la création du Référendum d’Initiative Partagé, créé en 2008, il en a déjà refusé quatre, dont deux sur le très controversé sujet des retraites. Il a par ailleurs jugé que la suppression des ZFE était un cavalier législatif, mais pas le choix d’un projet de loi de financement rectificatif de la Sécurité Sociale pour une réforme des retraites essentielle, permettant ainsi un recours au 49.3 qui eut été impossible pour un projet de loi ordinaire.
En réalité, depuis sa création en même temps que la cinquième République, le Conseil Constitutionnel a progressivement étendu son champ d’intervention, notamment par la création en 1971 de la notion de “bloc de constitutionnalité”1, décision hautement politique. On s’est bien éloigné de l’arbitre impartial voulu par les constituants de 1958. La première escarmouche avait d’ailleurs eu lieu dès 1962, lorsque le Conseil voulut refuser à Charles de Gaulle le droit de consulter directement le peuple par référendum sur l’élection du Président de la République au suffrage universel2.
Mais l’extension du champ du Conseil Constitutionnel, qui conduit certains à parler de « gouvernement des juges », n’est pas la seule dérive inquiétante. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, et de façon renforcée depuis la crise du Covid, le régime fonctionne d’une façon qui est certes légale, mais qui n’en est pas pour autant exemplaire en matière de démocratie. Si cette dérive n’a pas commencé avec lui, son double quinquennat l’a nettement accélérée, notamment à travers certaines nominations et un mode de gouvernance très centralisé. La nomination de Richard Ferrand à la présidence du Conseil Constitutionnel, personnalité contestée et peu susceptible d’incarner la rigueur morale, l’objectivité et la volonté de pacifier le débat, reste emblématique du locataire actuel de l’Élysée. Au-delà d’une kyrielle de nominations tout aussi discutables, comme celle de Najat Vallaud-Belcacem à la Cour des comptes, cette période s’est caractérisée par un gouvernement par les préfets et le Conseil de défense. Jamais depuis la loi de décentralisation de 1982 les préfets n’avaient été autant mis en avant. Quant au Conseil de défense, il a été sollicité bien au-delà de son champ naturel : gestion du Covid en 2020, crise énergétique en 2022. Son principal avantage : les discussions y sont couvertes par le secret-défense, échappant ainsi à tout contrôle démocratique. Le recours massif au 49.3, autre marque de fabrique de cette période, a également déplacé le point d’équilibre entre l’exécutif et le législatif. À noter le silence absolu du Conseil Constitutionnel sur ces sujets, et plus encore sur la restriction inédite des libertés fondamentales pendant la crise du Covid.
Ces coups portés de façon constante à l’esprit sinon à la lettre de la démocratie ont une conséquence claire : l’augmentation de la défiance par rapport à la classe politique et, par conséquent, des abstentions aux élections. Depuis 2012, le taux de participation suit une tendance clairement à la baisse, à l’exception notable des Européennes et des Législatives de 2024, transformées en référendum anti-Macron ou anti-RN selon le camp. Les municipales de 2026 ressemblent à un véritable hold-up démocratique3. Ainsi, la nouvelle égérie de LFI, Bally Bagayoko, devient maire de Saint-Denis avec moins du quart des électeurs inscrits (21,14 % exactement). Christophe Barthès ne fait guère mieux à Carcassonne, avec 20% des inscrits au premier tour et 24,88 % au second. Si je cite ces deux maires, LFI et RN, c’est parce que leur faible score ne leur a manifestement pas inspiré la modestie de cesser leurs outrances, habituelles dans leurs formations politiques. J’y reviendrai un peu plus loin. Mais cette sensation de hold-up n’est réservée ni aux extrêmes, ni au Continent. Ainsi, Gilles Simeoni devient maire de Bastia avec seulement 29,4 % des suffrages des inscrits, grâce au maintien au second tour de l’ancien attaché parlementaire de Jean-Felix Acquaviva, Nicolas Battini.
