Petit dictionnaire des manipulations : leurres

dictionary-432041_960_720En cette rentrée politique, et quelques mois avant les municipales, nous avons décidé de ré-ouvrir notre petit dictionnaire des manipulations. Nous risquons fort d’avoir de la matière dans les semaines qui viennent ! Comme toujours, nous prendrons un mot, et tenterons de l’illustrer par l’actualité, corse en priorité. Aujourd’hui, nous avons retenu le mot “leurre”. Mot à double sens, bien connu des pêcheurs et des militaires… Et qui nous est venu irrésistiblement à l’esprit à la lecture de l’actualité corse de samedi dernier…

Attirer ou détourner l’attention

Les leurres existent depuis des millénaires. Utilisés pour tromper une proie ou un prédateur — à poils, à plumes ou à écailles —, ils ne sont pas, semble-t-il, l’apanage de l’espèce humaine. Nombre d’animaux en utilisent pour se défendre ou attaquer. La définition de l’Académie en est, pour ce qui est de leur sens figuré : « Artifice spécieux dont l’apparence séduisante est destinée à tromper. »

En pratique, j’en retiendrai deux types : le leurre destiné à attirer l’attention, et, généralement, la proie, tel qu’il est utilisé par les pêcheurs (à la ligne…) ou les chasseurs (les appeaux entre dans cette catégorie) ; le leurre destiné au contraire à détourner l’attention, en général celle d’un prédateur, tel qu’il est utilisé par exemple par les militaires pour détourner un missile de sa cible. La fonction bien entendu est globalement la même : « faire prendre des vessies pour des lanternes », pour prendre une expression familière. Mais la nature en est quelque peu différente, et, pour le domaine qui nous concerne ici — les manipulations de l’information —, la façon de les repérer et de les contrer pourra aussi en être différente.

Deux exemples extraits de l’actualité du 21 septembre

OLYMPUS DIGITAL CAMERADès potron minet, ce samedi, les journaux (FR3, Corse-Matin) relaient un incident pour le moins particulier survenu la veille entre 3h et 5h du matin sur un navire de Corsica Linea. Cette nuit-là, les passagers du Pascal Paoli ont eu la surprise de voir leur bateau littéralement pris d’assaut par des Commandos Marine. Ceux-ci avaient été alertés par des militaires rentrant de mission — qui étaient passagers du Pascal Paoli — sur le comportement prétendument suspect de neuf passagers musulmans qui avaient, faute d’autre lieu, fait leurs prières rituelles sur le pont. Déploiement de forces extraordinaire sur terre — le RAID, une centaine de sapeurs pompiers, une vingtaine d’ambulances en alerte — et en mer — une frégate partie de Toulon pour suivre le Pascal Paoli, les Commandos Marine qui allaient investir le bateau au large de La Ciotat — pour… rien ! Après vérification, aucune arme, aucun explosif, aucun antécédent. Un coup dans l’eau ? Pas si sûr. Comment en effet remettre l’accent sur la menace d’attentat, celle qui justifie toutes les atteintes à nos libertés depuis des mois, plus efficacement qu’en offrant le spectacle d’un tel déploiement de forces ? Bien sûr, on peut faire preuve d’indulgence pour ses soldats qui, revenant d’on ne sait quelle mission, ont alerté sur une menace qui n’existait pas. Mais doit-on faire preuve de la même indulgence pour ceux qui en ont fait une opération de communication ? A l’heure où les difficultés s’amoncellent devant un gouvernement français en recherche de second souffle, n’y aurait-il pas quelqu’intérêt à montrer que “l’armée veille” ? Rien ne permet d’affirmer qu’il y a là une manipulation voulue. Mais tout en revanche devrait nous conduire à une réflexion sur les mises en scène répétées de la “menace islamiste”, qui ont permis au cours de ces dernières années de faire passer sans coup férir les lois les plus liberticides — du FIJAIT aux mesures contenues dans la loi de 2017 —, lois utilisées dans les faits contre… les Gilets jaunes et les Nationalistes corses ! Le terrorisme islamiste est réel, mais il tue beaucoup moins, en France et en Europe, que les accidents de la route, ou que les traversées des migrants en Méditerranée (plus de 10 000 morts entre le 1er janvier 2014 et le 30 juillet 2018 en Méditerranée, selon l’OIM). Car un leurre peut parfaitement être réel, la manipulation consistant simplement à en exagérer l’importance… Pourquoi ? Faire “regarder la ligne bleue des Vosges plutôt que la ligne noire du porte-monnaie” était au début du XXe siècle la façon dont les gouvernements français successifs tentaient de se tirer d’embarras. Aujourd’hui, ce ne sont plus les Vosges. Mais la tactique semble bien inchangée.

