La troisième guerre mondiale est entamée

Non, je ne vais pas me perdre dans une grande réflexion géopolitique. Je veux juste, comme c’est la vocation de Liassi, rapprocher ici quelques faits de l’histoire de ces dernières décennies, et tenter de proposer quelques pistes pour la Corse. Car si l’on ne comprend pas le contexte dans lequel nous évoluons, tout projet corse est vain. 

On sait, au moins depuis les 45 années qui ont suivi la fin de la Deuxième Guerre mondiale, qu’une guerre peut être froide et néanmoins très réelle. Froide, ou, pour être plus précis, alternant des périodes froides et des périodes chaudes, si possible par proxies interposés, telle fut la Guerre Froide. Elle n’a jamais porté de numéro. À cela, une raison simple : elle n’était que la continuation de la Deuxième Guerre mondiale avec d’autres moyens, pour paraphraser Clausewitz. Car, si pour le général prussien, « la guerre est la continuation d’une politique par d’autres moyens », l’inverse peut aussi être vrai. À fortiori quand la politique se nomme « guerre froide ». Cela est très clairement vrai aussi de notre époque, pour peu que l’on regarde le monde autrement qu’avec le filtre aveuglant de la bonne conscience que donnent les illusions nommées Droit international, Organisation des Nations Unies — qui n’ont peut être jamais été plus désunies qu’aujourd’hui — et autres rêves de solidarité planétaire. Mais survolons rapidement le vingtième siècle avant d’en venir à la situation actuelle. 

Un, deux, trois…

Le siècle dernier fut celui de deux guerres mondiales. La première fut en fait assez classique. Elle fut l’affrontement d’empires, comme les siècles précédents en avaient connus. Seuls les moyens avaient changé, et ont conduit à la boucherie des tranchées. Mais les fins étaient les mêmes que celles des guerres impériales et impérialistes, de Rome à Napoléon et à la guerre de Crimée. Si l’échelle en fut changée, c’est seulement parce que l’interdépendance mondiale était plus forte qu’à l’époque napoléonienne, et encore. Ce changement d’échelle est-il si évident ? Napoléon avait bien mis à feu et à sang toute l’Europe jusqu’à la Russie, l’Egypte et la Syrie, et même une partie des Amériques. Le changement sur l’échelle de la létalité est, lui, manifeste : les « progrès » des armements sont incontestables. 

Un fait cependant donne déjà à la Première Guerre mondiale un aspect inédit : la révolution russe. C’est en effet la première fois dans l’histoire que les peuples, ou peut-être plutôt les idéologies, ont une influence décisive sur les combats. La Russie tsariste se retire en 1917 non pas vaincue de l’extérieur, mais abattue par une révolution. C’est en réalité une belle introduction à la Deuxième Guerre mondiale.

Notons au passage que, si les canons en Europe se sont tus le 11 novembre1918, il est pour le moins abusif de faire de cette date la fin de la guerre. Jusqu’en 1923, la guerre continue en Russie : guerre dite civile, certes, mais avec de multiples interventions étrangères : France, Royaume-Uni, Japon, Etats-Unis, et bien sûr, Pologne, États baltes, etc. Et huit ans plus tard, en 1931, débute la guerre en Mandchourie, prélude de la grande guerre nippo-chinoise. L’“entre-deux-guerres” porte bien son nom.  Cette période sert en fait de transition vers la Deuxième Guerre mondiale, qui est pourtant bien plus qu’un prolongement de la première. 