Bien sûr, il y a des maires mieux élus, et il y eut au long de la Cinquième République des Présidents mieux élus que Macron4. Quant à Gilles Simeoni, il préside — ou présidait jusqu’en mai 2026 — aux destinées de notre île en s’appuyant sur 23,17 % des inscrits au second tour, 16,37 au premier ! Cela n’enlève rien à la légalité de ces deux Présidents, si semblables au demeurant. Mais que dire de leur légitimité à imposer leurs points de vue ?
Car c’est bien là que le bât blesse. Pour faciliter une stabilité institutionnelle, la Cinquième République a, dans tous ses scrutins, rejeté la proportionnelle au profit d’une règle majoritaire ou d’une très large prime majoritaire. Comme si elle se méfiait du peuple. C’est bien cette méfiance d’ailleurs qui fait la rareté des référendums depuis la fin de De Gaulle, et leur disparition au cours des dix ans de règne de Macron. Ce faisant, cette méfiance est devenue largement réciproque. Si on peut comprendre qu’une certaine stabilité des institutions aient été souhaitable après les errances de la IVe République, on a plus de mal à comprendre que cette distorsion majoritaire soit étendue à toutes les élections en France, à l’exception des Européennes. Mais plus encore, cette large prime majoritaire n’imposerait-elle pas que les élus abordent leur mandat dans un esprit de conciliation, cet esprit qui faisait dire à Clement Attlee que la démocratie ne saurait se limiter au règne absolu de la majorité5 ? On en est loin.
Une véritable guerre civile, encore froide pour l’instant

C’est un véritable discours de guerre civile que nous délivre aujourd’hui le monde politique français. Nous l’avons déjà évoqué sur ce blog, ici il y a deux ans, là il y a un peu plus d’un an. La guerre civile est jusqu’à présent restée « froide », en dehors de quelques flambées de violence plus ou moins passagères et de quelques assassinats politiques. Mais elle ne s’est pas calmée. Quand le tout nouveau maire de Saint-Denis, fort de ses 21,14% des inscrits de la commune, se permet d’appeler publiquement à l’insurrection si un Président RN était élu en 2027, peut-on en rire ? Nous avons déjà souligné à plusieurs reprises l’importation par l’extrême-gauche du conflit du Moyen-Orient dans le débat politique français. Souligner les outrances verbales de Jean-Luc Mélenchon, par exemple sur la « nouvelle France », seule « vraie France » si on l’en croit, nécessiterait un ouvrage complet. Les récentes petites crises de prurit anti-Bolloré dans le monde de l’édition ou dans celui du cinéma manient plus brillamment l’anathème que le raisonnement et l’argumentation. La réponse du patron de Canal +, si elle est compréhensible face à la vague de haine qui déferle, n’en est pas pour autant de nature à calmer les esprits.
Si l’extrême-droite maîtrise mieux son discours, et nous a jusqu’à présent épargné des sorties du genre de celle de Bally Bagayoko, il serait probablement hasardeux, compte-tenu de son histoire et de ses propos clivants parfois jusqu’à la caricature — immigration, Kanaky, etc. —, de lui délivrer un certificat de constructeur de consensus. Mais la question ne se limite pas aux extrêmes. La « majorité présidentielle » (minoritaire, d’ailleurs) ne se prive pas de la joie de l’excommunication. N’est-ce pas Macron qui a lui-même exclu de « l’arc républicain » près de la moitié des électeurs ? Bien sûr, on a le droit de refuser de gouverner avec tel ou tel courant politique. Mais le choix des mots est redoutable. Les exclure de l’arc républicain, donc de la République, n’est-ce pas les condamner à la violence ? La bien-pensance européenne n’est pas en reste en matière de violence des discours contre tous ceux qui mettent en cause la politique dominante. Viktor Orban n’était ainsi, à les en croire, qu’un fasciste à qui il faudrait arracher le pouvoir par la force, alors que dans la vraie vie, il a donné les clés à son successeur dès qu’il a été battu aux élections.
