Union Européenne et populismes

Il est de bon ton, en ces lendemains d’élections européennes, de s’effrayer de la montée des populismes et de présenter les tenants d’une Union approfondie comme les meilleurs remparts contre le risque qu’ils représentent. Et si c’était le contraire ?

Brun, rouge, vert

UE & populismesEssayons d’abord d’identifier ces populismes européens. Par définition, le populisme consiste à opposer le peuple aux élites. Et, pour ce faire, les populistes ne s’encombrent pas de programmes cohérents. Il se contentent de surfer sur les indignations ou les peurs de leurs électorats respectifs.

A ce titre, il serait temps de reconnaître qu’il y a en Europe trois populismes :

  • Le populisme brun, fustigé unanimement par tout le reste du monde politique et intellectuel, pour son rappel des heures les plus noires qu’ont connues nos pays. Il est incarné par Salvini en Italie, Vox en Espagne, le Rassemblement National en France, Orban en Hongrie, le Vlaams Belang en Belgique et, dans une moindre mesure — j’y reviendrai plus loin —, par Nigel Farage au Royaume Uni. Ce populisme surfe sur la question identitaire et la peur de l’étranger.
  • Le populisme rouge, incarné en France par Jean-Luc Mélenchon, au Royaume-Uni par Jeremy Corbyn, en Grèce par Alexis Tsipras, … Ce populisme s’appuie sur l’aspiration à une société plus égalitaire, et sur les peurs de la mondialisation et du déclassement que pourraient entrainer les mutations technologiques ou démographiques.
  • Le populisme vert, incarné par de multiples partis écologistes, animalistes ou autres alternatifs, et par quelques grandes figures comme Daniel Cohn-Bendit. Certains me reprocheront de classer les Verts parmi les différents populismes. Et pourtant, là aussi, il s’agit de faire écho à l’aspiration à une vie plus harmonieuse certes, mais surtout aux peurs quasi millénaristes du changement climatique, bien plus que de proposer un ensemble programmatique cohérent. Le parcours pour le moins sinueux d’une de leurs égéries, Dany l’ex-Rouge de 68, en atteste. Leurs programmes aussi.

Soyons clairs. L’aspiration écologique, voire la notion d’urgence écologique, sont parfaitement légitimes et justifiées, et tous les écologistes ne sont pas populistes, loin s’en faut.. Il en est de même d’ailleurs de la question de l’identité et de la culture des peuples, ou de celle de la justice sociale ! Car, si ces populismes se développent, c’est bien parce qu’ils répondent à des questions légitimes et pertinentes. Ce qui les disqualifie, ce ne sont pas les questions auxquelles ils apportent réponse, ni même d’ailleurs toutes les réponses qu’ils y apportent, certaines pouvant être assez pertinentes. Ce qui les disqualifie, c’est leur propension d’une part à privilégier l’émotion et la peur sur la raison, d’autre part à faire de leur fond de commerce l’alpha et l’oméga de prétendues solutions à une crise dont la complexité n’échappe qu’à ceux qui se ferment les yeux. La Démocratie ne se construit pas à coup de slogans ou de peurs. Elle mérite réflexion, prise en compte de la complexité des situations, voire des contradictions. Certains leaders historiques ont su le faire. Les pères fondateurs de la Communauté européenne étaient de ceux-là. Nos populistes, qu’ils soient bruns, rouges ou verts, n’en font pas partie.

La trahison des fondamentaux de la construction européenne

Mais allons plus loin dans la tentative de compréhension de ces poussées populistes. Certes, les mutations profondes de nos sociétés y sont pour beaucoup : globalisation et migrations, nouvelles technologies et destruction d’emplois, désordre environnemental et impacts sur la santé, l’alimentation, le climat, la liste est longue. Mais les populismes n’en triomphent pas pour autant partout sur la planète. Ils montent fortement en Europe parce qu’un autre facteur vient se surajouter : l’obstination des élites au pouvoir à refuser d’écouter les voix qui ne vont pas vers toujours plus d’Europe. Ces voix pourtant ont crié fort en rejetant le projet de Traité constitutionnel. Elle ont de nouveau retenti en Grande-Bretagne il y a trois ans.