En effet, un caractère nouveau s’y ajoute à l’affrontement classique entre impérialismes : la dimension idéologique devient sinon dominante, du moins très présente. Si les prémices nippo-chinoises restent très marquées du sceau de l’impérialisme japonais, la dimension idéologique est d’emblée forte en Europe. En Espagne, les deux totalitarismes du moment — nazisme et communisme — s’affrontent indirectement, et fossoyent de fait ensemble la démocratie. Ils se réconcilieront brièvement avant de s’engager dans un affrontement qui sera mortel pour le premier. Churchill a, pour sa part, d’emblée été révulsé par l’antisémitisme et le totalitarisme nazi, dès 1930, et a saisi le premier le caractère idéologique de la guerre qui s’annonçait. Roosevelt fut moins précoce en la matière, mais dès 1941, la Charte de l’Atlantique souligne ce caractère. On peut certes arguer que les guerres de Napoléon étaient aussi idéologiques. C’est vrai au début, quand Bonaparte servait encore la République. Mais ce caractère disparaît quand Napoléon se met en tête de fonder lui même une dynastie, à l’instar des autres européens, et va pour cela épouser la fille de l’Empereur d’Autriche. Pour la guerre de 1939-1945 au contraire, la dimension idéologique se renforcera, jusqu’à culminer au procès de Nuremberg avec l’invention de la notion de crime contre l’humanité. On peut accepter ou rejeter cette notion, s’en réjouir ou y voir la sources de certains abus aujourd’hui, mais nul ne peut contester son caractère idéologique. 

Cette dimension idéologique deviendra dominante dans la prolongation de la Deuxième Guerre mondiale qu’est la Guerre Froide. Car c’est bien une suite de la même guerre des démocraties contre les totalitarismes qui se joue alors. La Charte de l’Atlantique ne citait explicitement, certes, que la « tyrannie nazie », mais dès 1945, c’est la tyrannie stalinienne, puis plus globalement soviétique et même communiste — incluant donc la Chine maoïste —, qui prend le relais. Par proxies interposés, disais-je plus haut, en Corée, au Vietnam, au Moyen-Orient, en Amérique Latine, en Afrique, et à deux doigts de l’affrontement direct lors de l’épisode des fusées de Cuba en 1962. Il n’y a en réalité aucune solution de continuité1 entre la fin de la guerre en 1945 et la Guerre Froide : c’est le même conflit de la démocratie contre le totalitarisme qui se poursuit. 

Quand alors débute la troisième ? Paradoxalement, c’est au moment où Francis Fukuyama proclame la fin de l’histoire2, où nos démocraties devenues technocratiques à coup d’Etat-providence veulent toucher les dividendes de la Paix, que se profile le spectre de l’affrontement qui se déroule aujourd’hui sous nos yeux dans le Golfe, au Moyen-Orient ou sur des terrains plus discrets. L’attentat des Twin Towers en marque peut-être, à coups de cymbales, un début fracassant, les historiens du futur le diront. Toujours est-il qu’entre l’optimisme du livre de Fukuyama et le Choc des civilisations3 de Samuel Huntington, moins de dix ans se seront écoulés. Durée très proche de celle qui sépare la fin de la guerre civile russe et le début de la guerre de Mandchourie, dont l’une conclut la Première Guerre mondiale et l’autre ouvre le rideau de la Deuxième. 

Et, de la même façon que la Deuxième Guerre mondiale apporte un changement que l’on pourrait qualifier d’épistémologique4, voire ontologique5, à la guerre en en faisant un affrontement entre idéologies plus encore qu’entre empires, la Troisième Guerre mondiale apporte une nouvelle dimension : un choc entre civilisations. 

Une Troisième Guerre mondiale civilisationnelle ?

Soyons précis. Je ne partage pas toutes les vues de Samuel Huntington. Je pense que les différentes civilisations présentes sur notre planète sont une richesse et ne sont pas vouées à s’affronter. Et si je parle du 11 septembre comme point de départ fracassant de la Troisième Guerre mondiale, ce n’est aucunement pour impliquer que cette guerre est un affrontement entre la civilisation occidentale et le monde arabo-musulman. L’ennemi de notre civilisation — et pas seulement de la nôtre —, ce sont les islamistes6 et non les musulmans. Les Frères musulmans et leurs émules ont d’ailleurs fait jusqu’à présent bien plus de victimes dans le monde musulman qu’ailleurs. 

