La France n’est pas (encore) une dictature…

Avertissement : l’article qui suit est long. Je ne sais pas traiter un sujet aussi complexe en quelques lignes, sauf à faire dans la caricature et dans l’ersatz de réflexion. Et encore, en l’occurrence, j’ai dû me restreindre tant il y aurait d’éléments d’actualité à verser au dossier. Mais chaque partie peut être lue séparément !

LibertéChaque fois que je critique une dérive antidémocratique, une action répressive ou une nouvelle mesure sécuritaire venant du gouvernement français, il se trouve un de mes amis ou parents (du continent) pour me dire : « Mais où veux-tu en venir ? La France n’est pas une dictature ! ».  Ils ont raison. Pour l’instant… Mais est-ce une garantie pour le futur, même proche ?

Commençons par définir le sujet ! Une dictature, du moins dans le cadre du présent article, c’est un régime politique qui s’affranchit du contrôle de son peuple, soit de fait — interdiction de l’expression de toute opposition —, soit de droit — suppression des organes politiques de représentation. À l’inverse, une démocratie vivante se traduit par un équilibre entre pouvoirs et contre-pouvoirs, et par un droit d’exprimer, même si c’est de façon régulée, une opposition au pouvoir. 

Il semble que les peuples n’aiment pas spécialement subir des dictatures, avec la répression de toute liberté de penser ou d’agir qui les accompagne. Et pourtant, celles-ci surgissent régulièrement. Peut-on dégager quelques facteurs clés qui rendent leur émergence possible dans une société ? Comment se situe la France d’aujourd’hui par rapport à ces facteurs ? Y a-t-il des antidotes plus efficaces que d’autres ? Voilà les questions auxquelles cet article se propose d’esquisser des réponses.

Cinq éléments déterminants 

DEMOCRATIE+barrée+agirpourlethorL’histoire ne manque pas d’exemples pour nous aider à comprendre ce qui permet la naissance d’une dictature ! Pour autant, il est délicat d’essayer de tirer des règles dans un domaine aussi complexe que les sociétés humaines. Essayons pourtant de pointer ce que les dictatures du XXe siècle en Europe ou en Amérique Latine, par exemple, nous montrent.

Un premier facteur domine dans leur émergence : la rupture du pacte social. Que ce soit l’Allemagne des années 30, ravagée par la crise économique et les conséquences du Traité de Versailles, l’Italie de la même époque, la Russie de 1917 ou le Chili de Pinochet, les pays où se sont installées les pires dictatures de ces dernières décennies connaissaient des difficultés socio-économiques graves. Que celles-ci aient été les conséquences de la guerre, directes — Russie 1917 —, ou indirectes et différées — Allemagne, Italie —, ou de conflits et de corruptions internes — Chili —, le constat est le même : il n’y a aucun exemple de dictature s’installant dans un pays prospère et socialement pacifié.

Deuxième facteur clé : la faiblesse de la tradition démocratique. Cette absence de tradition démocratique est évidente dans la Russie tsariste ou dans l’Allemagne post-Willelmienne. Mais cette faiblesse est aussi caractéristique de l’Espagne où Franco prend le pouvoir, de l’Amérique Latine du XXe siècle, ou de toutes les anciennes colonies où fleuriront les dictatures post coloniales. Les colonisateurs n’y laissaient guère de place à l’instauration d’une tradition démocratique ! A l’inverse, un pays comme la Grande-Bretagne, dont la tradition démocratique remonte au moins au XVIIe siècle — et même bien avant si on considère la Magna Carta comme une première manifestation de démocratie embryonnaire —, est resté immunisé malgré les tentations et les tentatives, par exemple de Mosley dans les années 30.

Troisième facteur manifeste : l’absence de contre-pouvoirs structurés et démocratiques. Ce point rejoint et renforce le précédent, mais y apporte une nuance qui prendra toute son importance quand nous regarderons la situation de la France d’aujourd’hui. En clair, un pays peut avoir une tradition démocratique réelle et ancienne — la Grèce par exemple, ou l’Italie —, et pour autant se trouver momentanément dans une situation où le ressort principal de cette démocratie — l’équilibre entre pouvoirs et contre-pouvoirs — est rompu. Le dictateur se précipite alors dans la brèche, et, quand on s’en aperçoit, il est trop tard pour reculer. Napoléon III n’en a-t-il pas fait la démonstration en France, avant Mussolini en Italie ?

