Qu’est-ce que la liberté ?

Statue_of_Liberty_-_4621961395Tel était le thème du Café philo de Bastia ce mardi 19 mars. Comme à l’habitude dans cette rencontre mensuelle, les échanges furent riches, allant de la question du déterminisme à celle de l’autorité, passant de la liberté ressentie individuellement aux libertés collectives et politiques. Pas question ici de tenter d’en faire un résumé, mais plutôt d’y apporter une prolongation. Prolongation qui pourrait concerner tous les Corses qui aiment leur pays. 

On prête à Montaigne une formule qui, apocryphe ou non, n’en est pas moins percutante : « L’homme vraiment libre est celui qui sait refuser une invitation à dîner sans donner d’explications. » Elle nous rappelle certain dîner de la place Beauvau, où bien peu nombreux furent ceux qui refusèrent l’invitation. Il faut dire qu’elle ressemblait un peu à une convocation…

Car, derrière cette formule en apparence si prosaïque se pose une question profonde. Jusqu’où acceptons-nous de dépendre du jugement des autres ? Jusqu’où assumons-nous d’être notre propre boussole ? Cette question se pose à toute personne, et bien plus encore à tout militant politique. Elle se pose aussi aux collectifs que sont les peuples et les nations. 

Aux personnes tout d’abord, en particulier à celles qui s’engagent en politique. Thomas Jefferson affirmait être « un parti d’un seul ». Dans une lettre à Francis Hopkinson en mars 1789, il écrivait : « Je ne suis pas un fédéraliste, parce que je n’ai jamais soumis le système complet de mes opinions au credo d’aucun parti humain, que ce soit en religion, en philosophie, en politique ou en quoi que ce soit d’autre où j’étais capable de penser par moi-même. Une telle addiction est le dernier degré de dégradation d’un agent moral libre. Et si je ne pouvais aller au paradis qu’avec un parti, je renoncerai complètement à y aller. C’est pourquoi j’insiste auprès de vous pour dire que je ne suis pas du parti des fédéralistes. Mais je suis encore plus loin de celui des anti fédéralistes. » Une telle ode à la liberté de penser de la part de l’auteur principal de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique pourrait aujourd’hui inspirer hommes et femmes politiques, en Corse comme ailleurs. Car on ne saurait accuser Jefferson ni d’hyper individualisme, ni d’inefficacité coupable. Il a su mettre sa liberté au service d’une grande cause et des femmes et des hommes de son pays. Il a su conduire une Révolution qui a changé le cours de l’histoire du monde. Être sa propre boussole, sa propre référence n’implique ni isolement, ni égoïsme ou égotisme pathologiques. Bien au contraire. Être sa propre boussole implique une réflexion profonde, et donc un lien aux autres, présents, mais aussi passés, qui serait salutaire pour s’engager en politique dans une société en profonde mutation comme l’est la nôtre, rejoignant en cela celle du XXVIIIe siècle. 

Car cette liberté individuelle rejoint la question de la liberté d’un peuple. Pour un peuple aussi, être libre, c’est pouvoir refuser une invitation à dîner sans avoir à s’en justifier. C’est même là la première liberté d’un peuple : elle s’appelle indépendance. Et, pas plus que la liberté de Thomas Jefferson ne le conduisit à l’isolement, cette liberté d’un peuple ne le conduit pas à l’autarcie, mais à construire de vraies solidarités libres. Les empires conduisent inexorablement à la guerre, comme le montre l’Histoire, et comme malheureusement le rappelle la réthorique actuelle du nouvel empire européen naissant. Le seul antidote est la liberté des peuples, de tous les peuples. 

Bakounine disait : « La liberté de chacun s’étend à l’infini, et personne ne pourra être vraiment libre tant qu’il existera un esclave. » En entendant liberté au sens esquissé dans les lignes qui précèdent, on est loin de la caricature de l’Anarchie comme une utopie sans règle et sans contrainte aucune, mais bien plutôt comme un auto-gouvernement de personnes libres et donc responsables. Avons-nous vraiment d’autre choix que celui-ci si on refuse une marche à la dictature de plus en plus perceptible ? Utopie ? Peut-être. Mais sans utopie, quel progrès aurait-il vu le jour ? Je préfère quant à moi parler d’horizon. 

Confucius disait : « La plupart des hommes croient que le bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir. » Osons le paraphraser en disant que la liberté réside à la fois au sommet de la montagne et dans la façon de la gravir. Apprenons à accepter ou refuser les invitations à dîner sans s’en justifier, qu’elles soient individuelles ou collectives. Acceptons de devenir notre propre boussole.
Plastic-compass

La liberté est à la fois un horizon et une façon d’être. En apprenant à être notre propre boussole et en luttant pour que le peuple corse soit aussi la sienne propre et puisse assumer son destin, nous contribuons à éloigner la perspective malheureusement bien réelle d’un 1984 Orwellien, qui serait en retard d’à peine un demi siècle.