Naissance d’un Empire ?

European_union_emu_map_2013_enMême l’observateur le plus distrait aura remarqué l’âpreté des débats autour du Brexit. Même celui dont la mémoire vacille n’aura pas oublié les affres de la crise de la dette grecque. Même l’opposant le plus farouche à Matteo Salvini aura remarqué la fragilité de l’alliance qui s’est créée contre lui. Point commun entre ces trois contextes ? L’Europe. Ou plutôt, l’Union Européenne, sa politique économique, sa volonté de puissance. Et si on s’arrêtait un peu pour observer ce qui est en train de se passer en Europe ?

De la Communauté à l’Empire

La Communauté Européenne s’est fondée sur le refus de la guerre, et c’est ce qui fait sa noblesse. La réconciliation de la France et de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, la volonté commune de rendre impossible tout nouvel affrontement, le désir de paix des peuples européens largement éprouvés au cours de la première moitié du XXe siècle, tout cela a donné naissance à une construction originale : un espace de concertation, de mutualisation des ressources économiques, de partage culturel sans égal nulle part ailleurs.

Puis le souvenir des deux guerres mondiales s’est estompé, quelles que soient les commémorations plus ou moins politiques — et souvent déformées — qui perdurent. Même la Guerre Froide a pris fin. Et d’autres enjeux sont apparus dans la géopolitique mondiale, le moindre n’étant pas l’affaiblissement relatif des Etats-Unis d’Amérique, face au renouveau de la Russie, à la violence de l’islamisme et surtout à la montée en puissance de la Chine.

1200px-Europe_1812_map_enAlors, le vieux rêve d’Europe-puissance, jusqu’ici toujours écarté, est revenu sur le devant de la scène. L’Europe a commencé à se doter de pouvoirs régaliens. Battre monnaie en premier lieu, bien sûr, c’est le plus visible. Mais aussi pouvoir de police à travers l’espace Schengen, pouvoir diplomatique — discret, certes, sur les grands dossiers mondiaux, mais très réel en matière de traités économiques et de gestion des flux migratoires —, pouvoir militaire enfin avec l’émergence d’unités de combat européennes, embryon d’une armée européenne dont les prémisses, la Communauté Européenne de Défense, avaient en leur temps suscité un rejet violent de la part du Général de Gaulle.

Cette Europe puissance est en particulier poussée par la France, qui ne peut se résoudre à voir son rôle sur le plan international se résumer à celui de trublion, ou de gendarme des zones d’Afrique pas trop stratégiques pour les autres… Faire pièce aux Etats-Unis, dans cet étrange mélange d’amour et de haine qui caractérise les relations franco-américaines depuis que les Américains ont sauvé par deux fois l’honneur — et la liberté — de la France, en 1917, puis en 1942-44, passe aujourd’hui par un dépassement de l’hexagone. Ce dépassement, cet “agrandissement”, serait-il enfin rendu possible  grâce à l’Europe ? Longtemps empêché par une Allemagne qui ne pouvait en aucun cas se permettre de froisser son allié américain, indispensable à sa survie face au bloc soviétique, il est soudain devenu possible après la chute du mur. Certes, il aura fallu quelque temps pour que l’Allemagne adapte sa politique internationale à la nouvelle donne, mais c’est maintenant chose faite, comme en témoignent les multiples agaceries entre Berlin et Washington sur fond d’espionnage, de normes automobiles truquées ou de prison secrète de la CIA. Certes, les Etats-Unis s’appuient maintenant sur d’autres pays européens, plus à l’Est, et qui n’ont pas oublié la menace que peut constituer pour eux l’Ours russe. Mais leur poids n’est-il pas négligeable face à celui des deux grandes puissances d’Europe continentale ?