ERNOULT571179Autre leurre mis en évidence ce samedi matin, à la Une du quotidien Corse-Matin : « Les chemins contrariés de l’Etat de droit en Corse ». Une double page consacrée à l’action de l’Etat en Corse pour y restaurer l’ordre régalien. Plutôt que de longs discours, citons un passage de l’article : « Au moment où le militant nationaliste [Maxime Susini] tombait sous les balles de son assassin, les représentants du parquet de Bastia et une équipe de gendarmes de Haute-Corse saisissaient le matériel d’un restaurant de plage, à Ghisonaccia. Une nouvelle “victoire pour l’Etat de droit en Corse” ? L’expression fut employée par Josiane Chevalier, préfète de Corse, au lendemain d’une nouvelle opération musclée menée sur le territoire insulaire. » Même notre très sage quotidien du matin ne peut pas ne pas s’interroger… Depuis des mois, la Préfète de Corse, déploiement de gendarmes et/ou de contrôleurs à l’appui, s’évertue à “démontrer” que l’Etat est là pour assurer la sécurité des Corses et le respect du Droit. Répétant comme un mantra, après chaque opération, que “Personne n’est intouchable en Corse”, les opérations musclées et médiatisées contre les paillotes, les agriculteurs, voire contre les marchés passés par la CdC, se multiplient. Et pendant ce temps, 280 voitures ont été brulées depuis le début de l’année rien qu’en Haute-Corse (FR3 Corse Via Stella du 19 septembre). Et certains se font assassiner, sur fond de spéculation immobilière et de grand banditisme. Oh, bien sûr, il ne saurait être question d’insinuer que certains crimes auraient vocation à rester impunis par un Etat qui montre une sévérité inébranlable pour des délits qui ne mettent personne en danger ! Mais comment ne pas voir dans cette sur-médiatisation d’actions qui devraient n’être qu’anecdotiques une volonté, là encore, de leurrer ? De faire croire qu’on est là, solide, présent, garant de la sécurité et du droit, alors que dans la réalité, on poursuit d’autres priorités ? Ce type de leurre, bien connu des militaires, qui vise à faire croire qu’on est où l’on n’est pas, est d’une efficacité redoutable contre les missiles. Ne pourrait-il l’être aussi contre une opinion publique qui exige paix et sécurité ?

Déjouer les leurres

Les lignes qui précèdent ne sont que des exemples. L’opinion qui y est émise est contestable, et certains pourraient dire que les deux opérations de communication soulignées là sont fondées, représentatives de réels enjeux, et n’ont rien de leurres. Car le propre d’un leurre est… de sembler vrai !

Quelle que soit votre opinion sur ces exemples, je vous suggère d’aller plus loin que la réaction immédiate qu’ils peuvent susciter. Car la seule façon de déjouer un leurre est de prendre le temps d’intégrer l’ensemble des faits et des données. Seule une telle discipline permet de se protéger contre la manipulation qu’ils tentent d’imposer. Plus dangereux que les “fake news”, puisqu’il s’agit là de vraies informations, ils cherchent non pas à nous mentir crûment, mais à nous empêcher de regarder plus large, plus loin, plus libre. En focalisant notre attention exagérément, ou au contraire en la détournant vers des horizons multiples, ils visent à diminuer notre esprit critique, notre compréhension globale du monde, notre sens des priorités. 

Notre monde en mutation présente forcément des risques multiples et des incertitudes auxquelles nous ne sommes pas habitués. Des enjeux écologiques aux enjeux économiques, des enjeux géopolitiques aux enjeux de civilisations, les sujets de préoccupation ne manquent pas. Nous avons besoin, pour y faire face en citoyens responsables et libres, de toutes les capacités de nos cerveaux réunis. Et d’une grande dose de lucidité, de débats éclairés et éclairants, de sincérité.

Illusions d'optique

Ne nous laissons pas leurrer par ceux qui cherchent à nous imposer, par tous les moyens, leur vérité, ou plutôt leur miroir de la vérité. Passons au-delà de ce miroir, en nous questionnant systématiquement et rigoureusement sur les informations qu’ils nous distillent : les faits confirment-ils l’importance de ce qui nous est donné en pâture ? La vérité est-elle bien là où on veut nous la faire voir ?

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