
Paul Eluard doit se retourner dans sa tombe devant un tel questionnement sur la liberté, lui qui a si magnifiquement écrit son nom dans une période noire. Mais ne se retournerait-il pas autant s’il voyait comment aujourd’hui une partie au moins de la gauche soutient sans vergogne des mesures liberticides, du pass sanitaire au contrôle d’Internet en passant par l’expulsion d’une éditorialiste qui a le malheur d’être Russe et de contrer le discours dominant ?
La gauche n’a bien sûr pas le monopole des attaques contre la liberté. Mais qu’elle puisse partager cette tendance liberticide avec la droite et le centre n’est-il pas déjà contre-nature ? Aucunement, me diront les libéraux les plus engagés, les fins connaisseurs du marxisme et de ses fondamentaux. Certes, il y a toujours eu une gauche liberticide, staliniste ou maoïste. Mais la gauche s’est aussi illustrée par ses combats pour la liberté, de Zola aux Républicains espagnols, de Guy Moquet à Pierre Brossolette, d’Aimé Césaire à Pierre Mendes-France. Et pourtant, la gauche française, aujourd’hui, semble ne rêver que d’interdire, de contrôler, de réprimer, de faire taire…
La liberté est subversive…
La liberté n’en est bien sûr évidemment pas de droite pour autant, et les liberticides de droite sont probablement aussi nombreux que ceux de gauche. La liberté est en réalité, par essence, subversive.

Alors, quand la gauche domine trop longtemps le pouvoir, les médias et les élites, la liberté devient de droite. Et quand c’est la droite qui s’installe au pouvoir et aux commandes de la pensée dominante, la liberté se fait de gauche1. Penser librement, parler librement, agir librement, c’est penser, parler, agir en dehors des clous, en dehors du prêt à porter idéologique. Un Milei en Argentine fait aujourd’hui plus pour la liberté que toute la gauche d’Amérique latine réunie, mais rien ne dit que cela ne sera pas l’inverse demain. La liberté n’est ni de droite, ni de gauche. Elle est une aspiration profonde et constante de l’humanité, et l’enfermer dans un clivage politicien ne serait pas la servir.
Une tendance globale inquiétante
La réalité, c’est que les gouvernants, quels qu’ils soient, n’aiment pas longtemps la liberté, sauf peut-être la leur. Sans contre-pouvoirs pour rétablir l’équilibre, les pouvoirs ont tendance à devenir vraiment envahissants. Rien de nouveau en l’occurrence, il suffit de lire le Discours de la servitude volontaire de La Boétie pour s’en convaincre. Ce qui est nouveau en revanche, c’est la diminution, la dilution des contre-pouvoirs au fur et à mesure que le pouvoir s’éloigne des peuples. Même à l’époque de la monarchie absolue, des Parlements, de grands serviteurs de l’Etat comme, par exemple, La Chalotais, avocat général, puis procureur général au Parlement de Bretagne, osaient parfois s’opposer au Roi.
Aujourd’hui, la technocratie dirige, les élus communiquent et une gouvernance sinon mondiale, en tous cas supranationale se met en place sous couvert d’intérêt général. Nous avons souligné récemment cette dérive dans deux articles complémentaires : les errements des institutions françaises et ceux des juridictions supra-démocratiques. Elle ne date pas de ces derniers mois.
En février 2018 déjà, nous dénoncions sur Liassi une tendance forte à la dictature de la majorité — c’est-à-dire, en réalité, de la poignée de politiques sortis vainqueurs des urnes et de la pléthore de technocrates qui leur permettent de gouverner. Dans l’article intitulé Coups de boutoir ou coups d’épingle (deuxième volet), nous ne nous contentions pas de constater et de critiquer. Nous proposions quatre principes de gouvernance destinés à faire pièce à cette dérive.
Ces quatre principes fondent encore aujourd’hui toute la démarche de Liassi. Il nous a paru utile de les rappeler et de les articuler clairement.
Quatre principes de gouvernance
Ces quatre principes forment à nos yeux une architecture de la liberté. Car vivre en société implique que notre liberté soit construite et non intuitive, pour permettre qu’elle se déploie harmonieusement et que la liberté de chacun s’enrichisse de celle des autres. Rappelons les ici.