Un quatrième facteur ressort de l’analyse des dictatures récentes : un contexte international favorable. La guerre “étrangère”, bien sûr, est la première circonstance facilitante pour la prise de pouvoir d’un dictateur, et peu de démocraties restent de vraies démocraties en temps de guerre. Mais ce peut être aussi, au contraire, un pacifisme non interventionniste fort, comme dans les années de l’entre-deux-guerres en Europe — les accords de Munich ont été acclamés par les peuples qui ne voulaient plus de guerre. Ou simplement l’acceptation tacite par les autres pays qu’il vaut mieux un dictateur à ses portes qu’une situation trop instable. Peut-on voir ailleurs la source de l’inertie du Front populaire français face à Franco ?

Dernier facteur, mais non le moindre. Il faut un dictateur ! Dans quelques cas particuliers, ce “dictateur” pourra en réalité être presque collégial, comme dans l’Argentine de Videla. Mais il y a toujours une “homme fort”, généralement plutôt intelligent, charismatique et calculateur, pour qu’une situation pré-dictatoriale évolue en véritable dictature et non en anarchie durable. Les Napoléon (le Premier et le numéro III) en furent. Pinochet, Franco, Hitler, Lénine, Mussolini, Pol Pot, la litanie pourrait être longue. A l’inverse, il ne me vient pas d’exemple de dictature non incarnée par un dictateur. Parce que les collectivités humaines sont tellement complexes qu’un pouvoir collectif contient en lui-même ses anticorps, et ne saurait donc rester longtemps “pouvoir absolu”. 

Ces cinq facteurs se retrouvent, cumulés, dans les pays de l’Europe des années trente qui devaient sombrer dans la dictature. Ils se retrouvent dans le Chili de Pinochet, dans l’Argentine de Videla, dans le Venezuela d’aujourd’hui1. Les dictatures ne s’installent pas toujours de manière violente, à la suite d’un coup d’Etat ou d’une révolution. Hitler et Mussolini ont été élus, comme le fut jadis Napoléon III. Certains, comme Evo Moralès en Bolivie, sont même salués d’abord comme symboles de la Démocratie avant de se laisser tenter par l’autoritarisme, qui conduit droit à la dictature. De même, il arrive que des dictatures finissent de façon relativement pacifique. Napoléon III, encore lui, libéralisa l’Empire en une sorte de régime semi-parlementaire plusieurs mois avant Sedan2, et le Portugal s’affranchit de la dictature de Salazar par la révolution plutôt pacifique des Œillets.

Ce qui compte avant tout, plus que le mode d’installation et la durée d’une dictature, c’est de constater que ces cinq facteurs semblent à la fois suffisants et nécessaires pour en provoquer l’émergence, dans nos pays, depuis la fin des monarchies de droit divin.

La France de 2020

1200px-Blank_France_map,_no_Departments.svgRegardons maintenant ce qu’il en est de ces cinq facteurs en France aujourd’hui.

Un pacte social en miettes. La France d’après la seconde guerre mondiale a mis en place un système très singulier, comme le notent Yann Algan et Yves Cahuc dans leur ouvrage La société de défiance. Il reposait sur un mélange d’étatisme et de corporatisme, unique en Europe. Algan et Cahuc y voient la source d’une défiance également bien plus présente qu’ailleurs en Europe. Qu’ils soient rassurés, ce sytème est définitivement mort. Pour fonctionner, il supposait en effet un Etat providence suffisamment riche pour acheter la paix sociale. C’est terminé. 

Mais allons un peu plus loin. Tous les pays d’Europe avaient mis en place leur propre pacte,   plus ou moins libéral, plus ou moins “social”, mais avec un point commun majeur : une richesse relative de ces pays, appuyée sur l’exploitation de la pauvreté d’autres pays ! Matières premières, puis main d’œuvre bon marché venant d’Afrique ou d’Asie, ont en effet été la clé de la prospérité des pays d’Europe et d’Amérique du Nord au cours de ces dernières décennies, après la fin des Empires coloniaux. Nous l’avons souligné dans un précédent article, cette “mondialisation heureuse” ne fonctionne plus sur une planète de près de 8 milliards de personnes qui veulent toutes, logiquement, une place au soleil. 

