
Non, je ne veux pas parler ici de ce qui se passe en Nouvelle Calédonie. La Kanaky n’a jamais été la France, et si guerre il devait y avoir là-bas — ce que, j’espère, personne ne souhaite —, elle ne serait pas ”civile“, mais ”de libération“. Je veux parler de ce qui se passe en ”métropole“, comme ils disent. Et si le titre comporte un pluriel, c’est parce qu’on y importe depuis quelque temps toutes les guerres du monde, de l’Ukraine à Gaza en passant par la Kanaky. Et ces guerres importées se transforment ici en guerres civiles, en mots la plupart du temps, en actes parfois.
Certes, la France a connu d’autres périodes de division, où les points de vue semblaient irréconciliables : la seconde guerre mondiale, l’épuration, les guerres de décolonisation, ou la gestion catastrophique de la crise Covid, pour ne parler que des plus récentes. Et, au bout du compte, ces divisions n’ont pas détruit la nation française. Jusqu’ici. Quoi de nouveau alors à la situation actuelle ? Deux faits méritent d’être soulignés. Le premier, c’est que, sur les conflits habituels droite contre gauche, oppositions contre gouvernement, extrêmes contre extrêmes qui ont toujours pris en France des allures de guerres de tranchées, se greffent aujourd’hui des conflits ”importés“. Comme si les loyautés des belligérants intérieurs allaient d’abord aux belligérants extérieurs avant de concerner le futur de la France. La caricature en est donnée à l’occasion des élections européennes, avec la candidature LFI de Rima Hassan ou la liste Free Palestine. Cela n’était pas le cas précédemment. Même les collaborationnistes de 1940-1944 agissaient dans le sens de ce qui était à leurs yeux l’intérêt des Français. Le deuxième facteur spécifique est qu’à la pression destructrice de ces conflits s’ajoute, pour la première fois dans l’histoire de la France moderne, une pression des dirigeants politiques français vers le dépassement, la dissolution de la nation française dans l’ensemble européen. Or, contrairement à d’autres, la ”nation française“, appuyée sur le droit du sol, est fondée sur l’adhésion. Ernest Renan parlait d’un référendum permanent. Alors, si plus personne ou presque ne répond positivement à ce référendum, que reste-t-il de la nation ?
Une double pression mortifère

Emmanuel Macron n’est pas le premier Président de la République française à conduire une politique orientée vers la mondialisation de l’économie et de la société française. Mais il est le premier à afficher aussi ouvertement son mépris de la France et des Français. Des “Gaulois réfractaires au changement” à “ceux qui ne sont rien” en passant par “qu’ils viennent me chercher”, l’actuel occupant de l’Elysée n’a cessé de multiplier les formules blessantes. Il ajoute à ce verbe provocateur un mépris complet de la démocratie parlementaire, préférant gouverner avec son conseil de défense mis à toutes les sauces. Est-il simplement un mauvais Président ? Pour répondre à cette question, il faut aller au-delà de ces provocations et regarder la politique mise en œuvre. De la gestion du Covid à celle de la politique internationale, Macron choisit Bruxelles sur Paris. Ne va-t-il pas jusqu’à proposer que l’Europe se dote de l’arme nucléaire, c’est-à-dire, dans les faits, prenne le contrôle de l’actuelle force de dissuasion française ? Certes, on peut ne voir dans ces saillies qu’une fâcheuse propension à provoquer pour faire parler de lui. Mais si c’était plutôt sa véritable “mission” ? Les contemporains d’Hitler non plus ne croyait pas qu’il fallait prendre Mein Kampf à la lettre. Et pourtant…
Les arguments en faveur d’un Macron plus européen que français ne manquent pas. D’une part, il le montre, s’affichant aujourd’hui aux côtés de la tête de liste Renaissance aux élections européennes, rompant ainsi avec la tradition d’un Président de la République au-dessus de la mêlée, visant à préserver l’unité du pays. Mais, qui plus est, de son point de vue, il y a intérêt ! Qui peut sérieusement nier le fait que, dans le monde d’aujourd’hui, la France ne pèse plus guère sur la scène internationale. Trop petite, trop pusillanime, trop faible économiquement et militairement. Mais cette faiblesse n’est potentiellement pas le cas pour l’Union Européenne. Nous avons plusieurs fois souligné sur Liassi la transformation progressive d’une Europe de la paix fondée sur le principe de subsidiarité vers une Europe impériale, plus ou moins fédérale. Un homme comme Emmanuel Macron, à l’ego disproportionné et aux courtisans survoltés, pourrait se contenter de diriger un pays devenu petit ? Non, son ambition est tout autre. À défaut de pouvoir refaire l’empire français de son idole Napoleon Bonaparte — le choix de la Pyramide du Louvre pour sa première intronisation en 2017 ne peut tromper sur le symbole—, il se contenterait de jouer un rôle majeur dans la création du nouvel Empire européen, et bien sûr d’en prendre la direction. Observez ses actes, lisez ses écrits, avec ce filtre en tête. Le résultat sera révélateur.