Le principe de subsidiarité : il est connu et l’on prétend même qu’il est à la base de la construction européenne. Mais en réalité, si le mot est connu, l’idée l’est moins. Car ce principe signifie une chose à la fois très claire et très simple dans son énoncé : toute décision doit être prise au plus bas niveau possible, sauf si l’on peut démontrer qu’elle serait meilleure au niveau supérieur. Dans la pratique, sa traduction dans les institutions européennes a été longtemps limitée aux États : ils avaient droit de veto et incarnaient la seule légitimité démocratique. Aujourd’hui, quand on voit l’Union Européenne légiférer sur la façon dont les bouchons doivent rester solidaires des bouteilles plastiques, on se dit que ce beau principe, même limité, a été enterré. Quant au niveau infra-étatique, il se passe de commentaires au vu des débats surréalistes sur une prétendue autonomie Corse sans pouvoir législatif, ou au vu du sort fait en Europe au référendum organisé sur l’indépendance de la Catalogne. Le seul pays à appliquer ce principe est hors Union Européenne : c’est la Confédération helvétique. La subsidiarité n’est d’ailleurs pas seulement une technique d’organisation de la gouvernance. C’est une éthique, comme l’illustre l’attachement de la Suisse aux référendums, et comme nous l’avions rappelé ici. La subsidiarité, c’est la liberté de décider au plus près.
Le principe de solidarité : parce qu’il n’y a pas de liberté durable sans responsabilité, il ne peut y avoir subsidiarité en faisant comme si les décisions des uns ne pouvaient jamais impacter les autres. Il est donc nécessaire d’intégrer la solidarité dans le processus de prise de décision. Mais une solidarité réelle, pas la pseudo solidarité nationale qui organise en réalité l’irresponsabilité de chacun ! Être solidaire, c’est être conscient du fait que chaque entité, même subsidiairement pilotée, a un lien avec les entités voisines et que ce lien doit être pris en compte dans la décision parce qu’il impacte la solidité du tout et donc de chacun. La liberté que représente la subsidiarité ne peut rester vivante que si elle est modérée par la responsabilité qui impose de tenir compte des autres. C’est vrai en matière économique, comme nous l’avions évoqué dans cet article ou dans celui-ci. C’est vrai plus globalement dans la réflexion politique, comme l’avait si bien défendu John Dewey dans sa vision de la démocratie radicale.
Le principe d’expérimentation : s’il est un domaine où la liberté est vitale, c’est celui de l’innovation. Il n’y a pas d’innovation possible sans expérimentation. Notre société, sous la pression de la peur orchestrée, a préféré le principe de précaution. C’est suicidaire. Face aux défis climatique, démographique, sanitaire, il faut innover, il faut inventer, donc il faut expérimenter. Bien sûr, pas n’importe comment ! Encadrer l’expérimentation, responsabiliser les acteurs est nécessaire. Mais, pour paraphraser Figaro à ses noces2, sans la liberté d’essayer et de se tromper, il n’est point de progrès. Le droit à l’expérimentation doit devenir un des piliers de nos sociétés.
Le principe de conciliation : à toute liberté doit correspondre une responsabilité. En matière d’expérimentation, la responsabilité des acteurs doit être de chercher à construire un consensus. Cela est possible en redonnant toute sa place à la négociation. Les méthodes existent. C’est la volonté qui manque, tant il est plus facile d’interdire ou de refuser. Jung disait : « penser est difficile, c’est pourquoi la plupart se font juges ». Nos sociétés ne méritent-elles pas mieux ?
Appuyés sur ces quatre principes, il est possible de construire une société qui soit innovante, respectueuse, solidaire et agréable à vivre. A condition de le vouloir. Et à condition de le mériter…
Une intuition morale
Si je parle de façon provocatrice de « mériter le bonheur », c’est parce qu’il me semble que c’est la question qui se cache derrière la culpabilisation permanente orchestrée dans nos sociétés occidentales contemporaines, liberticides, déresponsabilisantes et déconstructrices. L’interdiction semble être devenu le seul horizon, comme si nous étions tellement enclins à faire le mal qu’il fallait nous en protéger.

Et si cette peur n’était entretenue que pour justifier la confiscation du pouvoir ? Si les humains avaient en réalité un sens moral profond et intuitif3 ?
