Pour un nouveau pacte social en Corse… et ailleurs

ducontratsocial027Les Gilets jaunes, après bien d’autres, viennent nous rappeler que le pacte social sur lequel
sont fondées nos démocraties occidentales est désormais caduc. Comprendre les sources de
cette caducité, dégager des principes sur lesquels en bâtir un nouveau sont des enjeux importants pour la démocratie. En Corse, au moment où se met en place la Conférence sociale permanente voulue par les Présidents de l’Exécutif et de l’Assemblée, jeter les bases de ce nouveau pacte social est d’actualité.

Henry Ford et Karl Marx…

L’actuel pacte social est construit sur des bases peu ou prou inchangées depuis un siècle, réactualisées à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Deux courants de pensée majeurs s’y conjuguent : Ford et Marx.

Marx, bien sûr, a inspiré toute la réflexion des mouvements ouvriers européens du XXe siècle. L’opposition entre capital et travail conduit à voir dans le pacte social un jeu de tir à la corde pour savoir lequel des deux doit capter la plus grande part de valeur ajoutée pour se rémunérer. La rémunération du travail est directement opposée à la rémunération du capital, les deux étant des parts disjointes d’un même gâteau. La croissance continue de ce gâteau pendant les décennies d’après-guerre a permis d’atténuer la confrontation : grosso modo, les deux parts pouvaient augmenter confortablement. Le ralentissement de la croissance remet au premier plan la question de la répartition des efforts et des gains, comme l’illustre le débat français sur l’ISF.

Ford de son côté a été le premier “capitaliste” à voir dans ses ouvriers d’abord des clients. Il a compris qu’augmenter leur pouvoir d’achat, c’était augmenter son marché. Le pacte social consiste alors à trouver un bon équilibre entre rémunération du travail et rémunération du capital, assorti d’une répartition intelligente des rémunérations du travail — inégalitaire pour maintenir “l’ordre social”,  mais pas trop pour permettre à chacun de consommer et d’espérer progresser — qui maximise l’espérance de développement du marché et du profit.

Ces deux courants se conjuguent avec plus ou moins d’harmonie depuis 1945. Au gré des alternances politiques, la tendance marxienne ou la tendance fordienne prend le dessus, conduisant l’une à renforcer les lois de protection des salariés — SMIC, durée du travail, etc. —, l’autre à renforcer l’intéressement desdits salariés à la réussite économique de leur entreprise — travailler plus pour gagner plus, participation au capital, intéressement aux résultats, etc. —

Et patatras, aux alentours de 2010, le mécanisme se dérègle soudainement. Et on voit alors exploser les Indignés en Espagne, les 5 Etoiles en Italie, les Insoumis en France, SYRIZA en Grèce, toutes facettes d’une même remise en cause du pacte politico-social existant.

globalisation
Financiarisation et globalisation changent la donne

Pour comprendre les causes profondes de cette explosion sociale, il faut revenir en arrière. La croissance extraordinaire d’après-guerre s’est faite dans un cadre à la fois national et industriel. Certes, les échanges internationaux sont importants dès les années 50, mais le cadre de réflexion reste celui des Etats ou des coalitions d’Etats. La Guerre froide gèle les modes de réflexion et limite la globalisation. Quant aux moteurs de la croissance, ils sont d’abord industriels — les multiples reconstructions —, puis s’orientent peu à peu vers les services que l’on pourrait qualifier de “services industriels” — l’industrie des loisirs, l’informatique, etc. 

La chute de l’Union Soviétique et du Mur de Berlin ouvre une ère nouvelle de globalisation accélérée. Cette globalisation change complètement les bases du “pacte fordien” : plus besoin de préserver le pouvoir d’achat de ses salariés quand le marché est mondial ! Au contraire, même, il va falloir au plus vite aligner le coût du travail sur ce qu’exige le marché le plus important. Et là, il suffit d’ouvrir les yeux sur la démographie comparée de nos pays occidentaux et des pays tiers pour comprendre pourquoi le coût du travail “objectif” ne se décide en réalité ni à Bruxelles, ni à Paris, ni à New York !