Mais il s’agit bien d’un conflit civilisationnel. L’islamisme est en effet plus qu’une idéologie, par sa dimension téléologique, voire eschatologique. On ne peut pas parler de guerre de religion, car notre civilisation occidentale s’est laïcisée depuis longtemps maintenant. On ne peut pas parler de guerre de religion parce que, comme dit précédemment, les premières et plus nombreuses victimes des islamistes sont leurs coreligionnaires. Mais on ne peut pas non plus simplement y voir un conflit idéologique à l’instar de ceux de la Deuxième Guerre mondiale, Guerre Froide incluse. Les idéologies alors en cause avaient un caractère commun : elles venaient des hommes et ne prétendaient pas à autre chose. Certes, le communisme prévoyait la fin de l’histoire à travers la disparition des classes sociales. Mais il ne prétendait nullement que le communisme était la finalité même de l’existence de l’humanité. Certes, Hitler voulait instaurer un Reich de mille ans. Mais mille ans, ce n’est pas l’éternité. 

Soyons encore plus clair. Il y a eu dans la Deuxième Guerre mondiale une esquisse de dimension civilisationnelle, comme il y a eu dans les prolongements de la Première une esquisse de dimension idéologique. Cette esquisse de dimension civilisationnelle se trouve dans l’antisémitisme du nazisme, dans sa dimension génocidaire, qui conduira à la naissance à Nuremberg de la notion de crime contre l’humanité. Mais cette dimension civilisationnelle est aujourd’hui au cœur même de l’affrontement avec l’islamisme. S’il en fallait une preuve, le slogan des Frères musulmans en serait une : Le Coran est notre constitution, le jihad est notre voie, et mourir pour la cause de Dieu est notre plus grand souhait.7 Aucune idéologie du XXe siècle, aucune idéologie actuelle ne fait ainsi de la « parole de Dieu » son seul et unique cadre de référence, ni de la mort un souhait.

Bien sûr, il y a dans cette Troisième Guerre mondiale des dimensions plus classiques : affrontements pour le contrôle de richesses, affrontements pour le contrôle de zones géographiques, affrontements pour le contrôle de populations, bref, les ingrédients habituels de conflits impérialistes. Il y a aussi des conflits en cours, chauds ou froids — Ukraine contre Russie, USA contre Chine,… —, qui n’ont qu’un rapport lointain avec cet axe civilisationnel. Il y a eu aussi, au cours des deux guerres mondiales du XXe siècle, des conflits plus ou moins locaux qui n’avaient pas de rapport direct avec l’affrontement principal. On peut même penser que la Guerre du Pacifique, de 1941 à 1945, revêt un caractère différent, moins idéologique que celui de la guerre en Europe — même si la sphère de coprospérité voulue par le Japon avait une dimension idéologique anti-coloniale claire.

Mais ce qui fait le caractère singulier, et éminemment dangereux, de la Troisième Guerre mondiale est bien son caractère civilisationnel, qui entraîne des méthodes très spécifiques qui s’éloignent du classique clausewitzien.

Des méthodes nouvelles

Depuis des millénaires, des experts ont écrit leurs visions et leurs savoirs en matière d’art de la guerre. De Sun Tzu à Clausewitz en passant par Machiavel, puis plus récemment de Charles de Gaulle au Général Rupert Smith ou bien d’autres encore, tous ces auteurs partagent un présupposé : la guerre est une forme de conflit, plus ou moins violent, qui oppose deux (ou plus) adversaires RATIONNELS.

C’est là le changement majeur de cette Troisième Guerre mondiale : un des protagonistes n’est pas rationnel8, ou en tout cas ne partage pas la même rationalité que celle communément admise de par le monde. Comment analyser autrement les crimes abominables de Daesh, ceux non moins affreux du Hamas le 7 octobre 2023 et dans les semaines qui ont suivi, la multiplication des attentats-suicides, la réthorique des Gardiens de la Révolution iraniens ? Certes, les « fous de Dieu » ont existé bien avant les mollahs et les Frères musulmans, et pas seulement dans l’Islam. Certes, la guerre menée par le Mad Mullah contre les Britanniques et contre l’Empire éthiopien a duré une vingtaine d’années (1899-1920) et a été rude. Mais ces éventuels conflits étaient localisés, non étatiques et, bien évidemment, dépourvus des armements modernes d’aujourd’hui.