Alors, dans ces conditions, partout dans nos démocraties, les classes dominantes riches sont confrontées à un dilemme quasi insoluble : soit elles acceptent de se serrer un peu la ceinture pour maintenir peu ou prou le niveau de vie des classes moyennes, soit elles décident de maintenir leurs privilèges en provoquant un déclassement massif de celles-ci. Or, ce sont les classes moyennes qui sont les piliers de la démocratie parlementaire. La France d’Emmanuel Macron a manifestement choisi la deuxième option, faisant ainsi voler en éclat le pacte social sur lequel était fondé notre démocratie.

Une tradition démocratique pour le moins questionnable. S’il est une image qui pourrait interpeler toute personne informée et de bonne foi, c’est celle de la « France pays des Droits de l’Homme ». A quel moment dans son histoire la France a-t-elle montré, autrement qu’en discours, un attachement aux Droits de l’Homme ? Pendant la Révolution, avec les exécutions massives et les noyades volontaires par centaines dans la Loire ? Pendant la répression sauvage de la Commune de Paris ? Pendant ses guerres coloniales, de conquête ou de retraite ? En réalité, la France a une telle expérience en répression des Droits de l’Homme que sa police est souvent mise à contribution pour former celle de pays dont on ne peut pas dire qu’ils brillent par leur tradition démocratique, comme l’Egypte à l’automne 2010. Plus globalement, la tradition française est plus celle de l’autocratie centralisée que celle de la démocratie. On parle volontiers du Jacobinisme, pour teinter peut-être cette tradition d’une dimension “révolutionnaire” qui excuserait beaucoup. Mais il serait plus juste de parler de Colbertisme, tant cette volonté de centralisation et de prééminence absolue de l’Exécutif remonte loin. La France s’est constituée majoritairement contre ses peuples, par des conquêtes successives. Ce n’est le cas ni de l’Italie, ni de l’Allemagne, ni même, dans une moindre mesure, de la Grande-Bretagne. La Constitution de la Ve République est plus monarchique que démocratique. L’histoire du dernier siècle en France abonde en périodes de suspension des libertés publiques, en organes de police et de justice “extraordinaires”, et la tradition continue. Feue la Cour de Sureté de l’Etat a laissé la place à la juridiction spéciale antiterroriste, une cour d’assises spéciale composée uniquement de magistrats professionnels dédiés. Les législations successives dites “antiterroristes”, qui sont simplement des législations sortant du droit commun et utilisées contre divers mouvements de protestations, des Gilets Jaunes aux écologistes, sont passées comme une lettre à la poste, sans protestation importante, ni de la “représentation nationale”, ni de la société dite “civile”. Par contraste, la Haute Cour de Justice de Londres a, en juillet 2015, déclaré illégales l’ensemble de mesures antiterroristes prises par le gouvernement de David Cameron en 2014. Une histoire de deux siècles et demi alternant républiques, empires, révolutions et régimes spéciaux ne suffit pas pour faire une tradition démocratique. La France a une tradition “révolutionnaire”. La France a une tradition de révoltes et de jacqueries. Elle n’a, malheureusement, pas de tradition démocratique solidement ancrée.