Alors, depuis maintenant quelques années, on pousse les feux d’une intégration européenne qui permettrait enfin à l’Union de jouer un rôle stratégique à la mesure de son poids économique : Constitution, remplacée, face à la mauvaise volonté des peuples consultés par référendum, par un traité de Lisbonne qui n’en est qu’une copie, non soumise aux mêmes exigences démocratiques ; renforcement des initiatives de défense et de sécurité ; nomination d’un Président — certes aux pouvoirs aujourd’hui anecdotiques, mais n’est-ce pas le bon moyen pour progressivement habituer des peuples récalcitrants à cette idée de pouvoir supra national ?

Le Brexit, une guerre de sécession

BrexitEt tout-à-coup, patatras ! Les Anglais, consultés par référendum — à l’initiative d’un Premier Ministre pourtant pro-Européen, mais probablement encore pollué par la tradition de la plus ancienne démocratie d’Europe — disent STOP. Quelles que soient les raisons de ce vote, son résultat équivaut, pour les dirigeants européens, très exactement à la sécession des Etats américains du sud en 1860 : une atteinte intolérable à la construction en cours d’une très grande puissance mondiale. Le parallèle peut sembler audacieux. Et pourtant : un Nord américain protectionniste et en cours d’industrialisation s’oppose alors à des Etats du sud libre-échangistes et ouverts sur le commerce mondial ; une constitution très faible, née de la guerre d’Indépendance, est en cours de remplacement par une Constitution fédérale qui renforce considérablement les pouvoirs de Washington, dont Abraham Lincoln est le défenseur le plus fervent ; et, parce que l’histoire est écrite par les vainqueurs, le Nord peut se draper des habits vertueux des abolitionnistes face à un Sud esclavagiste1.

Bien sûr, on ne pratique plus depuis longtemps l’esclavage en Grande-Bretagne. Mais cela n’empêche aucunement les pro Union européenne de se draper dans une vertu outragée par les relents populistes réels d’un Nigel Farage ou prétendus d’un Boris Johnson ! Bien sûr, les Tuniques bleues ont laissé la place aux costumes sombres des banquiers, mais cela n’empêche pas les coups tordus, les discours bellicistes — de part et d’autre d’ailleurs —, et, malheureusement, les victimes collatérales de cette guerre économique sans merci qui se profile. Car les “costumes sombres” ont été renforcés par la victoire sans appel qu’ils ont remportée naguère contre la Grèce tricheuse. Peu importe si les victimes ont alors été les couches populaires grecques, deux fois spoliées : par les tricheurs d’avant la bataille, par les vainqueurs de la BCE ensuite.

Il est probable que cette guerre de sécession restera sourde et ne dégénèrera pas en affrontement armé. La période a changé. Mais cette apparence d’affrontement “civilisé” ne peut en faire oublier l’âpreté. Il a consommé déjà deux Premiers ministres britanniques. Peut-être finira-t-il par consumer la démocratie britannique elle-même, tant les manœuvres de Bruxelles ont fragilisé tout l’édifice parlementaire d’outre Manche. Et si l’on jette un œil vers l’autre front ouvert aujourd’hui par Bruxelles, du côté de Rome2, la situation est-elle meilleure pour les peuples ? Certes, Salvini a été momentanément écarté du pouvoir, mais à quel prix ? Celui d’une perte totale de crédibilité par les ennemis irréductibles devenus alliés de circonstance ? Celui d’une disparition du M5S, qui portait — à tort ou à raison — l’espoir de renouveler en profondeur les pratiques politiques de la péninsule ?

L’Empire contre les Peuples

Printemps-des-peuplesCar cet Empire européen en voie de constitution se crée, comme tous les Empires de l’histoire, au mieux en dépit des peuples concernés, au pire contre eux. Les Empires ont toujours pour objectif de soustraire les dirigeants au contrôle des peuples. Que ce soit le passage de la République à l’Empire dans la Rome de César ou celui du Consulat à l’Empire napoléonien plus proche de nous, l’histoire ne laisse aucun doute en la matière. Et ceci indépendamment des qualités des Empereurs ! Dans la Russie tsariste, dans l’Empire Austro-hongrois, dans l’Empire napoléonien, quelles que soient les modernisations apportées, les peuples subissent.