La deuxième caractéristique spécifique de cette Troisième Guerre mondiale, c’est qu’il n’y a ni front, ni zone de l’arrière. Ou plutôt que ceux-ci sont très mobiles. Le Général Rupert Smith, dans son ouvrage L’utilité de la force qui s’appuie beaucoup sur son expérience en ex-Yougoslavie, parle de guerre au milieu de la population — et sous l’œil des média —. Il n’y a pas de front, et pas d’ennemi étatique clairement identifié. C’est ce qui a conduit le Président Bush junior à englober les actions conduites après le 11 septembre dans la très mal nommée Global War On Terror, traduit en français par Guerre contre le terrorisme. Mal nommée dans les deux langues, car le terrorisme est un mode d’action, pas un ennemi. L’ennemi, lui, porte un nom : ce sont les islamistes, héritiers des Frères musulmans en particulier, passant sans difficulté au-dessus des distinctions entre Chiites et Sunnites, comme le montre l’alliance Hezbollah-Hamas-Houtis. Et il inclut un État, la République Islamique d’Iran, même si cet État pas le seul, même s’il agit le moins possible directement et à découvert. Hamas, Hezbollah et Houtis sont clairement des outils de l’Iran, et ce ne sont pas les seuls. Il y en a aussi en Irak, en Palestine (en plus du Hamas), en Syrie, en Afghanistan et au Pakistan, au Nigeria, en Afrique de l’Ouest, au Soudan… Cette guerre contamine les autres. Ainsi, la lutte des Palestiniens a changé de nature au cours de ces dernières décennies. De mouvement de libération nationale, elle est clairement devenue Jihad au service de l’islamisme9.

Les méthodes habituelles de la guerre s’appliquent donc mal dans un tel contexte. Et ce n’est pas une bonne chose. Car cela n’empêche ni les morts, ni les souffrances, mais probablement, au contraire, les multiplie. 

Le premier élément qui saute aux yeux, c’est que la traditionnelle « montée aux extrêmes », évoquée par Clausewitz comme une tendance inhérente à toute guerre, est ici impossible, du moins pour le camp occidental. À ce titre, la dernière guerre clausewitzienne a incontestablement été la Deuxième Guerre mondiale, où cette montée aux extrêmes à éclaté à Hiroshima et Nagasaki. Dès la Guerre de Corée, le pouvoir politique — Truman, en l’occurrence — a refusé au Commandement militaire — Mac Arthur en l’occurrence — le recours à l’arme nucléaire10. Mais si l’arme atomique n’a jamais été utilisée depuis 1945, ce n’est pas à cause du changement de nature de la guerre, mais du changement de nature de l’arme elle-même. Comment des acteurs rationnels pourraient-ils utiliser une arme qui pourrait provoquer la fin de l’humanité ? Le concept dissuasif clé de la Guerre Froide, l’équilibre de la terreur, en est clairement l’illustration. 

Mais, dans la Troisième Guerre mondiale actuellement en cours, ce n’est pas la raison principale de l’impossibilité pour le camp occidental de mobiliser toute sa puissance militaire, sans même évoquer l’arme nucléaire. La raison en est la nature même de cette guerre civilisationnelle. Car, autant les frontières entre Etats sont à peu près claires, même si elles ne sont pas intangibles, les frontières entre civilisations le sont bien moins. Notre civilisation est humaniste. Et elle a tendance à projeter cet humanisme sur toutes les autres civilisations, même si les massacres perpétrés par les islamistes démontrent les limites de cette projection. La première raison de la limitation de la force du côté occidental est donc à chercher dans les fondements mêmes de notre civilisation. Répondre à la haine par la haine n’est pas dans nos valeurs, répondre de façon disproportionnée à la force est immoral, même si c’est parfois le meilleur moyen d’éviter le pire11.

