Remettre les pendules de l’UE à l’heure ?

Heure d’été, heure d’hiver… Tous les ans, depuis le choc pétrolier de 1973-1974, nous réglons nos montres dans un sens ou dans un autre, deux fois par an, sans toujours bien comprendre le comment du pourquoi de cette manipulation perturbante.

Aujourd’hui, la Commission européenne s’en mêle : « Le changement d’heure doit être aboli », vient de décréter Jean-Claude Junker. Voilà qui n’est pas banal : les institutions européennes n’ont jamais tant été mises à mal que ces derniers mois et la préoccupation majeure de la Présidence européenne serait de légiférer sur le changement d’heure ? On croit rêver.
Dans sa grande générosité, Juncker ajoute que « les États membres (…) doivent décider eux-mêmes si leurs citoyens doivent vivre à l’heure d’été ou à l’heure d’hiver » 1. Quant aux citoyens eux-mêmes, qui se soucie de leur avis ?
Cette histoire d’heure, aussi dérisoire soit-elle, reflète bien les fonctionnements de plus en plus centralisés de nos institutions qui se mêlent de tout et de n’importe quoi et cherchent à régenter le quotidien de tous les Européens.

Filons l’anecdote jusqu’au bout en revenant sur l’histoire du changement d’heure… et la définition de l’heure tout court. Car cette histoire témoigne bien de cette amplification incompréhensible de la centralisation administrative.
Définir l’heure légale — par opposition à l’heure naturelle ? — a en effet une longue histoire qui illustre comment, derrière des justifications économiques, ce sont en réalité des décisions politiques qui ont été prises.

Le changement d’heure : une invention du XXe siècle

Ce sont la Grande Bretagne et l’Irlande qui les premiers, ont l’idée d’adopter le changement d’heure au cours de la Première guerre mondiale, dans l’optique, déjà, de réaliser des économies d’énergie. Qui a pourtant jamais mesuré les impacts effectifs de cette décision en matière d’économie d’ énergie ? La France se rallie à la méthode en 1916. Le système n’en est pas moins abandonné à la fin de la Seconde guerre mondiale. La France n’y revient qu’en 1975. Et en 1998, toute l’Europe suit, avec cette fois l’objectif affiché d’harmoniser les échanges.

Les chemins de fer imposent leur heure

Allons un peu plus loin pour voir comment s’est peu à peu imposée la notion d’heure légale. Sans remonter bien loin dans le temps, à la fin du XIXe siècle, l’heure n’était pas la même à Paris, à Bastia, à Lille, à Strasbourg ou à Brest. L’heure de Brest était ainsi décalée d’une vingtaine de minutes par rapport à celle de Paris 2. Chaque localité réglait son horloge en fonction de celle du chef-lieu dont elle dépendait. Quant au chef-lieu, il ajustait ses pendules sur la position du soleil, retraduite en “heure moyenne”.

Les premières difficultés vont apparaitre avec l’usage croissant des chemins de fer. Parce que — faut-il s’en étonner — les compagnies de chemin de fer décident alors de régler leurs propres horloges sur l’heure… de Paris. Ainsi, lorsqu’en 1865 paraît dans la presse bretonne le premier horaire de chemin de fer Brest-Paris, le journaliste prend-il bien soin d’indiquer : « Les horloges de toutes les gares sont réglées sur l’heure de Paris — On sait que Brest est en retard de 27 minutes et 19 secondes (sic !) sur Paris. » Chaque voyageur doit donc faire une petite gymnastique mentale pour recalculer l’heure à laquelle il doit prendre son train pour être bien sûr de ne pas le rater. Sans compter que l’administration des Postes décide elle aussi, dès 1865, d’imposer l’heure de Paris à toutes ses implantations provinciales.

Des solutions astucieuses

Pour contourner la difficulté, les municipalités, désireuses de se montrer à la hauteur de cette modernité qui leur vient, somme toute, tout droit de la capitale, cherchent des solutions à la fois astucieuses et peu coûteuses. Rennes — desservie par le rail dès 1857 — fait le choix d’une seconde aiguille des minutes, ajoutée à l’horloge de l’Hôtel de ville. L’aiguille de l’heure locale est dorée. La parisienne est noire. D’autres municipalités s’inspirent de ce modèle, chacun y allant de sa couleur : celle de Saint-Brieuc est rouge. Landerneau, plus ambitieux, qui a opté dans un premier temps pour une nouvelle horloge, renonce à son projet devant le coût qu’il représente. Certaines, comme Lamballe, adoptent tout de go l’heure de Paris… avant de se raviser.

Mais l’exemple de grandes villes comme Nantes ou Bordeaux, qui renoncent à leur heure locale, est contagieux : en 1880, Rennes opte également pour l’heure de Paris.

Modifier les horaires de travail

La déconnection avec la réalité du ciel — les activités professionnelles ne peuvent alors être exercées que pendant le jour — n’est pas sans poser quelques problèmes aux ouvriers des arsenaux dont la durée du travail, rythmée par la cloche, s’accommode mal de l’heure parisienne. On devra décaler leurs horaires de travail.

Ah ! que n’adopte-t-on dans tout l’hexagone cette heure de Paris, pour en finir avec la cacophonie générale ! C’est ce qu’un journaliste du Courrier de Bretagne appelle de ses voeux : « Espérons que comme la raison et la simple logique le demandent, toutes nos villes aussi se mettront à l’heure de Paris ! », écrit-il déjà en avril 1865.

C’est finalement une loi qui l’imposera, le 14 mars 1891, à tout le territoire.

Ce qui nous paraît aujourd’hui une évidence — répondant à la raison et la logique invoquées par le journaliste lorientais — ne l’est peut-être que… par la force de l’habitude ! A l’heure où les échanges ne sont plus nationaux mais intercontinentaux, qui — s’inspirant de ce qui a été fait au XIXe siècle avec les trains — oserait en effet exiger que toutes les villes du monde règlent leurs montres à la même heure, sous prétexte que des avions les relient en seulement quelques heures ? Les magasins les plus branchés s’ornent d’horloges donnant l’heure de New York, de Tokyo ou de Lima, et des voyageurs toujours plus nombreux règlent leur montre en quittant leur avion à des milliers de kilomètres de chez eux sans se poser plus de questions que cela.

Un choix politique

Ainsi, le choix d’une heure légale est bien affaire de pure convention, comme l’argumentait en 1877 un conseiller municipal de la ville de Rennes : en d’autres termes, c’est un choix politique. 
La définition d’une heure légale pour une entité géographique donnée n’est rien d’autre que cela : elle a pour vocation de contribuer à gommer les différences, les spécificités de cette entité, pour lui donner artificiellement un sentiment d’unité, quitte même à tordre le cou à certaines réalités naturelles : le soleil ne s’y plie pas !

Quand cette heure est imposée par une instance supérieure et non élue démocratiquement comme la Commission européenne, il y a quelques questions à se poser… Ne serait-il pas temps de remettre les pendules à l’heure en remettant à l’honneur le principe de subsidiarité ?

1 Source : https://www.rtl.fr/actu/international/changement-d-heure-la-commission-europeenne-veut-l-abolir-des-2019-7794762190

2 Source : Laurent Goulhen – Brest et la Bretagne à l’heure du train (1857-1891) – Les Cahiers de l’Iroise n°222 – janv-fév-mars 2016

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