Mais ce n’est pas là le changement le plus profond. Celui-ci, Marx d’une certaine façon l’avait anticipé par son “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous”. En revanche, il n’avait pas anticipé la financiarisation accélérée de l’économie, dont on peut dater le début vers les années 1970, avec le développement de la titrisation. Celle-ci en effet contribue à faire de la finance une véritable industrie, avec ses produits de plus en plus complexes, et à augmenter de façon très significative la masse d’argent en circulation. Ce n’est pas forcément un problème en soi. Simplement, cette nouvelle masse d’argent interagit très vite avec le pacte social. Car, dans le même temps, d’une part l’accès des “couches populaires” — en réalité, des classes moyennes — à la Bourse se développe de façon exponentielle, d’autre part, les interactions entre social et financier se multiplient à travers la puissance des fonds de pension. Ceux-ci, créés au départ comme une forme différée de rémunération du travail — payer les retraites des salariés — deviennent extrêmement dépendants de la rémunération du capital, dans un sens inédit. Plus le capital gagne, mieux c’est ! Cette “autonomisation” de la planète financière conduit à des situations pour le moins paradoxales. La bonne santé de la Bourse devient déconnectée au point que l’on voit bondir vers le haut les actions d’entreprises dès que celles-ci annoncent un plan social, traditionnellement signe de santé plutôt mauvaise… Et comme la rémunération — directe ou différée — du travail dépend pour une part de plus en plus forte de la bonne santé de la Bourse, on voit le nœud inextricable qui est en train de se serrer…

Pas de pacte social sans pacte économique : un Paese da fà

Bien sûr, l’opposition entre capital et travail a dès l’origine été un peu forcée. Il n’y a pas de travail si l’économie ne marche pas, il n’y a pas de travail sans entreprises prospères. Mais la réalité de ce début de XXIe siècle souligne encore plus l’absolue nécessité de penser le social et l’économique en même temps. Un pacte social ne saurait en aucun cas se limiter à discuter la taille des parts de gâteau sans s’occuper de comment on fabrique le gâteau. Cela d’autant plus que la population est en croissance, et que, si le gâteau n’augmente pas, toutes les parts seront condamnées à diminuer !

D’ailleurs, ce qui a expliqué le succès et la durée du pacte social d’après-guerre, qui, au-delà des mouvements qui ont émaillé ces décennies, a tenu jusqu’à presqu’aujourd’hui, c’est, je l’évoquais plus haut, la croissance liée à la reconstruction, puis aux multiples innovations. Il y avait alors des pays à construire.

La bonne nouvelle en Corse, c’est que nous aussi, nous avons aujourd’hui un pays à construire, un Paese da fà ! Le moment est donc bien choisi pour jeter les bases du nouveau pacte social pour accompagner cette construction. Et ce pacte social ne saurait se dispenser d’une réflexion sur l’économie que nous voulons, à l’horizon d’une génération. Quelle part voulons-nous consacrer au tourisme, aux services, aux nouvelles technologies, à la culture, à l’agriculture, … ? Comment voulons-nous, et dans quelles limites, nous inscrire dans l’économie globale ? Ces questions sont indissociables d’une réflexion sur le modèle de société, de solidarités sociales que nous voulons mettre en place. Même si l’urgence impose de démarrer par le social, les questions du développement économique ne doivent pas être occultées. Et, pour poser intelligemment les questions à la fois économiques et sociales, deux axes doivent être privilégiés.