Une autre conséquence du caractère civilisationnel de cette guerre est le mélange complet de guerres civiles et de guerres étrangères. Certes, tous les totalitarismes sont fauteurs de guerre civile. Mais cela va bien au-delà aujourd’hui. D’une part, le terrorisme islamiste est multinational, et les terroristes n’hésitent pas à assassiner leurs concitoyens. D’autre part, et c’est là l’aspect probablement le plus dangereux de cette guerre, l’ennemi trouve multitude d’alliés à cause même du caractère humaniste de la civilisation — ou des civilisations — qu’il combat. Guerre civile bien sûr dans des pays majoritairement musulmans, en Irak, en Syrie, dans de nombreux pays africains. Mais guerre civile — « froide » — aussi chez nous. Il n’est que d’observer la tonalité des échanges sur les réseaux sociaux, dès que ceux-ci évoquent de près ou de loin l’islamisme, l’Iran, Israël ou le Moyen-Orient, pour s’en convaincre. Certes, les réseaux sociaux amplifient le phénomène, mais ce ne sont pas eux qui le créent. Et cette guerre civile a beau être, pour l’instant, encore froide, elle peut basculer très vite dans une phase chaude. La multiplication récente des assassinats ou tentatives d’assassinats à caractère politique en atteste. J’inclus dans ce caractère politique les agressions contre les Juifs, qui augmentent partout en Europe, et, bien sûr, celles contre les musulmans quand elles ne sont pas perpétrées par d’autres musulmans. 

Cette « liquidité » de l’affrontement a une conséquence qui rend encore plus difficile la défense. Naguère, dans une guerre classique, les militants de LFI, les écolos qui s’embarquent sur les croisières prétendument humanitaires pour Gaza, et une bonne partie de la presse ou des politiques qui relaient l’accusation mensongère d’un génocide qui serait perpétré par Israël à Gaza, auraient été identifiés comme composante d’une cinquième colonne. Aujourd’hui, ils sont perçus comme défendant les valeurs humanistes de notre civilisation. Comment peut-on combattre un ennemi qui utilise comme armes les valeurs mêmes qui fondent nos démocraties ? 

Refuser de perdre, sans vouloir gagner à tout prix

La Troisième Guerre mondiale est un conflit asymétrique. On entend généralement par cette expression un conflit entre groupes ne disposant pas de la même puissance d’armement. C’est pertinent peut-être dans une guerre classique. Ça ne l’est pas dans une guerre civilisationnelle. Car une telle guerre ne se gagne pas seulement avec des armes, mais avec des consciences. On l’a vu déjà dans des guerres où l’idéologie jouait un rôle important : Vietnam, guerres de décolonisation, …

Or, dans la Troisième Guerre mondiale, les consciences ne sont pas à égalité. Pour ce qui concerne notre civilisation occidentale, cette guerre est un conflit entre une « non-civilisation12 » naissante et vigoureuse d’une part, une vieille civilisation affaiblie et pleine de doutes d’autre part. L’asymétrie est tout entière dans cette spécificité. La civilisation la plus forte techniquement, industriellement, militairement, est de fait la plus faible dans cet affrontement. Elle est minée de l’intérieur, pas seulement par la cinquième colonne évoquée précédemment. Elle est affaiblie aussi par ce qui faisait naguère sa force : son humanisme profond. Ainsi, les islamistes ont presque réussi à faire passer la seule démocratie du Proche-Orient pour un État génocidaire. L’inversion accusatoire qu’ils utilisent avec une grande expertise culpabilise ceux qui défendent le droit et la liberté, et en arrive à faire (presque) oublier les crimes contre les femmes, et donc contre l’humanité, des Talibans ou des mollahs.

Il nous est dans ces conditions impossible de gagner cette guerre. L’islamisme finira par être défait, mais pas par les occidentaux. Il sera défait par les musulmans eux-mêmes, quand ceux-ci feront triompher une vision laïque de l’Islam. Face à cette impossibilité de victoire, trois attitudes se dégagent. Il y a celle qui est adoptée par les deux tiers de la classe politique dominante occidentale, France et Corse comprises : le renoncement. Dans les années 1930, cela se nommait « appeasement« . C’est clairement le choix d’un Macron, d’un Starmer, d’un Simeoni13. Certains, comme Villepin — et bien sûr Mélenchon — en France, ou Sanchez en Espagne, vont plus loin encore, jusqu’à une complicité de fait sinon sur le fond. 