À entendre ces discours qui dominent la vie publique, en France en particulier, le monde, notre monde, n’est plus divisé qu’entre les fascistes d’une part — en vrac et non exhaustif, Bolloré, Trump, Netanyahu, Orban, Éric Ciotti, Sophia Aram, Nora Bussigny, etc.—, incarnations du mal, et les anti-fascistes, au fond vertueux, même quand ils vont parfois un peu trop loin en tuant au passage un garçon qui ne leur revient pas. Ou bien, version miroir, les patriotes d’une part — prenez les mêmes que dans l’énumération précédente, et ajoutez-y quelques ténors de la droite radicale —, les traîtres à la Nation qui la sacrifie sur l’autel mondialiste d’autre part. Je ne prendrai pas parti. Je constate simplement que le grand perdant de cette polarisation est la démocratie. Car l’essence même de la démocratie, si bien décrite par John Dewey, réside dans sa capacité à construire des compromis, voire des consensus. Ce qui n’exclut pas, bien au contraire, de défendre des positions claires, et même radicales. Mais défendre des positions n’est pas recourir à l’insulte pour attaquer celles des autres.
Anti-américanisme, antisémitisme, anti-sionisme — version camouflée du précédent —, anti-fascisme de pacotille — même un Arno Klarsfeld est régulièrement traité de fasciste —, violence des déconstructeurs « éveillés », anathèmes en tous genres, tout cela cache un vide sidéral de la pensée. Mais surtout, cette accumulation dans l’espace public6 met à mal la possibilité même d’un débat serein, indispensable ingrédient d’une société démocratique, avant de mettre à mal, si cela continue trop longtemps, la paix civile elle-même7.
Une crise morale8

À ces dérives institutionnelles et à cette généralisation de l’agressivité s’ajoute une crise de légitimité profonde. Selon le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, la confiance dans le monde politique ne cesse de baisser. En 2026, seuls 22 % des Français font confiance à la politique, 15 % aux partis et 20 % à l’Assemblée nationale. La France apparaît en la matière comme un cas singulier : la confiance dans la politique y est près de deux fois plus faible que chez nos voisins, avec 45 % en Allemagne, 44 % au Royaume-Uni et 40 % en Italie. Même si cette crise de confiance n’est pas nouvelle — l’ouvrage de Yann Algan et Pierre Cahuc La société de défiance a maintenant presque vingt ans —, il est tentant d’y voir la conséquence d’une sorte de faillite morale de la classe politique.
Le 12 décembre 1962, le général De Gaulle disait à ses ministres : « Si vous voulez avoir de l’autorité, il faut que vous ayez du prestige. Vous ne pouvez avoir du prestige si vous êtes mélangés aux autres. Veillez à garder vos distances et à être irréprochables. Qu’on ne puisse même pas vous soupçonner.9 » Est-ce faire de ces propos une exégèse malvenue que de penser que cette injonction pourrait être étendue aux hauts fonctionnaires ou aux figures politiques de premier plan, et qu’irréprochable ne doit pas seulement être entendu par rapport à la loi ?
Rien qu’au plus haut niveau de l’Etat, les deux dernières décennies de la Ve République ont été fécondes en affaires : Chirac, Juppé, Fillon, Sarkozy, Cahuzac, pour ne citer que les condamnés les plus connus. On y ajoute bien évidemment Marine Le Pen, bien que le verdict en appel soit encore à venir, François Bayrou, non condamné, mais dont la gestion des assistants parlementaires européens ou les relations avec le lycée Notre Dame de Betharram n’ont pas été des modèles de probité, Dati, Villepin, Edouard Philippe,… , tous présumés innocents légalement, mais que l’on aurait peine à présenter comme des modèles de vertu dans une République exemplaire. J’arrête là l’énumération, et le drame de la France aujourd’hui, c’est que chacun peut y ajouter des noms. On est loin de la République dont parlait De Gaulle en 1962, loin même des « diamants de Bokassa » qui firent vaciller Giscard d’Estaing. À l’époque, ce genre de cadeau pouvait coûter son élection à un Président !