Il est vrai que la société que nous voulons promouvoir à Liassi repose aussi sur l’idée que les femmes et les hommes sont capables spontanément de privilégier l’intérêt général, ou en tous cas la négociation, plutôt que la force et le mal. Cette intuition qui est la nôtre ne repose pas sur rien. En 2023 à Bastia avait lieu la première coupe de philosophie et de joutes verbales, sur le thème « D’où vient le mal ? » J’ai eu l’honneurd’y participer et d’y gagner le prix du meilleur orateur, en défendant l’idée que les hommes ont, en réalité, une connaissance intuitive du Bien. Vous pouvez lire ici le texte de mon intervention. Laissons la parole à Vassili Grossman, écrivain soviétique, correspondant de guerre de 1941 à 1945, dont le roman Vie et destin offre « une image puissante et honnête de l’expérience soviétique pendant la guerre4 » : « J’ai trempé ma foi dans l’enfer. Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz. J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j’ai vu que c’était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme. […] L’amour aveugle et muet est le sens de l’homme. » Viktor Frankl, survivant d’Auschwitz et célèbre psychologue autrichien, relate dans L’homme en quête de sens5 des événements qui entretiennent le même type d’espoir. C’est aussi lui qui, dans ce livre, rappelle qu’il n’y a pas de liberté durable sans responsabilité.
Faire confiance aux hommes est la base de notre engagement à Liassi. Ce sont toujours ceux qui monopolisent le pouvoir qui affirment que nous serions incapables de vivre en société sans eux. Mais soyons précis. L’intuition morale dont nous parlons ici est avant tout une traduction de l’instinct de survie adaptée à notre caractère de zôon politikon. Ce n’est pas une vertu au sens traditionnel des moralistes. Et tout l’enjeu de ce que nous défendons à Liassi est là : il est possible de construire, sur la base des principes indiqués ici, un système vertueux qui fonctionne même avec des personnes non vertueuses. Quand on voit où les élites politiques actuelles conduisent nos sociétés, ne serait-il pas largement temps d’essayer autre chose ?

A Liassi, nous sommes convaincus qu’il est possible de construire une société où la liberté soit une valeur cardinale et non un simple ornement des frontispices de mairie. Cela s’organise, se pense, s’articule. Les quatre principes que nous défendons — subsidiarité, solidarité, expérimentation, conciliation — peuvent en être des piliers. Alors, de droite ou de gauche ? Ni l’un, ni l’autre. Les lignes qui précèdent, les pages mises en lien, font référence à des penseurs de tout le spectre politique : Jefferson, Dewey, Protagoras, Hannah Arendt, Locke et bien d’autres. La liberté est au cœur des hommes. A nous de faire qu’elle soit aussi au cœur de nos sociétés, et ce, subsidiarité oblige, en commençant par la Corse.
Post-scriptum : j’ai voulu écrire cet article pour rappeler et synthétiser le sens de notre engagement à Liassi. Ce faisant, j’ai dû laisser de côté nombre de points que nous avons, au fil des années, reliés à ces fondamentaux. Lisez, parcourez nos articles pour mieux cerner les déclinaisons possibles de ces principes…
- En France la droite a dominé en gros jusqu’à la victoire de Mitterrand. Puis la domination s’est inversée. Emmanuel Macron lui-même d’ailleurs n’a-t-il pas fait sa carrière politique à gauche avant de devenir l’homme du « en même temps » ? ↩︎
- « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. » Le mariage de Figaro, acte V, scène 3 (Beaumarchais – 1784). ↩︎
- On nous dit qu’il faut encadrer. Mais, chaque catastrophe démontre en réalité des élans de solidarité spontanés, et ce sont ceux qui dirigent qui les freinent ! La Préfète de Gironde n’a-t-elle pas, en plein incendie catastrophique de la forêt landaise, voulu freiner la solidarité des agriculteurs venus avec leur camions d’eau et autres engins aider les pompiers ? ↩︎
- d’après Alexandra Gouzeva, « Dix livres soviétiques incontournables sur la Seconde Guerre mondiale », sur Fenêtre sur le Russie, 8 mai 2025, cité sur Wikipédia ↩︎
- Man’s search for meaning, publié en 1959 en Anglais, dont la première partie, qui relate son expérience des camps de concentration, a été initialement publié dès 1946 en langue allemande. ↩︎