Des contre-pouvoirs réduits à l’extrême. Cette absence de tradition démocratique ne serait pas un vrai problème s’il y avait, aujourd’hui, un fonctionnement sain des institutions, et un équilibre entre pouvoir et contre-pouvoirs. Après tout, il faut bien un début à une tradition. Mais force est de constater que c’est loin d’être le cas3. Les dernières élections présidentielles ont constitué en réalité un véritable tsunami dont il semble que de nombreux acteurs n’ont pas encore mesuré le danger. Le problème n’est pas la confrontation au deuxième tour avec Marine Le Pen. Le problème est le laminage de toute opposition organisée, à l’exception de celle d’un parti mal placé pour se poser en garant de la démocratie. On a beaucoup critiqué, non sans raisons, les partis politiques traditionnels. Mais dans ceux-ci, au moins, la légitimité ne procédaient pas exclusivement du sommet… Aujourd’hui, la majorité des députés français ne doit sa place qu’au… Chef de l’Etat. La gauche traditionnelle a disparu du paysage. La France Insoumise se débat dans les querelles d’égo. La droite traditionnelle n’a plus de cap, plus de leader — ou trop de leaders, ce qui revient au même —, plus de discours. Sur le plan syndical, la situation n’est guère plus brillante, même si c’est là depuis longtemps une tradition française. Les principaux mouvements sociaux de ces deux dernières années sont partis “spontanément”, hors de toute organisation reconnue : Gilets jaunes, bien sûr, mais aussi plusieurs mouvements à la SNCF, dans la Santé (collectif Inter-urgences), etc. Il y bien sûr des mouvements de protestation en France depuis deux ans. Mais pas de véritables contre-pouvoirs structurés. Pire encore, depuis son accession à la Présidence de la République, Emmanuel Macron rogne les prérogatives des institutions politiques ou socio-professionnelles pouvant contribuer à cet équilibre des pouvoirs. La suppression de la taxe d’habitation peut certes paraître sympathique aux yeux de ceux qui la payaient, mais elle prive les communes d’une ressource directe dont le remplacement est aujourd’hui loin d’être clair et risque bien de redonner la main à l’Etat. Dans l’Université, le pouvoir des Présidents n’a cessé d’être battu en brèche par le Ministère et… les Inspecteurs d’Académie, qui, pourtant, n’ont rien à y faire. Les Chambres de Commerce, sous prétexte de rationalisation, se trouvent engluées dans une réforme aux contours peu lisibles. Dernière attaque en date, la volonté de réduire les budgets des Chambres d’agriculture. La jacquerie paysanne en cours sur l’ensemble du territoire français a conduit le gouvernement à abandonner la réduction de 15% de leur budget, mais pour combien de temps ? Toutes ces mesures sont présentées sous l’angle de réductions de charges, de rationalisation économique. Mais, quand on les regarde dans leurs dynamiques, est-ce un hasard si elles concourent toutes soit à une privatisation de certains organismes, soit à une (re)centralisation ? Les deux tendances ont un point commun : elles éloignent la possibilité d’un contrôle démocratique, à la base, par les électeurs. Pour apporter une dernière touche à ce tableau, remarquons l’absence de véritables poids lourds politiques4, locaux ou nationaux, dans l’équipe du Président de la République. Certes, il n’y a plus les couacs des quinquennats de Hollande ou de Sarkosy. Mais peut-on vraiment s’en réjouir ? Au moins, ils montraient que la politique, dans une démocratie, est toujours plurielle. Aujourd’hui, Gérard Collomb et Nicolas Hulot ont jeté l’éponge. Emmanuel Macron gouverne avec ses Préfets. Pas vraiment le symbole de contre-pouvoirs vivants et dynamiques.

Un contexte européen propice à toute tentation autoritaire. Je ne m’appesantirai pas sur le contexte européen actuel. Nous l’avons déjà évoqué dans d’autres articles. Soulignons simplement la répression espagnole en Catalogne, avec son cortège de violences policières et de dénis de justice, dans le silence assourdissant des institutions européennes. Celles-ci sont plus occupées à contrer les résultats du choix britannique du Brexit qu’à tenter de préserver la démocratie dans ce qui reste de l’Union. Quand à l’ambiance de guerre contre le terrorisme, si celui-ci est malheureusement réel, elle est un atout bien utile pour justifier un cortège de mesures de restriction des libertés d’expression et de manifestation.

Un président garant… de lui-même. Reste la question-clé : y a-t-il, dans la France d’aujourd’hui, un ou des candidats dictateurs ? Emmanuel Macron et ses amis se plaisent à dépeindre ainsi le(s) leader(s) du Rassemblement National. Je l’ai écrit plus haut, ce n’est certainement pas effectivement à ce parti que je confierais la défense de notre démocratie. Mais qui peut douter que l’élection de Marine Le Pen susciterait une résurgence des contre-pouvoirs politiques, syndicaux et sociétaux éteints par Emmanuel Macron ? En revanche, Emmanuel Macron est-il notre garantie de démocratie ? Son intelligence, ses capacités de calculateur, sa carrière passée, plaident malheureusement dans le sens contraire. Sa consécration devant la Pyramide du Louvre à défaut de celles d’Egypte a pu faire sourire. Mais, depuis le début de son quinquennat, l’image qu’il nous montre de façon récurrente est celle d’un homme autocratique, qui écoute parfois, mais qui décide seul et souverainement, entouré de sa cour5. et de ses “maréchaux d’Empire”, qui tient un discours systématiquement résumé à “quelles que soient les oppositions, je ferai ce que je juge bon pour le pays”. Je ne jugerai pas ici de la pertinence ou non des choix d’Emmanuel Macron. Je souligne simplement que, sur les grands sujets, ce sont ses choix, et non des choix collectifs de parti politique ou de groupe, qu’il impose. Il en a été ainsi pour l’abandon de l’aéroport de Notre Dame des Landes. Il en sera ainsi, si on le croit sur parole, pour la réforme des retraites, il en est ainsi jusque dans les moindres détails, par exemple pour la reconstruction de Notre Dame de Paris. Qui aurait pu imaginer qu’un Général, nommé par le Président, serait la personne la plus qualifiée pour piloter cette reconstruction ?