La crise morale va plus loin que les affaires légales. Que dire par exemple de l’ambiance Règlement de comptes à OK Corral qui semble régir les relations de la Présidente de l’Assemblée Nationale avec le rapporteur de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public10 ? Dans un autre registre, les homards de François de Rugy n’étaient (probablement) pas illégaux, mais illustrent le mépris du peuple qui caractérise les deux quinquennats de Macron. La nomination de Castex à la tête de la RATP a de tels relents de népotisme et de récompense pour services rendus qu’il est difficile de ne pas y voir un accroc de plus au contrat de confiance qui, en démocratie, est une nécessité vitale entre les dirigeants politiques et le peuple. Il en est évidemment de même de la nomination de Richard Ferrand à la tête du Conseil Constitutionnel, ou de Najat Vallaud Belkacem à la Cour des comptes. Cette dernière s’offre même le luxe, en plus, d’aller se pavaner au festival de Cannes, dans une période où le budget de l’Etat mériterait scrutation rigoureuse et modestie exemplaire ? On peut difficilement ne pas penser au film de Patrice Lecompte en 1996, Ridicule. L’action s’y déroulait en 1780. Serions-nous à la veille d’une nouvelle révolution ?
Quand les instances de contrôle, contre-pouvoirs institutionnels — Cour des comptes, Conseil Constitutionnel — sont eux aussi soupçonnés de népotisme ou de copinage, ce n’est pas seulement un pavé de plus dans la mare. C’est tout l’édifice de la démocratie qui menace de s’effondrer. Nous en sommes là aujourd’hui.
Le problème est structurel, pas conjoncturel
« On a par le passé eu d’autres scandales en France, et des périodes difficiles. Il suffit de changer les équipes au pouvoir aujourd’hui, de faire quelques réformes, et tout va rentrer dans l’ordre ! » C’est là le langage tenu par ceux qui admettent que ça ne va pas très bien, sans pour autant mesurer l’ampleur du problème. Ils sont nombreux. C’est toujours mieux que ceux qui sont dans le déni, mais pourtant on reste loin du compte. Car le problème de démocratie que connaît la France aujourd’hui n’est pas un simple phénomène conjoncturel.

Pour nous en convaincre, soulignons d’abord que le phénomène n’est pas exclusif à la France. Toutes les démocraties occidentales souffrent. Leur berceau, le Royaume-Uni, vit une crise sans précédent, avec la mise en cause de la police elle-même, accusée de privilégier la chasse aux délinquants de la pensée sur celle des vrais criminels. Mais surtout, le gouvernement est grandement affaibli par l’affaire Mandelson, nommé ambassadeur à Washington par Keir Starmer malgré les fortes mises en garde des services de sécurité, à cause de ses liens avec Epstein. De tels liens cultivés par l’ex-prince Andrew avaient quelques semaines plus tôt écorné le prestige de la Couronne, rétabli depuis, au moins en partie, par d’une part sa mise à l’écart, d’autre part et surtout par la prestation unanimement saluée du Roi Charles lors de sa visite d’Etat aux USA. Mais le Gouvernement de sa Majesté reste très affaibli par l’affaire Mandelson et quelques autres, et par des guerres intestines. En Espagne, c’est l’épouse du Premier Ministre qui est inculpée pour corruption. Il semble que les dirigeants choisissent mal leurs conjoints, si l’on en juge par l’inculpation, plus au nord, de l’époux de l’ex-First Minister d’Ecosse Nicola Sturgeon pour avoir dérobé environ 400 000 livres sterling au… SNP11 ! Quant aux dirigeants de l’Union Européenne, la disparition fort opportune des SMS échangés entre Ursula von der Leyen et le PDG de Pfizer au moment du Covid n’est pas de nature à renforcer la confiance dans leur probité.