Il y a celle qui, à l’inverse, prône un affrontement direct et dur, quitte à entraîner nombre de victimes collatérales qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’islamisme : c’est l’attitude anti-immigration d’un Zemmour en France, d’un Battini en Corse. Cette attitude frontale est peut-être plus courageuse que la précédente, et présente l’avantage de nommer — la plupart du temps — l’ennemi. Mais elle contient les germes de sa propre défaite. Car, à provoquer dans la pratique la confusion entre islam et islamisme, entre immigration manipulée et immigration de détresse, cette attitude « de combat » se crée quelques milliards d’ennemis. Et, plus spécifiquement en Corse, conduit un Battini, dont rien par ailleurs ne permet de douter de la sincérité du sentiment corse, à s’allier avec la plus anti-Corse des tendances politiques françaises. Choisir une stratégie frontale conduit forcément à accepter des alliances contre nature. 

Avant d’aborder la troisième attitude possible, regardons les enjeux. Il nous est impossible, disais-je plus haut, de gagner cette guerre. Mais il nous est interdit de la perdre ! Non par bravade ou sens de l’honneur mal placé, mais parce que perdre la guerre contre l’islamisme conduirait nos sociétés à une régression de plusieurs siècles. Il ne s’agit ici ni d’une exagération réthorique, ni d’une spéculation. Nous avons des preuves concrètes d’une telle régression en Afghanistan, en Iran, et bien sûr dans les éphémères califats de Daesh ou d’Al Qaida. Il est étonnant que les politiques et les peuples occidentaux aient oublié les premiers actes des Talibans, dès la fin des années ’90. Et oublient régulièrement les exécutions et tortures du régime iranien. Or, si nous avons vu précédemment que la « montée aux extrêmes » chère à Clausewitz est, pour des raisons essentiellement humanitaires, interdite aux occidentaux, ce n’est pas le cas pour nos ennemis ! L’utilisation de gaz de combat fut régulière en Syrie ou en Irak contre les « ennemis de l’intérieur », et les régimes concernés n’étaient que de « simples » dictatures. Qui peut douter un seul instant que des « fous de Dieu », habitués au terrorisme, aux assassinats de masses, exécuteurs du pogrom du 7 octobre 2023, hésiteraient un seul instant à utiliser une arme nucléaire s’ils en avaient la possibilité, ou à tout le moins à engager un chantage qui serait mortel pour nos démocraties ? À ce titre, l’attitude de ceux qu’il faut bien appeler les « appeasers« , en particulier du tandem Macron – Starmer, au moment de l’attaque israélo-américaine contre la République islamique d’Iran, est pour le moins irresponsable. L’histoire ne leur a manifestement rien appris14

Malheureusement, les deux attitudes évoquées dans ce chapitre nous conduisent à une forte probabilité de défaite. Le renoncement, parce qu’il permet à un ennemi redoutable de gagner du temps et de se renforcer inexorablement. Le choc frontal parce qu’aujourd’hui, les conditions dans nos sociétés ne sont pas remplies pour qu’il ait une chance de gagner, et qu’au contraire, il multiplie et renforce l’ennemi. 

Changer la règle du jeu

La troisième attitude possible n’est probablement pas ouverte à tout le monde. Mais, par chance, elle est possible pour nous, en Corse, ainsi d’ailleurs que dans d’autres « petits » pays, tels la Suisse, par exemple. Elle consiste à changer la règle du jeu, à refuser activement les deux autres options : ni renoncement, ni affrontement, sauf si nous y sommes contraints. Il ne s’agit en aucun cas de neutralité, mais de non-belligerence, cette attitude qui a permis à Roosevelt, de septembre 1939 à fin 1941, de se mettre en situation de gagner la guerre quand il serait obligé de la faire.  Si je rappelle ici ce parallèle, ce n’est bien évidemment pas parce que je confonds la Corse et les États-Unis d’Amérique. Mon amour de notre île ne va pas jusqu’à une telle mégalomanie, et la Corse ne sera jamais l’arsenal des démocraties !

Du moins, pas militairement. Mais, sociétalement, politiquement, civilisationnellement, est-ce si incongru de le croire possible ? La Corse n’a-t’elle pas, au XVIIIe siècle, été précurseur et joué un peu un tel rôle ?