Alors, la France d’aujourd’hui est-elle une dictature ? L’honnêteté intellectuelle conduit à répondre non sans barguigner. On peut, en France, exprimer son désaccord, on peut y manifester, même si la répression est plus forte que lors des cinquante dernières années, on peut se présenter à des élections globalement libres. Mais la même honnêteté intellectuelle doit conduire à reconnaitre qu’il y a une convergence de facteurs pour le moins inquiétante. Certains ne sont pas spécifiques à la France — rupture du pacte social, contexte général de tensions —, d’autres ne sont pas spécifiques à la période — absence de tradition démocratique. Mais la conjonction des cinq facteurs clés que nous avons soulignés — rupture du pacte social, absence de tradition démocratique, absence de contre-pouvoirs, contexte international de tensions, existence d’un leader potentiellement autocratique — est quasiment inédite depuis… 17996. ! Ceci ne saurait nous conduire à prédire l’émergence prochaine d’une nouvelle dictature française : l’histoire n’offre aucune carte détaillée du futur.  Mais ceci peut au moins nous inciter à la vigilance, et à la réflexion.

Antidote

On pourrait ajouter à l’envi des signes de la dérive autoritaire de la France de 2019 : répression sans égale des manifestations de Gilets jaunes, discours provocateurs du Président de la République, volonté affichée d’ignorer certains élus, jusqu’à un “retournement des alliances internationales” qui fait déclarer à Emmanuel Macron, au grand damn de ses alliés, que l’OTAN est en état de mort cérébrale…7. 

logo-democratie-clionautesMais un de mes amis8. a coutume d’affirmer : « La bonne prédiction n’est pas celle qui se réalise, mais celle qui conduit à l’action. » Aussi, plutôt que de peser les chances de la France de sombrer dans une dictature, tentons d’esquisser ce qui pourrait être un antidote.

Le point clé est bien évidemment de développer et renforcer les contre-pouvoirs, qui seuls sont en mesure d’empêcher le pouvoir de tomber dans des mains trop gourmandes. C’est le seul facteur sur lequel on puisse réellement jouer, les quatre autres étant soit affaire de circonstances — personnalité du leader, contexte international —, soit affaire de longue haleine — restaurer un pacte social, créer une véritable tradition démocratique. 

Or, les contre-pouvoirs “traditionnels” — partis d’opposition démocratique, organisation socio-professionnelles — sont, on l’a vu, dramatiquement exsangues. Sauf un, qui s’est manifesté encore récemment à l’occasion du Congrès des Maires : les pouvoirs locaux. Ils sont faibles dans un pays dont la centralisation est la marque de fabrique, mais réels et démocratiques. Ce n’est probablement pas tout-à-fait par hasard qu’Hervé Morin9. s’est opposé avec constance à un exécutif qu’il juge “méprisant”. Et ce n’est pas non plus par hasard qu’Emmanuel Macron a marqué il y a quelques mois son ambition de « reconquérir la Corse » en réunissant les maires à Cuzzà10..

La Corse, laboratoire, prétexte et obstacle ?

Notre île a le privilège d’avoir un triple statut par rapport à cette question de la dérive anti-démocratique de la France. 

