Faut-il interdire d’interdire ?

SituationistLes grincheux anti soixante-huitards m’en voudront sûrement. Les nostalgiques de soixante-huit aussi. Qu’ils soient tranquilles, cet article ne leur est pas destiné, même s’il reprend dans son titre ce magnifique slogan que ceux qui l’ont tracé ont vite oublié : il est interdit d’interdire… Cet article n’est pas non plus un manifeste anarchiste. Il veut simplement poser quelques questions, en particulier à celles et ceux qu’interpelle le recul sans précédent de nos libertés publiques et privées au cours de ces derniers mois, voire dernières années. Car jamais depuis des lustres nous n’avions autant obligé ou interdit. Pourquoi ? Au nom de quoi ? 

Obligatoire ou interdit sont devenus les deux mots les plus utilisés du vocabulaire politique, en France encore plus qu’ailleurs en Europe. Vaccination obligatoire, port du masque obligatoire, test obligatoire, rassemblements et sorties interdits, bars interdits, videos de policiers interdites, la liste des mesures prises ou envisagées est tellement longue qu’elle donne le vertige. On va même jusqu’à règlementer — sinon par la loi, du moins par des consignes appuyées sur la peur et la culpabilisation — le nombre de convives à la table de Noël. Jamais une telle intrusion dans la sphère privée n’avait été vue, même sous les régimes les plus autoritaires du monde. La “coronacrise” souligne cette dérive, mais la tendance est bien antérieure. A croire que cette crise vient juste à point pour que cette manie des responsables politiques de tous bords devienne ”socialement acceptable”. Au nom de la sécurité ?

Une fausse sécurité

Mais la sécurité de qui ? La sécurité, c’est le contraire de la peur. Peur du virus, puis peur du confinement, puis peur simplement du gendarme. Et pour finir, peur de l’autre, tout simplement. À coup de masques, de distanciation sociale, de restriction du nombre de convives autorisés. Est-ce cela, la sécurité ? Un monde où tout le monde est coupable, potentiellement tueur de grands parents, comme le suggérait récemment une icône télévisuelle ? 

 La seule sécurité qui sort renforcée de cette tragédie, c’est celle de nos dirigeants et de leurs commanditaires. Renforcée pour eux, parce qu’un « citoyen » qui a peur ne conteste pas l’ordre établi. Renforcée pour eux car ils pourront toujours dire, comme ils le font aujourd’hui, que c’est le non respect des interdictions, et non leur gestion catastrophique du système de santé, qui provoque les morts.

Une vraie dictature sanitaire

Ce qu’en fait nous vivons est véritablement une dictature sous prétexte sanitaire. Le mot est trop fort ? Mais comment nommer un régime qui gouverne sans plus consulter la représentation nationale ? Car l’état d’urgence sanitaire permet à Emmanuel Macron de gouverner par décret. Quelle urgence ? Autant on peut admettre qu’en mars dernier, lorsque l’épidémie était encore mal connue, il y ait eu urgence. Mais à l’automne, alors même que depuis des semaines les médias élaboraient divers scenarii, où était l’urgence ? 

A l’instar de toute dictature, celle-ci emprunte largement à Kafka ses modalités. Des masques passés sans transition d’interdits à obligatoires ou du virus se transmettant dans les restaurants, mais pas dans les métros bondés, à la contagion explosant au-delà du kilomètre autorisé pour vos promenades, quel que soit l’environnement où elles se déroulent, les illustrations de cet « Absurdistan autoritaire » sont légion.

Et au-delà de cette crise dite sanitaire, comment ne pas noter aussi la dérive qui a fait intégrer dans la loi ordinaire la plupart des mesures liées à l’état d’urgence (encore un, antiterroriste alors) décrété après le Bataclan par François Hollande ? Comment ne pas être interpellé par l’interdiction de scolarisation à domicile intégrée dans la loi dite « contre le séparatisme » ? Sans parler de la loi désormais célèbre dite de sécurité globale ?

Au lieu de discuter de la pertinence de chaque mesure individuelle, prenons le temps de regarder le tableau d’ensemble. Depuis trois ans, interdits et obligations se multiplient à un rythme effréné. Dans presque tous les domaines. A l’exception notable de la protection de l’environnement ou des droits sociaux… et encore. Quand cela peut se faire sans trop écorner les profits des groupes industriels, on légifère et on réprime, comme l’a illustré il y a un an l’épisode corse de la guerre des transats !

Il y a (presque) toujours d’autres options 

passport-sanitaire-covidRestons sur la crise dite sanitaire. En Corse, un sujet fait presque consensus. Sous le nom de greenpass, il s’agit de rendre obligatoire pour ceux qui veulent entrer sur l’île, qu’il s’agisse de touristes ou de personnes rejoignant leur famille, d’exhiber une preuve de non contamination au SARS-CoV-2 (test PCR ou antigénique) datant de moins de 72h. Un véritable passeport sanitaire, nouveauté dangereuse inaugurée à quelques autres endroits du monde à l’occasion de ce virus. À ceci près qu’en l’absence de ce sésame, on ne proposerait pas un auto confinement de 8 jours, mais on interdirait de pénétrer sur le territoire. 

Je regrette de briser ce consensus. Pour ma part, je trouve une telle mesure inacceptable. Inacceptable parce qu’elle réduit tout voyageur à un contaminateur potentiel, induisant une défiance dont on mesure mal encore les conséquences délétères. Inacceptable encore plus parce qu’elle considère a priori les entrants comme des personnes irresponsables, qu’il faudrait contraindre à la vertu !

