
Certains m’en voudront d’oser faire référence à ce célèbre passage de Rabelais à propos du débat politique corse tel qu’il se déroule aujourd’hui. Pourtant, si l’on ôte ses œillères idéologiques pour regarder la réalité, force est de constater que l’absurde occupe une place de choix.
Modification de la Constitution française qui consacre le fait que la Corse… est une île, et qui s’offre même le luxe de rappeler dans son article unique — le 72.5 — que l’article 1er de ladite Constitution demeure ; bataille homérique, y compris devant le tribunal administratif, pour désigner qui sera maire d’un village de 52 électeurs ; coups de fusil en l’air — coutume de fête de victoire ici — transformés, pour la presse, en agression potentiellement meurtrière dans une autre commune, comptant certes plus d’électeurs, mais tout de même moins de 2000 ; crêpages de chignons publics — par réseaux interposés — entre trois des figures de la droite insulaire sur desmots, encore des mots, toujours les mêmes mots ; on pourrait continuer longtemps. Mais je dois avouer que mon intérêt pour la chose publique ne va pas jusqu’à écumer systématiquement toute la presse et autres moyens d’informations pour y traquer exhaustivement les… bêtises. Alors, focalisons-nous sur deux de ces guerres picrocholines.
Autonomie ?
À tout seigneur tout honneur. Commençons donc par la guerre de l’article 72.5. Tout a été écrit ces derniers jours sur le texte de modification de la constitution soumis au Parlement français à la suite du processus de Beauvau. Je n’y ajouterai pas ma propre appréciation. Je conseille plutôt au lecteur que cela intéresse de lire ici ce fameux article 72.5, et de tenter de s’abstenir de rire devant les circonlocutions et l’imagination déployées pour éviter de parler de peuple Corse1 ou pour limiter les ouvertures, déjà minimes, qu’il contient.
Mais, puisque le mot « autonomie » est devenu le centre de la réflexion politique corse, regardons un peu ce que ce mot pourrait recouvrir. Étymologiquement, autonome vient des mots grecs autos (soi-même) et nomos (la loi, la règle). Être autonome signifie donc obéir à ses propres lois ou règles, qu’on l’applique à la philosophie, à la vie quotidienne — ne dépendre de personne pour subsister ou décider —, à la technologie ou, bien sûr, à la politique.

Comment nos guerriers picrocholins, toutes tendances politiques confondues, peuvent-ils limiter l’usage de ce mot à un débat institutionnel si éloigné des préoccupations du quotidien ? L’autonomie dont la Corse aurait besoin est d’abord économique. Quand on dépend à 96% de l’extérieur pour se nourrir et à plus de 90% pour s’éclairer, se mouvoir, se chauffer, on aurait pu penser que le débat institutionnel s’attacherait au moins à montrer comment une évolution de la Constitution pourrait rendre la reconquête d’un peu de cette autonomie vitale plus facile. Que nenni. On focalise sur des symboles, et pendant ce temps le prix de la nourriture ou du logement continue de s’envoler. Et la Corse de vivre — mal — d’un tourisme en berne. À croire que c’est même l’autonomie de la réflexion qui fait défaut. Complexe du colonisé, qui veut que ce soit le colonisateur et lui seul qui fixe l’agenda, voire la pensée ?
Nationaliste, vous avez dit nationaliste ?
L’autre mot qui occupe le terrain politique en Corse, depuis nombre d’années, c’est le mot nationaliste (ou nationalisme). Pour être pour ou contre, pour l’être un peu ou beaucoup, voire pour promouvoir le post-nationalisme. C’est pratique, puisque cela évite de préciser ce que l’on veut pour la Corse ! On est nationaliste, et on mérite alors confiance sans réserve sur le fait que l’on défend et que l’on défendra toujours les intérêts fondamentaux des Corses, comme le suggère ici Michel Castellani. Ou on est contre les nationalistes, et cela devrait suffire à prouver que l’on est réaliste et attaché aux vraies questions qui préoccupent tous les Corses, d’où qu’ils viennent. On peut aussi ne pas être nationaliste, mais ne pas être contre. Ou être contre, mais accepter la discussion, ou….bref, les déclinaisons sont infinies.
Au fait, c’est quoi, être nationaliste ? Le maire nationaliste de Bastia, comme la presse le présente, saurait-il nous préciser ce qu’est une politique nationaliste de la ville ? Est-ce mener des grands travaux de prestige, pour plusieurs dizaines de milliards d’euros dont la plus grande part va à des entreprises du continent ? Quelles qu’aient été les différences entre les listes présentes au second tour des municipales de 2026, je n’ai pas entendu une seule esquisse de réponse à la deuxième question de ce paragraphe. Ce qui n’a pas empêché Gilles Simeoni de solliciter, une fois de plus, le « vote nationaliste ».