D’abord, celui de laboratoire où l’Etat teste manifestement jusqu’où il peut aller. Le mépris affiché par Emmanuel Macron et ses ministres pour les représentants et les orientations choisis par les électeurs y atteint des proportions aujourd’hui encore non égalées sur le continent. Le député de Haute-Corse Michel Castellani fustigeait récemment le refus systématique des propositions faites par la Corse pour traiter les problèmes de la Corse, et les portes systématiquement fermées. La Préfète y prend des décisions qui vont à l’opposé des délibérations de l’Assemblée de Corse. La répression par l’appareil judiciaire des actions militantes y est encore plus virulente qu’ailleurs, comme le rappellent les cinq mois de prison ferme pour un nez de CRS cassé dans une manifestation syndicale, et le tout sans preuve convaincante et malgré les dénégations de l’accusé. On peut retracer l’histoire des deux dernières années de relation d’Emmanuel Macron avec la Corse, de la provocation de sa première visite accompagnée de Jean-Pierre Chevènement à la surdité répétée face à toutes les propositions des élus majoritaires à l’Assemblée, et y voir le signe d’une incompréhension profonde. Mais on peut aussi y voir un crescendo dans l’autoritarisme — les Présidents de l’exécutif et de l’Assemblée n’étaient même pas invités à Cuzzà — qui ressemble à un test. De tels tests ne précèdent-ils pas souvent l’instauration de régimes d’exception ?

L’enjeu en l’occurrence n’est pas la Corse. Emmanuel Macron n’a pas de politique Corse, il a une politique en Corse destinée à l’opinion française. Comment expliquer sinon qu’il prenne systématiquement les Corses à rebrousse-poil sur tous les sujets ? Est-ce ainsi qu’un démocrate imagine gagner des élections ? En revanche, si on admet l’idée que la Corse est un laboratoire de “non-démocratie” pour lui, on comprend mieux. On comprend mieux que les mesures ou les attitudes qui nous choquent le plus sont en fait des prétextes pour démontrer à l’opinion publique continentale à quel point il est un Président solide, qui fera toujours passer “l’intérêt de la France” avant sa propre popularité. Quel meilleur terrain pour cela que cette île depuis si longtemps brocardée, dénigrée, insultée dans les propos du “Français moyen” qui n’y voit qu’un paradis pollué par ses habitants ? La prétendue tradition de violence11. qui est reprochée aux Corse, la prétendue volonté d’y vivre des subsides de l’Etat français12. font tellement recette de l’autre côté de la mer qu’y montrer une main ferme et fermée ne peut que séduire une partie de l’opinion. Et l’endormir sur ce qui pourrait aussi se passer dans la métropole.

Mais la Corse peut surtout être un obstacle infranchissable sur la voie d’une éventuelle dictature française. Parce notre tradition démocratique est plus ancienne et plus profonde que celle de nos amis du continent — Pasquale Paoli a précédé de plus d’un quart de siècle les révolutionnaires français13., puis a rompu avec la Révolution française au moment des excès de la Terreur —, parce que notre société de proximité est un des meilleurs remparts contre la confiscation du pouvoir par un seul, parce que notre amour de la liberté est un caractère national depuis des siècles…

La Corse peut être un obstacle infranchissable sur le chemin de toute tentative dictatoriale… à condition toutefois de dominer ses vieux démons de division et d’individualisme. C’est en étant unis et collectivement exigeants sur le respect des choix qu’ils ont exprimés en 2015 et 2017 que les Corses seront efficaces. Et c’est en approfondissant leur conscience nationale, leur union et leur volonté de maîtriser leur destin qu’ils pourront offrir un repère utile pour se garder contre les dérives venues d’ailleurs.

Le futur n’est pas écrit. Rien ne dit que la France deviendra à court terme une dictature. Mais rien ne permet non plus d’éliminer cette hypothèse, tant la conjonction de facteurs de risques est forte. Dans l’incertitude, la meilleure politique consiste à se préparer au pire tout en espérant le meilleur. La Corse n’a pas vocation à — ni les moyens de — empêcher la France de choisir son destin. Mais nous pouvons faire en sorte que, quels que soient les choix faits sur le continent, ils ne nous affectent pas dans notre fonctionnement démocratique. Se préparer au pire, en l’occurrence, consiste justement à construire le meilleur : une Corse unie, ancrée sur ses valeurs, fière de sa culture et de son histoire.

============================

La distance culturelle avec l’Asie est telle que je ne me hasarderai pas à y prendre des exemples. Dans des cultures où le groupe l’emporte sur l’individu, ces cinq facteurs ne sont peut-être pas tous nécessaires.