Or, il y a d’autres voies que l’obligation pour assurer la sauvegarde de la Corse. Sans même évoquer l’exagération manifeste de la peur face à une maladie dont la gravité et le taux de mortalité sont sans commune mesure avec les grandes épidémies du passé brandies en épouvantail, on pourrait s’appuyer sur le triptyque informer, faciliter, accompagner. 

Informer, ce n’est pas brandir la peur ou la menace, c’est donner des chiffres et des faits. Il n’y a rien d’indécent par exemple à comparer Covid et grippe, pour que chacun puisse se faire sa propre idée à partir d’un élément connu. Il n’y a rien d’indécent non plus à informer les personnes qui entrent sur un territoire de l’état du système de santé sur ce territoire. 

Faciliter, c’est mettre à disposition des tests, gratuits, dans les aéroports ou les ports, à l’embarquement ou au débarquement. 

Accompagner, c’est proposer aux personnes qui seraient testées positives un hébergement où elles peuvent être isolées et prises en charge médicalement, comme l’ont été par exemple les patients de l’IHU de Marseille.

Il va de soi que ce type de démarche responsable et non contraignante vaut aussi pour les autres mesures du confinement, et pour bien d’autres sujets. La Suède nous montre depuis le début de l’épidémie de Covid qu’il est possible de privilégier la démocratie sur le consensus autoritariste. Mais il est tellement plus facile et plus médiatique de se contenter de contraindre ! Et cela flatte tellement plus les instincts de méfiance de l’autre qui semblent devenus l’alpha et l’oméga de nos relations masquées ! Même si l’on sait depuis des lustres que la responsabilité de chacun se développe lorsque cesse la contrainte. 

Le paradoxe de la démocratie

Ce qui nous conduit à reparler de démocratie et de son paradoxe fondamental. La démocratie n’est pas le règne absolu de la majorité. C’est l’équilibre entre pouvoir délégué par le peuple et contre pouvoir exercé par le peuple, organisé ou non. C’est l’équilibre entre la volonté de la majorité et le respect de la minorité. 

Il n’y a qu’une façon de gérer ce paradoxe. Hannah Arendt l’a magnifiquement exprimé, en affirmant que le sens de la politique, c’est la liberté. Car pour concilier l’inconciliable des opinions divergentes, contraindre doit être regardé comme un recours ultime et non comme une panacée. Parce que contraindre, c’est forcément manquer de respect à ceux qui refusent la contrainte, fussent-ils minoritaires. 

« Mais les gens sont trop égoïstes pour qu’on puisse leur faire confiance sans contraindre », nous disent tous les promoteurs d’une politique dure. Les gens ? Les autres, donc… Mais qui sont donc ceux qui s’érigent ainsi en juges, sans voir la poutre dans leurs yeux ? Car sous couvert d’altruisme et de sens de l’intérêt général, combien  se cachent de peurs égoïstes, de lâchetés sordides, d’appétits de domination mal assumés ? Les dénonciations anonymes autant que la tonalité des messages sur les réseaux sociaux en portent témoignage. Ils ne sont pourtant que le miroir, à peine déformant, de nos sociétés humaines. La tolérance et le sens des responsabilités ne sont jamais acquis. Ils doivent être construits, de façon continue, à travers l’apprentissage de la liberté.

Et c’est là le rôle des responsables politiques. Ils ne sont que des dépositaires temporaires du pouvoir du peuple. Édicter des règles et des lois, ce n’est pas suivre la pseudo « vox populi » des réseaux sociaux, c’est tenter de trouver et préserver l’équilibre entre tous.

Rétablir une vraie autorité.

Il_n_y_a_d_autorite_vraie_que_basee_sur_l_amour_et_le_respect_-_Georges_Duhamel-67273Alors, bien sûr, il ne s’agit pas de prendre à la lettre le titre de cet article. Il est des interdits ou des obligations nécessaires, mais ils doivent être maniés avec parcimonie. Ce qui fait qu’une société peut vivre et se développer en paix, ce n’est pas le prurit autoritariste, mais le respect d’une vraie autorité. 

Or l’autorité repose sur la confiance, jamais sur la contrainte, la peur ou la culpabilisation. Les médecins qui réclament à corps et à cris vaccins obligatoires ou passeport sanitaire se rendent-ils compte qu’ils sapent ainsi durablement leur propre autorité ?

Ce qui fait la force de la démocratie, c’est l’acceptation de l’idée que l’autorité réside dans la nation, le peuple, et que seul le pouvoir est momentanément délégué. Imposer au peuple, c’est à dire à la source même de l’autorité, une multitude de règles dans une multitude de domaines est une véritable usurpation. 

Le pendant évident du principe de subsidiarité, c’est la responsabilité individuelle. Elle ne peut s’épanouir que dans la liberté et le respect, pas dans les obligations ou les interdits. 

Nous avons souvent sur ce blog défendu l’indépendance de la Corse, au nom de ce principe de subsidiarité et du respect du peuple corse. Ajoutons aujourd’hui que cette indépendance ne vaut la peine que si elle permet un épanouissement de la liberté de chacun, et par tant de sa responsabilité. Toute autre voie ne serait que transfert de pouvoir d’un usurpateur à un autre.