Ces scandales répétés dans le temps et dans l’espace illustrent à quel point les élites politiques en Europe — et probablement pas seulement en Europe — ont perdu le sens du bien public. Mais il y a à cela des raisons qui dépassent les personnes et l’époque, de vraies raisons structurelles inhérentes à la démocratie représentative dans de « grands pays », telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Le problème de nos démocraties peut être résumé en deux axiomes, validés par deux siècles et demi environ de démocratie « moderne » :
- Plus le combat pour arriver au sommet du pouvoir est rude, moins les vainqueurs sont compétents pour l’exercer ;
- Tout pouvoir constitué tend à oublier sa raison d’être initiale pour y substituer une simple volonté de pérennisation et de renforcement.
Commençons par le premier, que nous avions déjà évoqué ici il y a plus de quatre ans. Si nos dirigeants politiques n’ont plus les compétences d’hommes d’Etat qui seraient nécessaires à l’exercice du pouvoir dans un monde si complexe, c’est parce qu’ils ont été obligés d’en développer d’autres et ont gagné leur place grâce à ces autres compétences ! Ce sont des prédateurs, parce qu’un processus darwinien fait que seuls des prédateurs réussissent à survivre à tous les combats nécessaires pour arriver en haut. Un paradoxe frappant — dans tous les sens du terme — est que plus la démocratie s’élargit et ouvre les portes de la compétition, plus elle conduit à ce que seuls les pires survivent ! Or, depuis la Deuxième Guerre mondiale, la démocratie s’est… démocratisée. Certes, les hautes places restent plus facilement accessibles à des CSP+ qu’à des « prolétaires », mais d’une part le nombre de CSP+ a augmenté, d’autre part le nombre de prolétaires ou assimilés qui participent au concours à lui aussi augmenté. Depuis l’élection du Président de la République au suffrage universel, le nombre de candidats au premier tour est passé de 6 en 1965 à 12 en 202212. Certes, c’est là une spécificité française, mais l’évolution globale est la même dans toutes les démocraties représentatives des grands États actuels : de plus en plus de gens ont le niveau social et culturel leur permettant de prétendre à des responsabilités politiques, et les places de vrai pouvoir sont toujours aussi peu nombreuses. Cet élargissement n’est en rien incompatible avec le rétrécissement constaté en même temps de la base électorale. On peut même penser que ce rétrécissement, c’est-à-dire l’augmentation massive de l’abstention, en est le corolaire logique : qui a envie de confier sa vie de citoyen à un prédateur ? Car la compétition est féroce, bien avant de pouvoir se présenter au suffrage des électeurs : les partis et leurs appareils filtrent les candidats, et les électeurs n’ont plus qu’un choix restreint entre des personnalités qui ont en commun d’avoir su passer avec succès les premiers filtres. La conséquence de tout cela est qu’alors que notre monde complexe aurait impérativement besoin de voir aux postes de pilotage des pacificateurs et des négociateurs, les commandes sont tenues par des guerriers. Quoi d’étonnant à ce que ceux-ci créent un environnement où ils peuvent continuer à exercer leurs compétences ?
Pour ce qui est du deuxième axiome, il est bien illustré par l’évolution continue du Conseil Constitutionnel depuis 1958, rappelée plus haut dans ce texte. C’est bien sûr aussi vrai pour les autres institutions. On y retrouve la dialectique de l’instituant et l’institué, révélée par Cornelius Castoriadis13. Le sociologue germano-italien Robert Michels (1876-1936) ne dit pas autre chose dans sa loi d’airain de l’oligarchie14 : toute organisation finit par être dirigée par une élite qui se perpétue. Avant lui, Montesquieu, puis Tocqueville avaient souligné que les institutions ont une dynamique propre qui les pousse à étendre leur empire. La conséquence de cet axiome est claire : en démocratie, les pouvoirs constitués tendent au mieux à instrumentaliser le peuple souverain au service de leur propre survie, au pire à le combattre. C’est ainsi que le Conseil Constitutionnel, par exemple, se présente en garant des libertés fondamentales, fusse contre le peuple lui-même, qui, s’il attaque la conception de ces libertés qu’a le CC, ne peut le faire que trompé par de mauvais politiciens, appelés « populistes ». La boucle est bouclée. Instaurées par le peuple pour gouverner en son nom, les institutions finissent par se défier du peuple et gouverner à sa place, surtout si la taille de l’ensemble sous leur juridiction interdit de fait tout contrôle direct. Cela n’est bien sûr pas réservé au Conseil Constitutionnel.