brexitmayArrêtons-nous un instant sur le cas de la Grande-Bretagne du Brexit. Au lendemain du référendum de juin 2016, Nigel Farage a quitté l’arène politique, laissant de fait disparaitre son parti, UKIP. Ce qui l’a fait revenir, pour remporter une victoire tonitruante aux dernières européennes, c’est l’incapacité des partis traditionnels à mettre en œuvre la volonté populaire exprimée lors du référendum. Et, au-delà des fautes de Theresa May ou de l’obstination des Remainers, c’est l’intransigeance des élites européennes et europhiles qui a créé les conditions de ce retour triomphal. Car comment ne pas voir qu’une sortie paisible de l’Union Européenne par un Royaume-Uni qui n’a cessé d’affirmer son amitié vis-à-vis du reste de l’Europe eût été possible, et eût alors écarté toute tentation populiste “brun clair” outre-Manche ? Trouver des conditions qui ne s’assimilent pas à du chantage sur l’Irlande ou sur Gibraltar était évidemment la voie à privilégier. Trouver des conditions commerciales du même type que celles consenties au Canada était évidemment la sagesse même.

Si cela ne s’est pas fait, c’est parce que les actuels dirigeants de l’Union Européenne — Commission, mais aussi France et Allemagne — ont trahi les bases même de la construction européenne initiée par les De Gaulle, Adenauer, Monnet, Schumann. empire_imagePoussés par leur insatiable appétit de puissance, ils veulent faire de l’Union Européenne un nouvel Empire, de plus en plus intégré et soumis à la loi des plus forts, c’est-à-dire eux — les dirigeants politiques évoqués ici — et les grands trusts qui les soutiennent.

Cela n’a jamais été le projet initial. Créées au lendemain d’une guerre qui avait connu les pires exactions contre les peuples d’Europe, la CECA, puis la CEE avaient une seule ambition : développer l’amitié entre les peuples européens en ouvrant un espace de développement économique commun, respectueux des différences entre nations, fondé sur le principe de subsidiarité. La course à la puissance et l’appât du gain ont fait abandonner les peuples dans l’équation. Comment le peuple grec pourrait-il durablement oublier que l’Union Européenne, sous la houlette de la Bundesbank, lui a fait payer la corruption de ses anciens dirigeants ? Comment le peuple anglais pourra-t-il oublier que l’Union Européenne, au lieu de faciliter la prise en compte des aspirations qu’il avait exprimées par référendum, a tendu à ses dirigeants piège sur piège, que seule une “union nationale” depuis longtemps oubliée dans nos démocraties en paix aurait pu déjouer ?

Cette trahison d’élites plus préoccupées par leur statut dans le monde que par la prospérité et le bonheur de leurs peuples est la vraie source de ces replis populistes. Bien sûr, ces derniers, quelle que soit leur couleur, ont aussi soif de puissance. Et d’ailleurs, ils sont prêts, à l’exception notable du parti de Nigel Farage, à enfiler les habits de l’Empire européen pour peu qu’ils puissent les ajuster à leur ligne : identitaire pour les uns, socialiste pour les autres, verte pour les derniers. Et le paradoxe dans lequel nous ont enfermés les trahisons initiales, c’est que l’Union européenne est en train devenir le théâtre des conflits les plus risqués que nous ayons connus depuis 1945  : intérieur, comme le montre l’ambiance de guerre civile des manifestations qui se sont déroulées un peu partout au cours de ces dernières années ; extérieur, aux frontières de ce nouvel empire, que ce soit en Ukraine, en Turquie ou au sud de la Méditerranée.

La seule vraie réponse :  revenir à la base et aux peuples d’Europe

Nos “élites” semblent oublier que, dans une démocratie, ce sont les peuples qui peuvent poster-nations-grand-copie-1se débarrasser, parfois, de leurs dirigeants et non les dirigeants qui peuvent se débarrasser de leurs peuples. Ce n’est pas en niant le bien fondé des aspirations exprimées dans des votes populistes que l’on construira une Europe où il fait bon vivre. Au contraire, ces aspirations sont légitimes, et il faut leur donner une réponse qui soit à la fois réelle, pertinente, pragmatique et susceptible de permettre un consensus. Cette réponse existe. Elle est portée par les indépendantistes catalans, basques, corses… Prenons le temps de la regarder sans l’a priori négatif qui accompagne souvent le terme “nationaliste”.

