Petit dictionnaire des manipulations

dictionary-432041_960_720La période est féconde ! Il suffit de lire la presse, d’écouter la radio, de se promener sur les réseaux sociaux, et on en découvre de nouvelles. De nouvelles quoi ? Mais de nouvelles formes de manipulation, pardi ! Alors, plutôt que les nommer ou dénoncer tous les jours, ce qui deviendrait vite fastidieux, nous avons décidé d’offrir à nos lecteurs une nouvelle série, que nous intitulons “Petit dictionnaire des manipulations”. Vous l’avez compris, il ne s’agit pas des manipulations du chiropracteur, ni de celles du laborantin chimiste. Plutôt de celles des laborantins en désinformation — ou au moins en mésinformation — que l’on peut rencontrer, aussi loin que remonte l’Histoire, en particulier dans le voisinage des puissants qui cherchent à garder à tout prix leur puissance. 

Pour alimenter ce petit dictionnaire, nous nous appuierons tour à tour sur Chomsky 1 , sur Schopenhauer 2 ou sur la PNL 3. Et, comme dans tout dictionnaire, chaque article sera consacré à un mot. Aujourd’hui, à tout seigneur tout honneur, le mot est “Manipulation”.

C’est quoi exactement, une manipulation ?

Le terme est d’usage fréquent, ce qui ne signifie pas qu’il soit bien défini. Peut-on communiquer sans manipuler ? Le but de toute communication n’est-il pas de produire une influence sur l’autre ? Même si l’on se contente d’écouter, cela produit un effet. Les puppet_strings_marionette_control_doll_human_toy_puppeteer-1057888.jpg!dpsychologues, psychiatres ou… coaches le savent bien et l’utilisent, pour le bien de leur patient ou pour aider leurs clients à prendre confiance en eux-mêmes. Et parfois, il est nécessaire pour cela d’avancer masqué.

Souvent, on préfère le mot “influencer”, c’est plus soft que “manipuler”. Ainsi, Génie Laborde a écrit un ouvrage, reconnu dans les milieux de la PNL, intitulé “Influencer avec intégrité — la Programmation Neuro-Linguistique dans l’entreprise”. Il y décrit “comment atteindre ses objectifs tout en respectant ceux d’autrui”. Plus de vingt ans de pratique de coach m’ont convaincu de la pertinence de son approche. Communiquer efficacement est une clé indispensable pour mieux vivre ensemble.

Alors, est-ce que la différence entre la manipulation que nous voulons dénoncer et l’influence intègre réside dans l’intention ?  Probablement en grande partie. Mais l’intention est très difficile elle-même à cerner. Ainsi, dans le débat politique qui agite nos sociétés en crise, quel est le camp qui n’a pas la conviction profonde d’agir pour le bien de tous, et donc de chercher à influencer avec intégrité ? Devant cette difficulté à trier la bonne de la mauvaise manipulation, nous vous proposons une définition et une démarche.

La définition, c’est que nous appellerons “manipulation” toute forme de communication qui cherche à atteindre un objectif masqué, non directement lisible dans le contenu de cette communication. Ainsi, une publicité qui proclame que tel ou tel produit est un bon produit n’est pas une manipulation, puisqu’elle affiche clairement son objectif. Elle peut être mensongère, mais le mensonge se démonte en lui opposant la vérité prouvée. La manipulation, elle, est souvent plus difficile à démonter. Elle revêt un caractère insidieux, difficile à démonter, difficile même à démontrer. Elle avance cachée, et, comme l’indique si bien cette expression anglaise, le manipulateur suit “a hidden agenda”, un programme masqué, à nous imposer à notre insu.

La démarche, c’est que nous ne nous préoccuperons pas des intentions du manipulateur. Nous pensons que la lucidité est un instrument au service de la liberté de penser, et c’est cela qui nous importe en l’occurrence. Nous nous contenterons donc de souligner quelques techniques, quelques mots-clés qui doivent, à nos yeux, alerter le lecteur ou l’auditeur sur une possible tentative de manipulation. Ensuite, à chacun de choisir de se laisser manipuler ou non, de décider s’il ou elle considère qu’il s’agit de l’influencer avec intégrité ou au contraire de le ou la conduire là où il ou elle ne veut absolument pas aller. Car peut-être que la différence fondamentale est là : le thérapeute, le coach, ou l’homme politique intègre partagent une responsabilité : celle de conduire le patient, le client ou le peuple là où patient, client ou peuple veulent aller, alors que le manipulateur veut les conduire là où lui-même veut qu’ils aillent…

Manipulation et fake news

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Un mot nouveau est né : infox. C’est un mot-valise, composé de info(rmation) et intox(ication). On peut voir dans ce néologisme une simple traduction du terme anglo-saxon “fake news”, et l’expression de la volonté de défendre et faire vivre la langue française. On peut aussi y voir une belle manipulation !

