Fin de partie ?

Game overL’Europe démocratique existe-t-elle encore ? La question peut sembler saugrenue en cette année d’élections au Parlement européen. Et pourtant. A regarder du côté de Londres, de Paris, de Madrid, de Rome, de Berlin, on peut légitimement se poser la question. Au-delà des discours, il semble que le divorce entre les peuples et les élites politiques (anciennes ?) soit consommé. Comment terminer proprement cette partie et passer à de nouvelles règles du jeu ?

Une classe politique usée qui s’accroche au pouvoir

Un récent article d’opinion du Daily Telegraph s’intitulait : Across Europe, the major parties are dying.1 Et force est de constater que ça ne va pas très bien pour les forces politiques qui ont rythmé les dernières décennies du XXe siècle. En Grande Bretagne, un Brexit qui n’en finit pas est en train de faire exploser le Labour comme les Torries. L’intransigeance psychorigide — et à courte vue — de la Commission européenne s’est conjuguée à l’incompétence d’un Premier Ministre remainer tardivement convertie pour transformer ce qui aurait dû être la simple mise en œuvre du résultat d’un vote démocratique en cauchemar kafkaïen. En France, cela fait maintenant plus de cinq mois que les samedis de manifestations et de répression scandent de leur rythme hebdomadaire une litanie gouvernementale qui semble plus que jamais déconnectée des réalités du terrain. Un Président qui confond gérer un pays, avec toute la complexité et la richesse de ses relations et de ses corps intermédiaires, avec manager une banque, cache derrière sa jeunesse une pensée politique de vieux : « Je sais mieux que le peuple et tous ses représentants ce qui est bon pour lui… ». En Espagne, sur arrière plan de procès politique digne des plus belles heures du franquisme, l’extrême droite vient troubler le jeu dans un parlement à la majorité introuvable. En Italie, la conjugaison des populistes de droite et des populistes de gauche essaie tant bien que mal de donner un semblant de cap, avec une économie qui frôle régulièrement l’effondrement. En Allemagne, même si la discrétion traditionnelle des politiques de ce pays (d’après guerre, bien sûr) pourrait tendre à le faire oublier, la coalition au pouvoir ne tient qu’à un fil.

Bref, les peuples des différents pays d’Europe usent leurs responsables politiques à un rythme extraordinairement rapide. On est loin des alternances paisibles. Les partis traditionnels d’opposition ne valent guère mieux que leurs compères au pouvoir. En France, le PS n’existe plus. En Grande Bretagne, le Labour de Corbyn, même s’il marque des points, a beaucoup de mal à se dépêtrer des excès de son dirigeant et des débats du Brexit. En Espagne, en Italie et même en Allemagne, le traditionnel bipartisme a cédé la place à de nouveaux partis populistes, inconnus ou embryonnaires il y a mois de dix ans. 

Cham_-_Charivari_-_V5d073-dEt, malgré tout cela, ce sont encore les mêmes qui tiennent la barre — mal — et la parole. Les discours entendus pendant trente ans au moins sont à peine recyclés. Les hommes politiques peuvent être parfois un peu nouveaux — comme Macron —, leurs références restent marquées du sceau du XXe siècle : travailler plus, produire, s’enrichir, obéir… Cette vieille classe politique a beau être usée jusqu’à la corde, elle s’accroche. Quitte à conduire l’Europe et ses nations dans le mur, ou, pire, dans un “remake” des années 30.

On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré

albert-einstein-11282050865o83hC’est Albert Einstein qui disait : « We cannot solve problems with the thinking that created them » 2 . Citoyens et politiques semblent tenir bien peu compte de cet aphorisme. A écouter les discours dominants, le ton est plus moderne que dans les années 60, mais les concepts manipulés restent les mêmes. Reconnaissons que la France tient un peu une place à part : c’est le XVIIIe siècle, avec son opposition entre Girondins et Jacobins, et le XIXe siècle de la lutte des classes, qui semblent encore structurer sa pensée politique. On y ajoute juste un zeste de libéralisme sociétal (mariage pour tous, PMA et quelques autres gadgets), et le tour est joué. Dans un siècle où l’existence même de la zoosphère est menacée — extinctions massives d’espèces, pollutions, dérèglement climatique —, où l’économie mondiale cherche désespérément un nouveau souffle — les pratiques financières qui ont causé la crise des subprimes n’ont pas été réformées en profondeur, et la bulle spéculative est loin d’être résorbée —, où la démocratie subit partout dans le monde des attaques qu’elle n’avait pas connues depuis plus d’un demi-siècle, où le terrorisme menace la notion même de coexistence et de diversité, penser que nous pouvons faire l’économie d’une révolution épistémologique est au mieux une illusion, au pire une escroquerie criminelle.