Seule réponse possible : la subsidiarité généralisée
La démocratie est-elle donc destinée à s’effacer, comme jadis à Athènes ou à Rome ? À Liassi, nous sommes convaincus du contraire, à condition de mettre en œuvre les changements en profondeur que sa sauvegarde exige.
Ceux que proposent les politiciens professionnels ne sont clairement pas à la hauteur des enjeux. Ce n’est pas en abaissant l’âge du vote à 16 ans et en le rendant obligatoire, comme le proposent les Jeunes pour Attal, que l’on va résoudre le problème. Pourquoi 16 ans d’ailleurs, et pas 12, ou même 7 ans, l’âge de raison ! Marine Tondelier d’ailleurs propose, elle, une Assemblée Nationale des enfants. Ne nous y trompons pas : ces assauts de démagogie infantile ne sont là que pour occuper la scène et cacher la véritable évolution. Car nos politiques se rendent bien compte que leurs États deviennent peu ou prou ingouvernables. Alors, ils pratiquent la fuite en avant vers une intégration européenne de plus en plus forte, et les interventions en ce sens envahissent les réseaux sociaux. Nous reviendrons dans un article ultérieur sur l’Europe. Je me limiterai ici à dire que si l’intégration européenne peut contribuer à résoudre les problèmes de gouvernabilité de nos démocraties malades, ce n’est certainement pas de façon démocratique ! Aucun Empire n’a jamais été et ne sera jamais démocratique.

Ce que nous soutenons à Liassi, ce n’est pas une décentralisation, ni même une dévolution, mais une restitution. Une restitution du pouvoir là où il aurait dû demeurer : à la base, au plus près du peuple. Nous appelons cela une subsidiarité généralisée. La subsidiarité, cela signifie que les décisions sont prises par ceux qui sont directement concernés, au plus bas, et ne sont déléguées vers les étages supérieurs que s’il est prouvé qu’elles seront alors plus pertinentes. Nous avons maintes fois sur ce blog cité Thomas Jefferson et montré que ce que nous appelons subsidiarité généralisée n’est que la traduction en langage actuel de la conception qu’avait de la démocratie l’auteur de la Déclaration d’indépendance de 1776 et 3e Président des États-Unis d’Amérique. Vous pouvez retrouver nos réflexions sur ce sujet ici, là ou encore là.
Je me contenterai d’ajouter qu’aujourd’hui, ce qui était impossible hier devient possible. Parce que l’évolution du niveau de formation de nos pays rend, comme je l’ai indiqué au chapitre précédent, plus difficile la compétition pour le pouvoir, elle rend aussi plus facile la multiplication des lieux de pouvoir ! La prise en compte du premier axiome indiqué plus haut ne doit pas nous conduire, bien évidemment, à limiter le corps électoral et éligible, mais à démultiplier les lieux d’exercice d’un vrai pouvoir. Les technologies modernes rendent possibles des consultations nombreuses et au plus près des citoyens, rendent possible de se concerter et de construire des solutions collectives. Utilisées quotidiennement dans ce sens dans le monde de l’entreprise, pourquoi ne seraient-elles pas enfin mises au service de la démocratie ? L’application généralisée du principe de subsidiarité, tempérée par un principe de solidarité, est aujourd’hui accessible. Et c’est la seule vraie voie pour sauver la démocratie. Certains m’objecteront peut-être que multiplier les lieux de pouvoir n’empêchera pas les prédateurs de les monopoliser. À cela deux réponses : d’abord, la compétition étant moins rude, on peut espérer qu’elle laisse émerger, au moins parfois, de vraies compétences de pilotage ; ensuite, la proximité rend possible le contrôle et la révocabilité, de nature à calmer les ardeurs de ceux qui ont pour seule compétence la prédation. Quant à à la propension des institutions à se pérenniser, selon le deuxième axiome cité plus haut, elle pourrait là devenir un atout pour que le pouvoir ne s’échappe pas par le haut !