L’aspiration identitaire est non seulement naturelle, mais saine. Comment croire que c’est en niant ses propres sources culturelles que l’on pourrait mieux accueillir l’autre  ? Je me souviens de ces mots exprimés par une délégation de très haut niveau de Malaisie qui visitait la Bretagne, à la recherche d’un possible accord commercial pour fournir des produits Hallal : « Quand nous voyons comment vous avez su préserver vos calvaires et votre culture, nous somme sûrs que saurez respecter la nôtre »1 . Car la réponse à la question identitaire n’est pas de rejeter l’autre, mais de se retrouver soi. Les indépendantistes écossais d’Alex Salmond furent parmi ceux en Europe à conduire la politique la plus inclusive qui soit. Parce que, quand on aime vraiment son pays, on souhaite naturellement y accueillir ceux qui veulent contribuer à le construire en s’y intégrant. Il n’y a que les nationalismes étriqués d’Etats impériaux et impérialistes qui se construisent contre l’autre. S’appuyer, ici en Corse, sur notre culture, notre langue, nos valeurs ancestrales d’accueil, est la meilleure réponse à la xénophobie. Seules les nations en déclin sont xénophobes.

L’aspiration à plus d’égalité et à une société plus juste est bien évidemment, elle aussi, légitime et saine. C’est même probablement cette aspiration-là qui fait la noblesse des sociétés humaines : aider les plus faibles, développer une économie au service du plus grand nombre, inclure plutôt qu’exclure. Mais est-ce en tentant de revivifier une lutte des classes et des recettes d’un autre siècle, dont on a mesuré, en URSS, à Cuba, au Venezuela, l’échec cruel, que l’on se donne les meilleures chances de construire cette société plus juste ? Au contraire, il nous faut un véritable aggiornamento, qui permette de définir ensemble les bases d’un nouveau pacte social, intégrant une globalisation maîtrisée de l’économie, prenant en compte les nouvelles formes de travail, les besoins qualitatifs d’une jeunesse qui est née dans une période d’abondance. Là encore, la réponse ne peut être trouvée que dans un cadre plus réduit, plus humain que le grand empire européen que veulent constituer nos élites politico-technocratiques, ou les actuelles nations constitutives de l’UE. Ce qui s’est passé en Corse avec la prise en compte des Gilets jaunes montre la voie.

L’écologie enfin, si elle pose des problèmes globaux, ne peut trouver de solutions que locales. Cela fait bien longtemps d’ailleurs que le mouvement écologique a popularisé le slogan “Penser global, agir local”. Il faut même aller un peu plus loin : “Penser global ET local, pour pouvoir agir efficacement”. 

La seule réponse au danger que font courir, à la paix et aux peuples d’Europe, la montée des populismes, c’est de revenir aux ambitions initiales des fondateurs de l’Europe unie : un espace de coopération, de solidarité, profondément respectueux des différences des nations qui le constituent. Loin de la tendance mégalomaniaque à construire un Empire toujours plus grand, toujours plus centralisé, il faut “élargir l’Europe à l’intérieur”, en consacrant la place des Nations jusque-là écartées de la construction européenne par des puissances tutélaires héritées des siècles passés,  en mettant au cœur de la construction le principe de subsidiarité. Et surtout, en mettant un terme à l’ambition démesurée d’une clique d’hommes — et de femmes — politiques dont la pensée est vieille, même si eux peuvent parfois être jeunes. Les différents peuples d’Europe ont su le faire à d’autres périodes de leur histoire. Il en est temps aujourd’hui. Pyramide-Réseau

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L’accord a d’ailleurs été signé, sous l’égide du Ministère des Affaires étrangères français. Cela a donné lieu à une cérémonie, au cours de laquelle un magnifique Gwen-ha-du, le drapeau national breton, fut remis à l’ambassadeur de Malaisie, au grand dam des officiels du Quai d’Orsay !

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