Changer la règle du jeu, et même, sortir du jeu. Si la Troisième Guerre mondiale comporte une forte dimension civilisationnelle, cette dimension ne la définit pas entièrement. Comme pour les deux premières, il y a aussi des affrontements entre empires, et des jeux d’alliances plus ou moins pervers — la Russie ou la Chine avec l’Iran, par exemple —, guidés par des motifs purement impérialistes. Nous n’avons rien à faire dans ces jeux-là ! Que l’empire européen naissant s’y complaise ne doit pas nous conduire à y participer. La Corse n’a rien à y gagner.

Notre seule attitude raisonnable dans ce conflit, c’est de nous centrer sur nous-même. Défendre notre culture, notre histoire, notre société, faire avancer un modèle de société et d’économie auto-centré, promouvoir la liberté de notre peuple et son droit absolu à choisir son destin, c’est de fait participer à cet affrontement mondial, mais en choisissant nous-mêmes notre terrain. Car les islamistes, ne nous y trompons pas, promeuvent eux aussi un Empire. Le Califat mondial dont ils rêvent n’a que faire du droit des peuples. 

Se centrer sur soi ne signifie pas oublier la solidarité. Nous ne pouvons pas ne pas être solidaires de ceux qui se battent en première ligne contre l’islamisme, à commencer par Israël. Nous ne pouvons pas ne pas être solidaires des peuples qui en subissent déjà le joug, en Afghanistan, en Iran, demain peut être en Syrie. Nous ne pouvons pas ne pas être solidaires de ceux qui, en France même, combattent la première manifestation de l’islamisme qu’est l’antisémitisme. Cette solidarité doit se traduire par des prises de positions claires et sans clientélisme.

Se centrer sur soi n’est pas non plus être naïf. Nous ne sommes pas isolés du monde, et nous devons d’être vigilants face aux avancées de notre ennemi, et prêts à y répondre. Mais ne les provoquons pas bêtement par des discours déconnectés de la réalité corse. Pour le moment, heureusement, l’islamisme semble, au pire, embryonnaire chez nous. Le meilleur moyen de l’empêcher de se renforcer, c’est d’intégrer le plus fortement possible les habitants de notre île, d’où qu’ils viennent, dans notre combat pour une Corse libre. Certains ne voudront pas, mais inutile d’anticiper en rejetant d’emblée une catégorie de population. Une communauté de destin, cela se construit. La faute des dernières décennies dans le camp nationaliste a été de l’oublier, et de faire comme si cela se ferait tout seul. Non, la Corse ne produit pas spontanément des Corses. Mais les Corses peuvent en produire d’autres, à condition de s’affirmer, et d’aller chercher, là où ils sont, celles et ceux qui ne sont pas « Corses de souche » pour leur apprendre à le devenir. 

Mener le combat culturel, mener le combat pour l’indépendance de notre pays, c’est participer de fait, à notre façon et avec nos propres objectifs, à cette Troisième Guerre mondiale où se joue le futur de la liberté des peuples. Sur notre propre terrain, nous avons plus de chance de ne pas perdre. Il ne s’agit pas de s’isoler, mais de choisir nos priorités, dans un contexte dont il est impossible de s’abstraire. Nous ne cherchons pas à vaincre les islamistes chez eux, nous leur disons simplement : pas chez nous. Quant à la victoire dans cette Troisième Guerre mondiale, elle deviendra possible quand le monde musulman aussi s’engagera à fond pour se libérer de cette engeance, et qu’une véritable alliance sans arrière-pensées verra le jour.

Pour ne pas perdre la Troisième Guerre mondiale, il n’y a pour nous Corses qu’une option : sortir du jeu. Une Corse indépendante ne pourrait qu’être non-alignée, ce qui ne veut dire ni pacifiste à tout crin, ni naïve. La vigilance est nécessaire, et elle ne saurait être confiée aux armées de ceux qui furent nos colonisateurs. Elle ne peut être que le fait d’un peuple libre et éveillé. À Liassi, nous nommons subsidiarité cette attitude à la fois libre et responsable. 

