Réflexions sur l’agriculture

Il est un sujet qui revient de façon récurrente dans l’actualité des régions d’Europe ayant une forte activité agricole : celui des aides de la PAC aux agriculteurs. Sujet encore plus chaud en Corse qu’ailleurs, compte tenu de la mauvaise maitrise du foncier qui règne sur l’île depuis des décennies. Et de la caricature souvent colportée par ceux qui veulent faire de l’ile un “paradis” exclusivement touristique !
Les lignes qui suivent ne sont que les réflexions d’un profane, d’un « citoyen » qui pense simplement qu’aucun pays ne peut se passer d’agriculture — sauf à renoncer définitivement à toute espèce de souveraineté —, d’un Breton amoureux de la Corse. Elles ont pour ambition de porter un regard décalé sur un sujet aussi vieux que la PAC.

Des aides, pour qui, pour quoi, comment ?

La première idée, simple, qui vient à l’esprit est que les aides à la surface, ou au “parcours pastoral”, sont injustes, puisqu’elle n’incitent pas au travail, étant découplées de la production elle-même. Elles sont en quelque sorte des primes au foncier. Voire des incitations à la tricherie. Est-ce ce qui conduit la Commission à programmer un contrôle d’une exceptionnelle ampleur dans les semaines à venir sur les surfaces corses ? Avec en filigrane l’idée que certaines surfaces, certains parcours, parsemés de glands et autres spécificités des maquis corses, seraient déclarés de façon infondée ?
Un des problèmes de la Corse, c’est que son agriculture est loin de ressembler au modèle dominant en Europe. Île-montagne, tradition d’indivision rendant le foncier très obscur, espèces particulières d’animaux “domestiques” — quel touriste ne s’est-il pas réjoui de photographier des vaches ou des cochons corses en plein milieu d’une route de montagne ? —, tradition pastorale encore vivace, autant de spécificités qui font du modèle Corse un concept difficile à appréhender pour des techniciens plus habitués aux exploitations d’élevage hollandaises, allemandes ou même bretonnes…
Mais peut-on penser une politique agricole commune en niant les particularités d’une région où agriculture et aménagement du territoire sont si intimement liés ? Et si on réfléchissait en termes de service rendu à la société plutôt qu’en termes strictement agricoles ?

Les trois métiers d’un agriculteur

Pour pouvoir réfléchir en termes de service rendu, il convient de poser clairement les métiers d’un agriculteur. Car, contrairement à la plupart des autres professions, agriculteur est une profession multi facettes.

  • Le premier métier d’un agriculteur, quelle que soit sa spécialité (éleveur, maraîcher, fruitier, céréalier, etc.) consiste à produire, directement ou indirectement, de la nourriture. Comme il s’agit là de satisfaire un besoin vital de base, on y trouve la justification fondamentale des aides. Mais il y a d’autres besoins vitaux de base (se loger, se vêtir, se chauffer, par exemple) qui ne font pas l’objet d’aides comparables. D’où l’incompréhension d’une part grandissante de la population, amplifiée par le fait que l’industrie agro alimentaire et la grande distribution ont, de fait, coupé le lien perçu entre notre nourriture et l’agriculteur qui a contribué à la produire. Il est urgent de rétablir ce lien, en formant et informant. Dans une économie de marché, la logique est que la production soit payée par le consommateur. Ne serait-il pas sain qu’il en soit ainsi aussi de la production alimentaire ? A condition bien sûr de former et d’informer le consommateur, et de réguler le marché, par le biais des normes, des appellations contrôlées, et tout autre mécanisme utile. C’est aussi au consommateur de payer la qualité de sa nourriture, à condition qu’il puisse s’en assurer.
  • Un deuxième métier de l’agriculteur consiste à aménager le territoire rural. Il suffit de traverser quelques-unes des terres restées sauvages sur notre globe pour percevoir la différence entre un espace utilisé pour l’agriculture, fût-ce de l’élevage extensif ou de simples passages de transhumance, et un espace non aménagé (comme la forêt amazonienne, par exemple). En Corse, aménager, débroussailler, défricher, revêtent en plus un caractère essentiel dans la lutte contre les incendies. Le problème, c’est que cette activité vitale est hors marché. Il n’y a, sur ce service-là, aucun consommateur identifié pour rémunérer l’agriculteur qui le réalise. N’est-ce pas là que les aides publiques européennes devraient trouver leur réelle justification ? Et dans ce cas, le découplage de la production a un vrai sens. Ce n’est pas à la production que les aides doivent être couplées, mais bien à la « surface aménagée », à la surface maintenue vivante. Reste juste à vérifier que les surfaces ne sont pas seulement déclarées, mais réellement “investies”, quelle qu’en soit la productivité.
  • Le troisième métier de l’agriculteur est de produire du lien social. Peu d’autres métiers sont à ce point chargés d’humanité. Probablement parce que le passage du stade de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur-éleveur a été un moment capital dans l’évolution de la civilisation humaine, l’agriculteur est dépositaire de valeurs, de traditions, et parfois aussi de fantasmes qui concernent tout le monde. Et cette fonction sociale de l’agriculteur est tout aussi vitale que sa fonction nourricière. Que seraient nos villes sans leurs campagnes ? Que serait notre société si elle oubliait que c’est en finale la terre qui nourrit les hommes ? Que serait la Corse sans ses villages ? 
Et bien sûr, cette dimension-là du métier de l’agriculteur est encore plus “hors marché” que la précédente. Mais, s’il n’y a pas de consommateur direct pour la rémunérer, il y a en revanche une conscience qui se développe et qui doit encore se développer de la société civile tout entière sur notre rapport à la nature et à l’environnement. C’est à la société civile et à ses représentants politiques (essentiellement les élus locaux et régionaux) de décider comment rémunérer cette fonction de l’agriculteur. Le second pilier de la PAC, tout embryonnaire qu’il soit, contient quelques prémisses de la prise en compte de la dimension sociétale du métier. Mais il est très insuffisant et fortement biaisé, parce que ce n’est pas au niveau de l’Europe, mais à un niveau beaucoup plus local, que cette réalité peut être le mieux saisie. Le bio mérite probablement des aides, mais que dire du produire local ? Et comment imaginer qu’une Union Européenne fondée sur le dogme du libre-échange pourrait comprendre et soutenir une dimension profondément territoriale, locale ?

Repenser la place de l’agriculture dans notre futur collectif

Je suis conscient que ces lignes comportent plus de questions que de réponses. Mais si on veut dépasser les faux débats que provoque régulièrement la question des aides à l’agriculture, il est, me semble-t-il, absolument nécessaire d’intégrer toutes les dimensions du métier de l’agriculteur aujourd’hui, pour pouvoir adapter l’approche à chacune de ses dimensions. Et ne pas se laisser aller trop vite aux slogans réducteurs qui font des “aides à la surface” une sorte de prime à la fainéantise.

Repenser la place de l’agriculture dans notre futur est encore plus essentiel en Corse qu’ailleurs : parce que la vie rurale est centrale dans la culture et la civilisation corses, parce que les changements climatiques ne peuvent pas être adressés sans une agriculture vivante et adaptée, parce que la Corse sans sa montagne n’est plus la Corse, parce que le monde agricole corse a joué et joue un rôle de premier plan dans le renouveau politique et culturel de l’île.

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