Là encore, le fétichisme des mots permet d’éluder les questions gênantes sur les projets. Alors, rappelons le sens du mot « nationalisme » : principe et doctrine politiques apparus à la fin du XVIIIe siècle, affirmant que chaque peuple — uni par une langue, une culture ou des valeurs communes — constitue une nation souveraine et doit disposer de son propre État.2 On sait que ce mot peut tout aussi bien désigner les mouvements d’émancipation et d’unification des peuples que les idéologies fondées sur la priorité absolue accordée aux intérêts et à la défense de l’identité nationale. On sait que, chez nous en Corse, le nationalisme appartient à la première catégorie, et que de l’autre côté de la mer, en France continentale, il désigne la seconde. Mais, ce qui est clair et absolu, c’est que nulle part le nationalisme ne peut désigner une doctrine visant à soumettre sa nation à une autre, ou à l’intégrer durablement, voire éternellement, à l’État d’une autre nation. Alors, au nom de quoi un parti comme Femu a Corsica, pour qui le destin de la Corse est d’être française, se désigne-t-il nationaliste ? Régionaliste, autonomiste, voire corsiste, sont pourtant des mots qui ont aussi leurs lettres de noblesse…
Serait-ce parce qu’il est bien pratique d’avoir, comme le Picrochole de Rabelais, de nobles apparences pour mobiliser ses troupes et ses alliés ? Être nationaliste ne signifie qu’une seule chose : vouloir un État pour sa nation. Cela ne présuppose en rien la politique que devrait conduire un tel État : libérale ou collectiviste, libertaire ou autoritaire, ouverte sur le monde ou fermée sur soi ? Et quels projets pour que la nation Corse puisse s’épanouir ? Avoir un État ne suffit pas, il suffit de regarder de l’autre côté de la mer pour s’en convaincre. Ce ne peut être le centre du débat que dans la mesure où son existence ou son absence permet mieux ou pas de répondre aux aspirations et aux besoins des Corses.
De vrais combats vitaux à mener
J’ai parlé de guerres picrocholines. Pourtant, l’autonomie de la Corse pourrait être un véritable sujet essentiel, à condition qu’on en fasse un outil au service d’une politique économique et sociale que l’on saurait décrire. Savoir si l’article 72.5 permet ou non cette politique serait alors un débat pertinent. La co-officialité de la langue et le statut de résident sont des symboles importants, mais ne sauraient tenir lieu d’alpha et d’oméga d’un véritable nationalisme. Aucun peuple ne saurait se nourrir uniquement de symboles.

Développer l’économie de notre île, réduire sa dépendance alimentaire et énergétique, approfondir sa démocratie, définir qui est Corse et comment on peut le devenir, définir des lignes directrices sur la façon de partager les richesses créées, voilà quelques-uns des thèmes que nous évoquons régulièrement sur Liassi. Nous ne prétendons pas à l’exhaustivité des sujets à traiter. Mais passer ceux-là sous silence, comme c’est la plupart du temps le cas dans les débats actuels, c’est renoncer à vouloir vraiment changer la vie des gens. À quoi sert donc le combat politique si ce n’est pas à changer la vie ? Les guerres picrocholines furent déclenchées par une simple histoire de galettes, et les combats de Clochemerle par l’emplacement d’un urinoir public. Parce que, dans ces deux paraboles, seul le combat comptait, pas son objet.
Quand on renonce à l’ambition de changer vraiment la vie de ses concitoyens, il ne reste que Clochemerle pour se donner l’impression d’exister. Les futures élections territoriales seront l’occasion de vérifier si le débat corse saura passer des querelles de mots et de clans aux véritables orientations d’avenir pour notre île.
- Peuple corse pourtant nommé explicitement dès le projet de statut Joxe en 1990 et censuré alors par le Conseil Constitutionnel ; on aurait pu penser que modifier la Constitution permettrait de corriger cette bévue, puisque le CC n’a pas dans ce cadre de pouvoir de censure. ↩︎
- Synthèse de plusieurs définitions, dont celles des Wikipédia français et anglais… ↩︎