L’Union européenne de 2019 n’a pas d’Empereur. Cela change-t-il la donne ? Oui bien sûr en partie, pour ce qui est de la continuité dynastique potentielle. Non, en matière de gouvernance. La ressource de tous les dirigeants du monde pour pouvoir mener leurs affaires à leur guise est toujours la même : se rendre, par la distance, le moins accessible possible. Cela n’a rien à voir d’ailleurs avec leur moralité. Il peut y avoir des eurocrates très vertueux. Mais ils ont en commun de se méfier du peuple, et de penser qu’ils sont mieux à même d’assurer son bonheur si celui-ci ne vient pas interférer avec leurs décisions. Corruption mise à part, les fonctionnaires impériaux de l’Autriche-Hongrie partageaient aussi cette conviction, jusqu’à la disparition de cet Empire hérité de Rome. L’histoire de notre continent abonde de ces combats des peuples contre les Empires : de l’émergence des Etats post napoléoniens au “Printemps des peuples” de 1848 — conséquence directe du Congrès de Vienne — puis à l’attentat de Sarajevo, déclencheur de la Première Guerre mondiale. Et là encore, que l’on ne s’y trompe pas ! Cet attentat, perpétré par des nationalistes serbes, a certes été le déclencheur de la grande boucherie de 1914 à 1918. Mais il n’en est pas la cause ! Celle-ci est bel et bien l’affrontement des impérialismes français, allemand, anglais, russe et autrichien.

Car l’autre enseignement de l’histoire, c’est que les Empires sont non seulement fauteurs de guerres civiles, mais aussi fauteurs de guerres “étrangères”. Parce que l’appétit de puissance, affranchi du contrôle des peuples, n’a pas de limite. Or, le spectacle donné par l’Union Européenne dans ses négociations avec le “petit peuple britannique” qui a osé exprimé le souhait de la quitter, comme celui donné naguère dans son attitude vis-à-vis de la Grèce, ou encore avant dans les “magouilles” qui ont conduit à un deuxième référendum danois sur Maastricht pour contredire le premier, montre que l’apparence de démocratie conférée par le Parlement et son élection n’est en aucun cas une garantie. Simplement parce qu’il est de fait impossible de contrôler un pouvoir à distance. La démocratie est incompatible avec la centralisation. 

La “démocratie réelle” repose en effet sur un compromis : la proximité pour permettre l’exercice réel de la démocratie “à l’athénienne”, un peu de centralisation pour garantir l’efficacité des décisions dans un monde relié. C’est pour trouver le cadre le plus efficace pour exercer ce compromis que les peuples sont passés de la famille à la tribu, puis de la tribu à la nation. Et celle-ci offre, depuis de nombreux siècles, le cadre le plus reconnu, le plus légitime et le plus stable pour permettre l’équilibre du pouvoir et du contre pouvoir. L’Empire européen naissant rompt cet équilibre.

Favoriser l’émergence d’une autre Europe

Est-ce à dire que les Etats-nations hérités des Révolutions des XVIIIe et XIXe siècles sont le cadre idéal pour l’exercice de la Démocratie ? Bien sûr que non ! D’ailleurs, c’est bien la France, archétype de cet Etat-nation, qui mène la danse pour la création de cet Empire européen. Tropisme bonapartiste du locataire actuel de l’Elysée, qui s’est fait consacrer devant la Pyramide du Louvre à défaut de celles d’Egypte ? En fait, les dirigeants de ces Etats, de plus en plus souvent mis en cause pour le caractère non démocratique de leur fonctionnement, ont trouvé dans la perspective d’Empire européen la solution à tous leurs maux. Ils peuvent jouer à l’envi sur l’obscurité des mécanismes de décision, s’entendre comme larrons en foire pour se répartir les postes et avantages, faire porter à l’Europe le poids des décisions les plus impopulaires… Il n’y a certes pas d’Empereur dans l’Europe d’aujourd’hui, mais ce ne sont pas les Maréchaux d’Empire qui manquent !