Dans le même temps que la tête de l’Etat entreprend de détricoter la nation, la base se communautarise plus que jamais. La flambée de violence dans les banlieues françaises au début de l’été 2023 a été arrêtée, dit-on, non par les “forces de l’ordre”, mais par les trafiquants et les imams, qui y voyaient une action pour le moins prématurée et donc trop risquée. Est-ce là une de ces légendes urbaines qui fleurissent quand on ne croit plus à l’Etat de droit, ou est-ce la vérité ? Les historiens trancheront peut-être. Mais peu importe. Qu’une telle légende, si c’en est une, puisse se répandre ainsi est significatif de la façon dont la nation française se voit ! Émiettée, réduite au pouvoir de caïds de banlieue, fragile. Et c’est ainsi que des pans entiers de cette “nation” s’enthousiasment pour l’Ukraine, tandis que d’autres défendent le bon droit de la Russie. Et c’est ainsi que des contingents de plus en plus nombreux prennent fait et cause pour les Palestiniens et le Hamas, au point que cela devient un marqueur significatif de l’élection européenne. La candidature de Rima Hassan sur la liste de LFI, entièrement centrée sur la guerre Israël – Hamas plutôt que sur l’avenir de la France en Europe, ferait presqu’oublier qu’aux élections législatives de 2022, ce parti demandait aux électeurs de faire de son leader le Premier ministre français ! Jamais, des conflits “étrangers” n’avaient joué un tel rôle dans la politique dite “nationale” en France. Même la guerre du Vietnam, qui pourtant n’était que la prolongation d’une guerre de décolonisation où la France tenait l’un des premiers rôles.
Comment imaginer, devant ce spectacle de déchirements venus d’ailleurs et de pression officielle vers le dépassement, qu’il reste dans ce peuple la conscience d’un destin commun à construire ?
Une opportunité pour la Corse ?

Certains pourraient voir dans cette dissolution de la France dans l’Europe une opportunité pour la nation Corse. Pas si simple, pour au moins trois raisons.
Le première, c’est que l’Europe, en se transformant en Empire, risque fort d’en prendre les fâcheuses habitudes de centralisme et d’autoritarisme. Ses pratiques récentes, qu’il s’agisse de la réaction au référendum écossais quand le Royaume Uni était encore membre de l’UE, du mutisme sur la répression du référendum catalan par l’Espagne, de l’absence totale de transparence dans la gestion des vaccins Covid, ou de l’assourdissant silence face aux événements de Kanaky, nous en donnent un aperçu anticipateur.
La deuxième, c’est que deux siècles et demi de francisation forcée des esprits corses laissent forcément des traces. Une certaine succursale corse du parti français Reconquête! a beau se prétendre plus ou moins nationaliste, ses positions ne mentent pas : elles sont dans la droite ligne du combat identitaire à la française, mettant l’ethnie au-dessus des idées, se fondant dans un occident chrétien phantasmé, bref, préparant pour la Corse le même futur conflictuel que le présent de la France d’aujourd’hui. Quant à ceux qui revendiquent ouvertement pour la Corse un destin français, et qui incluent l’actuel Président de l’exécutif, qu’en dire en voyant ce que le destin de la France est devenu aujourd’hui ? Leur francisation les aurait elle rendus aveugles ?
La troisième raison de douter que cette mort de la nation française soit une opportunité pour nous, Corses, est encore plus essentielle. Nous avons écrit par ailleurs qu’en France, l’Etat a précédé la nation. Il pourrait bien aussi lui succéder. La vigueur de la répression en Nouvelle Calédonie, la façon radicale par laquelle E. Macron y a brisé la dynamique d’accession à l’indépendance qu’avait enclenchée Michel Rocard après les morts d’Ouvea est un signe inquiétant. Le même genre de signe, en un peu plus doux, se voit en Guadeloupe. Quant à la Corse, un peu de lucidité suffit pour se rendre compte que le processus de Beauvau, sensé conduire à l’autonomie, est loin d’être une révolution : pas de peuple Corse, pas de co-officialité de la langue, pas de statut de résident, et, très probablement, pas d’autonomie législative du tout.