Or, il importe de nommer les modes de pensée qui nous ont conduits à un monde qui est au bord de l’explosion systémique. Ils sont structurés autour d’une grande idée : toujours plus. Paul Watzlawick a montré les limites de ce “toujours plus de la même chose”. Les dénonciations ne manquent pas, tantôt sous forme violente, tantôt sous forme humoristique : « hier, nous étions au bord du précipice ; depuis, nous avons fait un grand pas en avant… » Ce “toujours plus” se traduit par la recherche d’une optimisation dans l’uniformisation : des produits, des modes de consommation, des modes de pensée. Cette approche pouvait faire sens au début du XXe siècle, quand Ford et Taylor jetaient les bases d’une industrie “scientifique” qui allait permettre une consommation de masse. Elle avait encore son sens quand, dans l’après guerre, il s’agissait de reconstruire des pays dévastés. Mais comment ne pas voir que, dans une société d’abondance, sa seule ressource pour se renouveler serait de… détruire ce qui existe ? La guerre est le summum de la “destruction créatrice” chère à Schumpeter. Mais en notre siècle hyper connecté, une guerre pourrait bien être réellement la dernière.

Il nous faut donc impérativement trouver autre chose. Un modèle reposant sur le mieux, et non sur le plus. Un modèle adapté à une planète dont nous avons enfin pris conscience de deux caractéristiques majeures : elle est limitée, et elle forme système — le battement d’aile d’un papillon au Mexique peut y déclencher un ouragan en Indonésie. 

L’uniformité, si elle permet d’optimiser dans un système qui vise le gigantisme, est antinomique avec la résilience. Toujours plus détruit subrepticement les bases même d’une vie de qualité : aucune quantité de biens ne pourra jamais se substituer à la richesse d’une relation humaine, d’une convivialité de proximité. Toujours plus grand et plus centralisé peut donner une illusion d’efficacité, mais détruit le sentiment d’appartenance commune, de destin partagé qui permet de vivre ensemble, aussi sûrement qu’une foule est loin d’être un peuple.

On connait les mots clés sur lesquels pourrait se fonder une pensée politique nouvelle, adaptée à notre espace politique à la fois agrandi (la planète) et rétréci (une planète dont nous avons pris conscience des limites) : subsidiarité, respect des peuples, développement durable, démocratie participative, réseaux, respect de la diversité, solidarité, culture et ouverture. Ces mots sont aujourd’hui des slogans creux, sauf pour quelques hommes et femmes politiques, qui, comme par hasard, représentent des Nations non reconnues par les héritiers des empires européens : Corse, Catalogne, Euskadi,… Ils doivent devenir les fondamentaux d’une pensée politique nouvelle.

Mais si voter ne sert plus à rien, quelle voie restera-t-il ?

ballot-1294935_960_720Collodi_-_The_Story_of_a_Puppet,_translation_Murray,_1892_158L’usure accélérée que subissent, partout en Europe, mais aussi ailleurs dans le monde, les élites politiques, n’a pas d’autre signification que l’expression de cette urgence : puisque vous êtes des élites, proposez-nous autre chose que vos vieilles recettes. La surdité à laquelle se heurte ce cri de sagesse est dramatique. Dramatique parce que nous perdons un temps qui pourrait être précieux pour les générations futures. Mais aussi dramatique parce qu’il démontre le peu de poids d’un vote qui exprime le doute. Car les scrutins de toutes ces dernières années dans les nations-empires d’Europe expriment un doute : ils ont la caractéristique forte de ne porter au pouvoir que des minorités, comme les dernières législatives en Espagne, en Allemagne ou au Royaume-Uni, ou des majorités à la légitimité entachée par la force des abstentions, comme en France aux dernières présidentielles. Mais, parce que les peuples semblent plus sages que leurs dirigeants, en osant dire “je ne sais pas”, leur message ne devrait pas être pris en compte ? Et quand, comme en Corse, ils vont encore plus loin en exprimant très majoritairement leur volonté de changer le cadre institutionnel de réflexion, leur message peut-il être impunément ignoré ?

Ils expriment une exigence de révolution, une exigence de réinvention. John F. Kennedy rappelait que « ceux qui rendent les révolutions pacifiques impossibles rendent les révolutions violentes inévitables. » 3

shield-492991_960_720Il est plus que temps de permettre cette nécessaire révolution pacifique. En acceptant de changer de façon de penser la société, en acceptant de laisser la place aux peuples et aux nations qui furent condamnés au silence dans la “belle époque” des empires. Et en acceptant, pour nos politiques usés, de céder la place à ceux qui oseront penser dans un autre cadre. Celui d’un réseau de “petites nations”, subsidiaires et solidaires.

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A travers l’Europe les principaux partis sont mourant

On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui a généré le problème.

John F. Kennedy — Discours au premier anniversaire de l’Alliance pour le Progrès – mars 1962

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