En fait, dès 1860, Napoléon III commença à “libéraliser” l’Empire, en particulier par la réforme constitutionnelle de 1862. Mais c’est après les législatives de 1869 que l’Empire devint de fait une sorte de Monarchie parlementaire, le corps législatif retrouvant l’initiative des lois. Le plébiscite du 8 mai 1870 approuva à une très large majorité ce “retour de la Démocratie.”

Je ne sous-estime pas la capacité de résistance et de contre-pouvoir que peuvent représenter des réactions individuelles, y compris au sein des institutions régaliennes, comme le rappelle parfois certains décisions de justice ou certaines prises de position au sein des forces de l’orde. Mais l’histoire montre que ces résistances individuelles, seules, ne suffisent pas à en dévier le cours…

A l’exception, notable, de Jean-Yves Le Drian. Mais ce dernier est en quelque sorte satellisé aux Affaires Etrangères… Quant aux autres soutiens du Président inscrits de longue date dans le paysage politique — François Bayrou, Richard Ferrand —, on peut se demander si leurs ennuis judiciaires les mettent vraiment en situation de ruer dans les brancards.

Son actuel Ministre de l’intérieur actuel n’est-il un bon candidat à l’héritage de Fouché ?

6Rappel : le 18 Brumaire an VIII, soit le 9 novembre 1799, et les deux jours suivants, se déroulait le Coup d’Etat qui permit à Napoléon Bonaparte de devenir Premier Consul, prélude à l’Empire. Bien sûr, la situation de 2019 est loin d’avoir l’intensité révolutionnaire de celle d’il y a 220 ans, et Emmanuel Macron n’est pas le jeune général qui s’est auréolé de gloire en Italie. Mais la conjonction des facteurs que nous avons cités s’y retrouve de façon similaire. Quant à l’aspiration à en finir avec le désordre, rappelons juste ce sondage de novembre 2018 pour le quotidien Ouest-France dans lequel 41% des Français disaient être prêts à confier leur pays à un régime politique autoritaire pour mener à bien les réformes “nécessaires”.

On aurait tort de sous-estimer, dans la marche possible de la France vers un régime autoritaire, les aspects de politique internationale. Le rapprochement voulu et affirmé par Emmanuel Macron de la Russie de Poutine au détriment de l’allié traditionnel américain et de l’OTAN est-il neutre en matière de démocratie ? Certes, les Etats-Unis ne sont pas un ange, et l’actuel occupant de la Maison Blanche n’arrange rien. Mais, entre la tradition démocratique américaine et la tradition autocratique russe, aucune hésitation n’est possible. D’ailleurs, les ennuis domestiques de Trump ne sont-ils pas le signe qu’il y a outre Atlantique une démocratie bien vivante ? Pourquoi donc Emmanuel Macron veut-il a ce point nous en éloigner ?

S’il lit cet article, il se reconnaîtra dans cette citation.

Président du Conseil régional de Normandie et Président des Régions de France ces deux dernières années.

10 Certes, moins d’un maire corse sur trois a répondu à son appel à venir à Cozzano. Mais cet échec relatif n’enlève rien au propos, au contraire.

11 La violence, y compris à caractère mafieux, qui existe en Corse, et que les Corses sont les premiers à condamner, n’est peut-être pas une création exclusive de l’Etat français. Mais ce dernier n’y est pas étranger. Une excellente émission de février 2017 sur Arte, intitulée Mafia et République, montrait les liens étroits entre une “mafia” prétendument corse et les plus hauts niveaux de l’Etat français tout au long du XXe siècle. Ces liens ont-ils miraculeusement disparu ? 

12 En réalité, le déficit entre les investissements et subventions de l’Etat en Corse d’une part, les recettes qu’il en tire sous forme de cotisations ou d’impôts divers d’autre part, représenterait en fait moins de 0,5% du déficit global français, alors même que les dépenses incluent l’ensemble des frais occasionnés par le stationnement sur l’ile d’une proportion de militaires et de gendarmes exceptionnellement forte ramené au nombre d’(autres) habitants !

13 Si on prend comme point de référence la Consulta de 1755 où fut adoptée la Constitution de Paoli. La première révolution étaient, elle, en avance de 60 ans, en 1729.