Ce n’est pas là seulement une question d’ADN spécifique d’un pays et de son administration, même si cela joue sûrement un rôle. C’est aussi, pour les ambitions européennes des dirigeants français, une question d’intérêt bien calculé. Comment jouer en Europe le rôle de leader dont ils rêvent s’ils laissent des pans de leur “territoire” échapper, peu ou prou, à leur tutelle ? Car l’empire européen en voie de constitution est bien évidemment traversé par des rapports de forces “nationaux”, tant pour en déterminer les dirigeants que les principes fondateurs. La France est un nain économique à côté de l’Allemagne. Que reste-t-il alors aux politiques français et à leurs structures étatiques comme carte à jouer, si ce n’est la puissance du régalien ? Ce régalien, dont les limites en France sont insaisissables tant il infuse un peu partout, n’est donc pas près de se réduire. Du moins pas au profit des peuples aujourd’hui sous la tutelle de Paris.
Une voie étroite pour ne pas partager le destin français
Mais tout n’est pas perdu et nous pouvons encore échapper au naufrage, même si la voie est étroite. Il y a pour cela deux conditions : trouver les bons alliés et ne pas se tromper d’adversaire !

Trouver les bons alliés
La France n’est pas homogène. Les quasi-guerres civiles évoquées précédemment en sont l’illustration visible, mais elles masquent aussi une réalité plus profonde : il y a toujours eu en France, au moins depuis la Révolution, un courant d’idées anti-centralisateur, anti-colonialiste, profondément libéral au sens noble du terme. Il n’est pas organisé politiquement, parce que le système politique à la française reflète son idéologie dominante nationale du tiers exclu… Mais il s’exprime parfois dans les milieux intellectuels ou artistiques, et dans tous les camps politiques : François Surreau, l’apôtre de la liberté, Olivier Rey, fustigeant le toujours plus grand, Claude Hagège, défenseur acharné de la diversité linguistique, Alain Dieckhoff, chantre de la construction d’états démocratiques explicitement multinationaux, Joëlle Zask, à la recherche d’une véritable écologie démocratique ou simplement d’une véritable démocratie, ne sont clairement pas des nationalistes corses. Mais, dans leurs domaines, ne sont-ils pas en phase avec ce pourquoi nous nous battons ? N’est-ce pas avec eux qu’il faut discuter, plus qu’avec les corps constitués, figés et de plus en plus déconnectés de la réalité de la société que sont tous les partis politiques français ? Et je ne parle ici que des intellectuels, visibles à travers leurs écrits. Mais il y a bien évidemment des Français plus discrets qui peuvent aussi être sensibles à notre combat, et qui, là encore, ne se résument pas à un parti. Quand, d’élection en élection, entre 40 et 60% du corps électoral d’un pays décide de ne plus participer, c’est bien le signe que l’offre politique ne correspond pas à leurs convictions, et non qu’ils s’en fichent. Certes, il est plus facile de chercher d’hypothétiques alliances au sein de l’Assemblée nationale, même si elle est mal élue. Mais de telles alliance ne mènent nulle part si elles ne sont pas appuyées par de vrais courants d’opinion. Il nous faut donc apprendre à nous adresser à cette partie de l’opinion française qui pourrait comprendre que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’applique aussi à l’intérieur de cette construction de plus en plus imposée qu’est devenu ce pays.
Et il y a bien sûr aussi des alliés à rechercher hors de France. Les nationalistes corses ont jusqu’à présent privilégié la solidarité avec les peuples opprimés. Noble choix, qui se comprend. Mais qui est loin de suffire. Quand les Kanaks cherchent, à juste titre, le soutien des pays voisins — Australie, Nouvelle-Zélande —, ils ont une démarche pragmatique parce qu’ils savent que ce n’est pas avec les seuls Aborigènes qu’ils pourront gagner leur combat. Alors, si nous prenions aussi en compte les réalités européennes, et cherchions à mieux comprendre comment les intérêts de la Grande-Bretagne ou de l’Italie pourraient rejoindre les nôtres ? Ce que Paoli a fait, en serions-nous devenus incapables ?
Ne pas se tromper d’adversaire
Bien sûr, de bons alliés ne suffisent pas si on se trompe d’adversaire, et donc de combat. Certains slogans — l’identité plutôt que l’indépendance, par exemple — peuvent être à cet égard extrêmement trompeurs. Qu’est-ce donc que notre identité ? Le peuple corse est-il figé, telle une langue morte dont la syntaxe n’évolue plus ? Ou est-ce un peuple vivant, qui ne demande qu’à assumer son destin, en toute indépendance ? Notre réponse à Liassi est évidente, mais prenons un peu de temps pour la développer.