Détacher la Corse du navire en perdition
Par où commencer ce changement profond ? Par la Corse, bien sûr ! Notre île a déjà ouvert le chemin aux changements démocratiques en Europe au XVIIIe siècle, il est temps de reprendre le flambeau.

Le navire France est en perdition. Ce naufrage reste encore discret, parce que l’Union Européenne ne peut pas se permettre de perdre le plus important de ses membres fondateurs. Mais les réalités finiront par s’imposer. Réalités économiques, réalités sociales et réalités politiques. Je l’indiquais plus haut, nos élites politiques pratiquent toutes la fuite en avant vers une Union Européenne renforcée, qui ne pourra se construire, dans sa forme actuelle, qu’en sacrifiant la démocratie. Est-ce ce que veulent les habitants de l’île de Pasquale Paoli ? Je ne le crois pas. L’inertie actuelle des Corses n’est due qu’à deux facteurs : la sous-estimation du problème de la France et la sur-estimation de nos propres limitations.
Une Corse indépendante serait viable, sans aucun doute. Notre île est potentiellement riche et il ne manque qu’une politique déterminée pour y développer une agriculture et un secteur agroalimentaires performants, des industries logicielles de premier ordre, un tourisme vraiment générateur de valeur ajoutée. Une telle politique ne verra pas le jour tant que nous restons sous la dépendance de Paris.
Mais une Corse indépendante ne prend sa vraie dimension que si elle est profondément démocratique et ne se contente pas de transférer à Ajaccio les oripeaux d’un pouvoir à la parisienne. Une démocratie fondée sur la subsidiarité généralisée et sur la solidarité pourra nous permettre de transformer la Corse et d’éclairer le monde.
Quand un navire coule, il est légitime que ceux qui y ont été embarqués de force décident de le quitter. Et c’est encore plus légitime si ce qu’ils font après leur départ est de nature à guérir les maux qui ont provoqué le naufrage. Il est temps que les Corses s’en convainquent et construisent leur indépendance, sur la subsidiarité. Si cela doit passer par l’étape de l’autonomie Beauvau, allons-y. Mais surtout, n’y restons pas !