Nous avons à plusieurs reprises sur ce blog évoqué les dérives anti démocratiques de l’Union européenne3. Aussi est-ce avec un certain désappointement que nous voyons aujourd’hui Nicola Sturgeon, Premier ministre indépendantiste écossaise, s’allier, dans le débat du Brexit, avec un Jean-Claude Juncker et avec les autres Etats européens, fossoyeurs de la démocratie en Catalogne. Car c’est bien cette Europe-là qui ne dit mot contre les procès iniques intentés par le pouvoir espagnol contre les élus catalans, qui refuse à Carles Puigdemont le droit de siéger en son parlement alors-même qu’il a été légalement élu lors des dernières élections européennes, et qui avait d’ailleurs, lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, mis tout son poids en faveur de Londres en expliquant que l’Ecosse indépendante ne serait certainement pas membre de l’Union !

sepa1C’est d’une autre Europe dont nous avons besoin. Une Europe qui serait non pas cet Empire mégalomaniaque, ni cet improbable fédération — Empire déguisé —, mais une véritable Confédération de Nations européennes libres et solidaires. Et, bien évidemment, les Nations qui la constitueront seront ces nations que l’histoire a consacrées, qu’elles soient aujourd’hui représentées par un Etat ou que leurs défaites militaires d’un autre siècle les aient condamnées à vivre sous la domination d’un autre Etat : Angleterre bien sûr, mais aussi Ecosse, Pays de Galles, Irlande ; Espagne bien sûr,  mais aussi Catalogne, Euskadi, … ; France bien sûr, mais aussi Corse, Bretagne, …

Les frontières internes de cette Europe doivent être repensées pour être des véritables ponts, non des murs. Et cela ne peut pas se faire en mettant les peuples de côté. Car un peuple ne peut s’ouvrir vers le futur et vers les autres que s’il est ancré solidement sur ses racines. 

La réponse aux maux que connaissent aujourd’hui, plus ou moins, tous les pays d’Europe  ne peut en aucun cas être trouvée dans la construction d’un Empire européen dont on constate l’émergence. Elle ne peut en aucun cas se trouver en mettant les peuples de côté. Elle réside au contraire dans un approfondissement de la démocratie, dans un respect absolu du droit des peuples à choisir leur organisation et leur avenir. Les Nations aujourd’hui les plus résolues et avancées dans la lutte pour la reconnaissance de leur droits imprescriptibles — Corse, Catalogne, Ecosse, Euskadi… — sont à la pointe de ce combat pour une Europe de paix, de solidarité, de liberté et de démocratie. Elles doivent ensemble contribuer à faire émerger un autre modèle que celui que Bruxelles, Paris, Berlin voudraient nous imposer. 

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Pour celles et ceux qui sont restés sur la vision idyllique de l’Oncle Tom sauvé de l’esclavage par l’Oncle Sam, je conseille la lecture de quelques ouvrages d’historiens sur la réalité de la Guerre de Sécession, dont, par exemple, La Guerre de Sécession de James M. McPherson, ou les chapitres qui lui sont consacrés dans l’Histoire des Etats-Unis de Robert Lacour-Gayet, pourtant lui-même grand admirateur d’Abraham Lincoln.

On pourra sans doute arguer que la situation politique en Italie n’est pas directement provoquée par Bruxelles. Mais qui peut douter de l’action souterraine de l’UE dans l’accord contre nature entre le M5S et le PD ? Tout a été fait pour empêcher des élections qui auraient probablement accentué l’écart entre le peuple italien et les Eurocrates. La visite de “réconciliation” réalisée par Emmanuel Macron, dont on se rappelle qu’il a mis le renforcement de l’UE au cœur de sa propagande, est, à défaut d’une preuve, un indice clair du soutien apporté au nouveau gouvernement par l’Union.

3 Voir en particulier :
Fin de partie
Union Européenne et populismes
 L’Union Européenne, recyclerie pour les recalés de la démocratie ?

 

 

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