La Corse n’est pas la France. Elle ne l’est pas historiquement. Elle ne l’est pas culturellement. Alors, cessons d’y importer les clivages politiques venus du pays voisin. L’auteur de ces lignes est né en Bretagne et a vécu, avant de rejoindre la Corse, pays de son épouse, dans plusieurs “régions françaises”. Il est donc assez bien placé pour remarquer les différences. Je passerai sur la langue, les arts — littérature, chant, artisanat d’art, etc. —, le territoire d’île-montagne : leurs spécificités pourraient même être prises en compte dans une politique française intelligemment rénovée. Trois points en revanche sont plus difficiles à contourner, et constituent le vrai socle sur lequel appuyer notre combat libérateur.
Le rapport à la vie, à la mort et à la spiritualité est ici très éloigné de la laïcité de combat à la française. Où ailleurs en France aurait-il été possible que la personnalité de l’année choisie par les lecteurs d’un journal régional soit non un artiste, un sportif, un politique ou un écrivain, mais… le Cardinal Évêque d’Ajaccio ! Même la Bretagne, pourtant restée plus attachée à la religion que le sud de la France, n’aurait pas fait ce type de choix. Et si le Cardinal Bustillo est à ce point populaire ici, ce n’est pas parce qu’il représenterait l’orthodoxie de l’église catholique face aux mécréants. C’est son humanité, sa simplicité, sa proximité de tous qui fait sa popularité. La vie spirituelle est, ici, indissociable de la vie sociale et ne se pose pas en termes d’exclusion, mais bien d’inclusion, d’intégration.
Le rapport aux autres aussi est spécifique ici, en partie parce que la Corse est une île, relativement petite. La rançon de la société de proximité est parfois une exacerbation de la violence, tant cette proximité peut devenir dans certaines circonstances une malédiction. Mais elle est surtout faite de solidarités concrètes, d’une attention à ce qui se passe à côté de soi, à côté de chez soi, que l’on ne trouve plus sur le continent. On trouve probablement des fonctionnements similaires en Sicile ou en Sardaigne. Même dans les villes corses, les “villages” perdurent dans les quartiers. Il est coutume, sur le continent ou chez les Corses à l’esprit influencé par la doxa française de stigmatiser sans nuance le clanisme corse. Mais le clan n’est pas forcément la caricature qui en a été développée au cours des dernières décennies, ni le premier étage du grand banditisme. Il peut aussi être la structure première de cette solidarité concrète. On ne laisse pas tomber quelqu’un de la famille. On peut intégrer de nouveaux membres.
Le patriotisme corse, enfin, est très différent du patriotisme à la française. Contrairement à celui-ci, il n’a rien d’une construction intellectuelle. C’est sur un lien quasi-charnel à la terre qu’il repose. Il n’a pas de couleur, il n’a pas de religion spécifique, Paoli l’avait clairement compris et exprimé. Il est fait d’amour de sa terre plus que de rejet de l’autre. Et c’est la raison pour laquelle il peut être partagé par de nouveaux arrivants, il en est qui le veulent.
Assurer la pérennité de la nation corse

Qu’est-ce qu’une nation ? questionnait le Breton Ernest Renan. On a souvent résumé sa réponse à “des gloires communes dans le passé et un destin commun“. Le résumé ultime que l’on entend souvent en Corse est la controversée communauté de destin. Restituons donc la réponse d’Ernest Renan sinon dans sa totalité — elle fait plus de 20 pages ! —, mais du moins dans l’intégralité de son esprit. « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Le riche legs de souvenirs peut s’acquérir, peut s’apprendre. La volonté de continuer à faire valoir l’héritage est, elle, une condition première.
La “communauté de destin” n’a de sens qu’à cette aune. Mais, à cette aune, elle prend tout son sens ! Être Corse n’est pas une question de nombre de quartiers de noblesse, ni de lieu de naissance, ni de religion. Être Corse est une question de choix : vouloir apprendre et faire vivre l’héritage ! C’est là que se situent les vrais clivages.
Alors, oui, il y aura des conflits, y compris entre Corses, pour aboutir à libérer notre pays. Mais le libérer vaut sûrement mieux que de continuer à partager le funeste destin de la nation française, ou de ce qu’il en reste.