- En 1971, dans sa décision intitulée Liberté d’association, le CC décide d’intégrer à sa norme de référence non seulement la Constitution, mais aussi son préambule, la Déclaration des droits de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946, ainsi que les « principes fondamentaux reconnus par les lois de la République », notion jurisprudentielle dont le CC est le seul maître. À noter que depuis 2004, ce bloc de constitutionnalité inclut la Charte de l’environnement. Et qu’il s’y ajoute « certains objectifs de valeur constitutionnelle » (ex. : accessibilité et intelligibilité de la loi, équilibre des finances publiques, etc.). Ainsi, le Conseil Constitutionnel non seulement dit le droit, mais le crée, outrepassant de beaucoup son mandat initial. ↩︎
- Plus précisément, le Conseil Constitutionnel voulait refuser le recours à l’article 11, pour la de suivre la voie « normale » de l’article 89. Le Sénat hostile aurait alors bien évidemment bloqué le processus. Seule la légitimité très spécifique de De Gaulle, héritée de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi de la paix en Algérie qui vient alors de se conclure avec les accords d’Evian. lui a permis de passer outre, et d’obtenir directement l’approbation des électeurs. ↩︎
- Je passe sous silence celles de 2020, kafkaiesques au milieu d’une épidémie de Covid qui fut gérée pour le moins de façon erratique : rappelez-vous les masques, distanciation et gel hydro-alcoolique qui protégeaient absolument les électeurs et membres de bureaux de vote du premier tour, mais perdaient soudain leurs vertus miraculeuses avant le deuxième tour, conduisant à le différer de plusieurs mois. ↩︎
- 20,07 % au premier tour, 38,5 au deuxième en 2022 ↩︎
- Il affirmait, dans son premier grand discours de Prime Minister en août 1945 : « It will be the object of the Government to preserve the rights of minorities as an essential feature of democracy while, at the same time, ensuring that the will of the majority prevails. » (« L’objectif du Gouvernement sera de préserver les droits des minorités comme un élément essentiel de la démocratie, tout en veillant en même temps à ce que la volonté de la majorité prévale. ») ↩︎
- On accuse très souvent les réseaux sociaux. Mais, s’ils amplifient sans conteste le phénomène en le rendant visible, ils ne le créent pas. Pas plus qu’un amplificateur ne crée lui-même la musique. ↩︎
- Eric Naulleau disait récemment (le 25 mai 2026 à l’Heure des pros sur Europe1), comme en réponse à Bally Bagayoko ou à Jean-Luc Mélenchon : « Ces deux France ne pourront pas cohabiter pacifiquement très longtemps. Je le regrette, je ne le souhaite pas, mais je le vois venir très fort. » Pourtant, quoi qu’en disent certains esprits chagrins, Naulleau s’affirme de gauche et n’est certainement pas un chantre du fascisme. Où sont les pacificateurs ? ↩︎
- J’ai écrit cet article avant que n’éclate ce que l’on appelle aujourd’hui l’affaire Lyhanna et ne veux pas l’alourdir par un long développement de plus. Disons simplement que la mise en cause dans cette affaire de magistrats qui n’ont pas agi avec la célérité qui aurait permis d’éviter le drame, ainsi que la réponse toute corporatiste des représentants des professions de justice, ne vont sûrement pas améliorer la confiance dans les institutions, quelles qu’elles soient… ↩︎
- C’était de Gaulle -Tome I de Alain Peyrefitte, ed. Fayard 1994 ↩︎
- pour mémoire, Charles Alloncle, rapporteur de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, très critique vis-à-vis dudit audiovisuel, de son manque de transparence et de sa partialité, est l’objet d’une dénonciation par Mediapart, sur la base de photos volées, l’accusant d’entretenir une relation avec son assistante, ce qui serait interdit depuis l’affaire Fillon. Dans les heures qui suivent, la Présidente de l’Assemblée saisit le déontologue de l’Assemblée Nationale, annonçant une future convocation du bureau de l’Assemblée à des fins de sanction. Il se trouve que le déontologue affirme qu’il n’y a rien à reprocher à Monsieur Alloncle, et la manœuvre fait long feu. Il reste quelques honnêtes gens qui refusent de laisser instrumentaliser une pseudo-morale en arme politicienne. Suffiront-ils à empêcher la catastrophe qui s’annonce ? ↩︎
- Scottish National Party, le parti dont Nicola Sturgeon était à l’époque le chef de file. ↩︎
- Et ce malgré un durcissement des règles de parrainage. Le record absolu de 2002 (16) n’a certes pas été renouvelé, mais en réalité, les règles de parrainage font qu’il y a un tour éliminatoire avant même l’élection. Elles ne diminuent donc pas la compétition, au contraire. ↩︎
- Philosophe français d’origine grecque [1922-1997], auteur en particulier de L’institution imaginaire de la société (Editions duSeuil, 1975), déjà cité dans un précédent article. ↩︎
- Formulée dans son ouvrage Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties — Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens (1911) ↩︎