La financiarisation impose de (re)penser produits et services

La financiarisation de l’économie apporte son cortège d’illusions. Quand on voit les masses d’argent que peuvent lever certaines startups, et bien sûr celles qui circulent dans les places financières comme Singapour ou Hong-Kong, on pourrait être tenté de croire que la finance est le nouvel Eldorado des régions au passé industriel limité. Mais la crise des subprimes en 2008 nous rappelle que, quelle que soit la complexité des produits financiers élaborés et quelle que soit la complicité des institutions financières, quand le sous-jacent s’effondre, la bulle financière finit aussi par s’effondrer. Alors, penser un développement économique et social durable, c’est penser aux services et produits utiles à développer. La spéculation, qu’elle soit financière ou immobilière, ne produit aucune richesse durable. Il faut donc (re)penser aux produits et services qui pourraient être développés chez nous, en nous appuyant sur notre géographie, sur notre histoire, sur nos traditions, sur nos savoir-faire… et sur les besoins d’une population locale et mondiale en croissance. La finance dans l’économie doit redevenir ce quelle n’aurait jamais dû cesser d’être : un moyen et non une fin.

La globalisation impose de penser et d’agir local

Quant à la globalisation de l’économie, c’est justement elle qui impose de penser local quand on parle de pacte social. Autant il était concevable, dans une économie limitée par les frontières des Etats-nations hérités du XIXe siècle, de penser un pacte social “national”, c’est-à-dire homogène à un espace de développement économique donné, autant il est impossible d’imaginer que les impératifs sociaux soient les mêmes dans toute la zone économique globale. Si quelques principes de justice et de solidarité peuvent prendre un caractère universel, leur traduction dans le concret est forcément locale. Et locale, ici, veut dire à l’échelle d’un territoire historique et humain cohérent, et non d’un Etat-nation construit dans un autre siècle, avec d’autres règles. Le principe de subsidiarité ne concerne pas que le politique et la gouvernance. Il est tout aussi nécessaire pour définir les équilibres sociaux spécifiques à mettre en place dans cette nouvelle économie.

Performants ET solidaires, autocentrés ET ouverts sur le monde

Notre monde aux frontières atténuées implique une complexité accrue. Et qui dit complexité dit forcément conjugaison de contraires apparentes, culture du paradoxe. Le pacte social du XXe siècle consistait à trouver un équilibre entre la performance de l’économie et la solidarité sociale. Le nouveau pacte social à construire doit permettre à la fois une économie performante ET solidaire. Parce que, dans un espace mondial global, les économies non performantes seront assujetties aux autres, qui n’hésiteront pas à les sacrifier si besoin en détruisant ainsi tous les moyens de la solidarité. Et parce qu’une économie non solidaire contient les germes de la destruction de sa performance.

De la même façon, une économie durablement performante et solidaire ne peut être qu’à la fois autocentrée et ouverte sur le monde. Autocentrée parce que l’exigence sociale est de prendre d’abord en compte les besoins locaux, comme commence à le faire l’économie chinoise elle-même. Autocentrée parce que l’exigence écologique impose d’en finir avec un modèle où les produits de la mer pêchés au large de l’Argentine sont moins chers sur l’étal du marchand que ceux pêchés localement, leur prix ne prenant pas en compte la destruction du “capital Planète” induit par le transport… Mais en même temps pacte corseouverte sur le monde, parce que la croissance de la population mondiale et le développement du pouvoir d’achat de populations naguère colonisées ou dépendantes présentent des opportunités pour tous. Ouverte sur le monde parce que la solidarité ne s’arrête pas à des “frontières-murs”, et qu’à défaut de co-développement, notre planète risque fort d’exploser.

Pour nous en Corse, ces paradoxes sont une chance1 . Construire un nouveau pacte social pour une île au cœur de la Méditerranée, ouverte sur le monde méditerranéen, appuyée sur ses valeurs traditionnelles de solidarité, sachant saisir au passage les opportunités que les nouvelles technologies et les nouvelles aspirations de la société révèlent, est une composante déterminante d’un Paese da Fà. 

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1 A condition bien sûr de savoir s’en servir pour construire ensemble, dans une logique réellement gagnant-gagnant. Nous y reviendrons dans d’autres articles.

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