  1.  Pour mémoire, une « solution de continuité » signifie une rupture de continuité, solution venant ici de « dissoudre ». ↩︎
  2.  Le premier article de Fukuyama sur le sujet a été publié en 1989 dans la revue The National Interest. L’article comportait alors un point d’interrogation dans son titre. Ce point d’interrogation a disparu dans le livre publié en 1992, The end of history and the last man. ↩︎
  3.  Publié en 1996 ↩︎
  4.  Changement dans la connaissance de la guerre. ↩︎
  5.  Changement dans l’essence même de la guerre. ↩︎
  6.  Lire Le Mal et ses complices, sur ce blog. ↩︎
  7.  Slogan des Frères musulmans, exprimé par leur fondateur, l’imam Hassan al-Banna, dans une lettre aux jeunes, citée par Omar Souleimane dans Les complices du mal (Plon – octobre 2025) ↩︎
  8.  et est ainsi inaccessible en grande partie à la peur, ce qui empêche toute stratégie de dissuasion… ↩︎
  9.  Je n’ai pour ce qui me concerne jamais été un fan d’Arafat ou de l’OLP, et j’ai toujours considéré avec suspicion le « roman national » palestinien, tant il contredit les faits historiques. Mais il n’empêche que la dimension « nationale » l’emportait largement sur la dimension religieuse jusqu’au moins les accords d’Oslo. C’est d’ailleurs ce qui les a rendu possibles. Mais cela a changé ensuite, en particulier quand le Hamas s’est renforcé, et le Jihad ainsi que le pur antisémitisme dominent aujourd’hui largement discours et actions. Il est dommage que les soutiens honnêtes et sincères de la cause palestinienne refusent de s’en rendre compte.  ↩︎
  10.  Mac Arthur a par la suite démenti avoir demandé l’usage de l’arme atomique. Quoi qu’il en soit, le simple fait que cette histoire se soit répandue illustre à la fois la clairvoyance de Clausewitz, qui voyait dans la dimension politique de la guerre le principal obstacle à la montée aux extrêmes, et la limite que la puissance trop extrême elle même impose à cette notion. ↩︎
  11.  La dissuasion repose toujours sur la disproportion. Si je répond à une insulte par une insulte, j’entame un engrenage qui dégénérera très probablement vers des extrêmes. Si je répond à une insulte par une « raclée », je calme immédiatement mon insulteur, mais, surtout, je dissuade mes autres insulteurs potentiels de s’y essayer. C’est, mutatis mutandis, la base même de la dissuasion nucléaire du faible au fort, qui a jusqu’à présent plutôt pas trop mal fonctionné.  ↩︎
  12.  J’emploie le terme « non-civilisation » parce qu’il me répugne d’accoler le noble mot de civilisation à un corpus de pensée qui glorifie le meurtre, le viol, l’esclavage, le génocide. ↩︎
  13.  Choix traduit pour les deux premiers, par exemple, à travers la reconnaissance prématurée d’un État palestinien qui n’est toujours pas affranchi du terrorisme islamiste, et pour le troisième, par ses silences sur les crimes de l’Iran et de ses proxies, quand ce n’est pas par un soutien, déjà évoqué sur Liassi, à la thèse palestinienne d’un prétendu génocide à Gaza.  ↩︎
  14.  Ce tandem n’est pas sans en rappeler un autre, constitué de Chamberlain et Daladier. On sait pourtant maintenant, grâce aux archives découvertes après la guerre, qu’une attitude ferme dès la remilitarisation de la Ruhr, aurait porté à Hitler un coup qui aurait pu être fatal. Pour l’Iran, c’est probablement dès la prise d’otages à l’ambassade américaine qu’il aurait fallu éradiquer le régime des mollahs. Il est aujourd’hui trop tard pour le faire facilement, mais pas encore trop tard pour s’y atteler. Si on les laisse avoir l’arme nucléaire, la fenêtre sera close. Ce ne sont pas des accords négociés par des tricheurs — « qualité » clairement assumée par les islamistes dans leurs rapports avec l’Occident — qui les en empêcheront, mais la destruction de leurs capacités nucléaires.  ↩︎