Fake news se traduit simplement par “fausse information”, ou, si l’on veut y mettre une intention, “information truquée”. Comme il est écrit en introduction de cet article, cette pratique est vieille, sinon comme le monde, au moins comme l’Histoire. L’une des auteurs du présent blog a ainsi réalisé, il y a maintenant presque trente ans, son mémoire de DEA d’Histoire sur les faux de l’Abbaye de Vendôme, forgés en plein Moyen-Age !

Mais créer un néologisme pour traduire le concept véhicule — métacommunique, pour utiliser le terme consacré en PNL — une idée complémentaire : le phénomène serait apparu tellement récemment, et bien sûr hors de l’hexagone, qu’il n’y a même pas de terme correct en français pour le désigner. Le journal Le Monde du 4 octobre 2018 ne s’y trompe pas, qui débute l’article présentant le mot par la question suivante : « Comment traduire l’expression chère à Donald Trump ? » Finalement, le message est clair : les fake news ont été inventées aux Etats-Unis d’Amérique, et très récemment. A noter que l’Académie française, sollicitée — on se demande bien pourquoi et par qui — sur le sujet, propose un choix : traduire “fake news” par “information fallacieuse” ou utiliser le néologisme “infox”.

Mais ce n’est pas du tout la même chose ! Car, pour démonter une information fallacieuse, il suffit d’apporter la preuve qu’elle est fallacieuse. Alors qu’une “infox” fait irrémédiablement penser à un quelconque gaz sournois, invisible, insaisissable, qui nous empoisonnerait à notre insu. Plus alors besoin de le mettre en évidence, puisqu’il est invisible, on vous dit ! Il suffit de le dénoncer pour se draper dans le costume du désintoxicateur dont notre monde a besoin.

Ainsi, le Président de la République française n’hésite pas à dénoncer les “infox” véhiculées sur les réseaux sociaux à propos (ou par ?) les Gilets jaunes ou celles ayant conduit au Brexit. Par contraste, la position des Remainers en Grande Bretagne, ou le “grand débat” en France, sont donc supposés exempt de tout biais, et imprégnés d’objectivité scientifique… Et oui, c’est là le pouvoir de ce mot. Alors que si l’on utilise le terme “information fallacieuse”, on demande implicitement aux différents camps de démontrer la véracité de leurs dires.

Quelques repères20872607116_3847138fa2_b

Cet exemple illustre une des clés d’une manipulation réussie, et en même temps souligne un avertisseur que l’on peut mettre en place. Cette première clé, c’est de se mettre dans une situation “sans référence” : quoi de mieux qu’un néologisme pour cela ? On invente le mot, donc on met bien ce qu’on  veut dans le concept… L’avertisseur, c’est justement cette “novlangue” que George Orwell introduit dans son roman “1984” comme outil premier de la manipulation planétaire qu’il dénonce. Repérer ces mots créés pour la circonstance, en décoder le sens, se questionner sur la nécessité qu’il y avait de les créer, est une discipline qui déjà devrait nous permettre de gagner en lucidité, et de démonter quelques manipulations pas forcément aussi innocentes que le seul désir d’être moderne.

Nous verrons au fil des articles d’autres points apparaître. En PNL, on parle de distorsions du métamodèle pour désigner ces phrases incomplètes, ces généralisations abusives, ces sous-entendus qui sont bien souvent les éléments premiers d’une manipulation. Nous verrons aussi que certains mots d’usage courant ont pris ou sont utilisés parfois avec des connotations qui en changent de fait le sens et en font des outils de manipulation.

Construire une société où il fasse bon vivre ensemble ne peut se faire sur le mensonge, la tricherie, la manipulation. Nous essaierons d’apporter notre contribution à la mise en évidence des mécanismes de langage qui sous-tendent ces manipulations. En espérant promouvoir ainsi la lucidité, compagnon indissociable de la liberté qui nous est chère.

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1 Noam Chomsky est un linguiste américain, fortement engagé, qui a, entre autres, co-signé La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie.

2 Schopenhauer est un philosophe dont on ne peut pas dire qu’il soit très optimiste ! Il voit la communication humaine comme avant tout un combat, qu’il illustre dans L’Art d’avoir toujours raison.

3 Programmation Neuro-Linguistique, une théorie de la communication formalisée initialement par John Grinder et Richard Bandler, puis complétée par l’Ecole de Palo Alto. L’auteur du présent article est maître-praticien en PNL.

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