
À voir les prises de position des deux partis indépendantistes corses, par exemple à l’occasion de la journée d’action des syndicats français le 18 septembre dernier, on devrait clairement répondre Non à la question du titre. Depuis quelques décennies, le mouvement national corse a adopté un positionnement à gauche de la gauche française. Choix naturel ou erreur fatale ?
Un ami, proche d’un des partis indépendantistes et néanmoins très libéral en matière d’économie, me disait un jour : « j’ai renoncé à éclairer mes amis sur le plan économique, même si je reste avec eux par fidélité« . Corsica Libera1 était réputé moins à gauche que Core in Fronte, mais, en tant que militant de cette organisation, je n’ai vraiment jamais eu l’impression d’être dans un parti de droite ! En réalité, les deux partis indépendantistes corses sont de gauche : soutien de toutes les luttes syndicales sans discernement, volonté affirmée de développer encore le secteur public— alors même qu’il pèse déjà en Corse environ 30% de plus que dans l’ensemble français —, aucune incitation à l’entrepreneuriat, aucune volonté de baisser les impôts, slogans anti capitalistes répétés … On pourrait ajouter à ces marqueurs économiques quelques prises de position politiques tout aussi affirmées et marquées : pour un Etat palestinien et contre Israël, contre Trump en Amérique, contre Meloni en Italie… En matière sociétale, les deux partis indépendantistes ont laissé un boulevard à la caricature de parti nationaliste de droite qu’est Mossa Palatina. Caricature, car comment peut-on se prétendre nationaliste Corse et s’allier aux pires nationalistes français que représente Reconquête ! Mais boulevard, parce que Mossa Palatina est quasiment le seul dans le paysage politique corse à remettre en cause la bien pensance woke, en matière d’immigration, de lobby LGBT, de lois sociétales sur la GPA ou sur l’euthanasie…
Un historique dépassé

Il y a à cette gauchisation du mouvement national Corse de bonnes raisons. Dans les années 70 qui ont vu son émergence, il était absolument clair que seule la gauche était susceptible de soutenir une quelconque avancée en matière de statut de la Corse. Nous étions dans la continuation des luttes de libération coloniales, largement soutenues par l’Union soviétique alors réputée « de gauche ». Che Guevara et Cuba avaient encore leur aura révolutionnaire d’émancipation des peuples opprimés. La répression féroce de l’occupation de la cave Depeille à Aléria par Michel Poniatovski, ministre de l’intérieur de Valéry Giscard d’Estaing et de son Premier Ministre d’alors Jacques Chirac, allait ancrer définitivement le malentendu.
Malentendu parce que l’on a appris depuis, de statut en statut, que la gauche française n’est pas plus ouverte sur la possibilité d’indépendance — ou même d’autonomie — de la Corse que la droite. Elle est simplement plus retorse en la matière. Et l’on sait aussi que le soutien soviétique aux luttes de libération nationale n’était qu’un exercice de géopolitique, comme l’ont démontré par la suite le sort réservé aux aspirations émancipatrices dans l’empire ou à ses marges, comme en Afghanistan par exemple. Et comme, en Asie, la politique internationale de la Chine populaire ou même du Vietnam l’ont largement illustré.
Il n’empêche que, dans le dernier quart du XXe siècle, être pour l’indépendance de la Corse ne pouvait être que de gauche. Parce que la gauche avait encore quelques obligations morales qu’il lui était difficile de renier. Mais, aujourd’hui ? Emmanuel Macron, rappelons-le, est un pur produit de la gauche de gouvernement : Secrétaire Général adjoint de l’Elysee, puis Ministre de François Hollande, il a même commencé sa carrière politique au sein du Mouvement des Citoyens de Jean-Pierre Chevènement2.
Allons plus loin. L’idéologie de gauche est-elle, aujourd’hui, la plus à même de soutenir le combat des Corses pour leur souveraineté ? Il est pour le moins permis d’en douter. Nous l’avons écrit et réécrit sur ce blog : il n’y aura pas de libération politique de la Corse sans libération économique. Or, l’idéologie de gauche a montré son échec en matière économique, partout dans le monde, au cours du XXe siècle. Même les dirigeants de Chine populaire ou du Vietnam ont renoué avec le capitalisme et l’économie de marché pour sauver leurs pays de la misère. Les derniers bastions anticapitalistes que sont la Corée du Nord ou le Venezuela parlent d’eux-mêmes quand on regarde leur développement.
Au-delà de l’anticapitalisme primaire d’une frange extrême de la gauche, y a-t-il une voie moyenne, qui, en Corse, s’appuierait sur un développement du secteur public ? Là encore, on peut en douter. Car développer encore plus le secteur public suppose soit d’augmenter drastiquement les impôts, alors que le taux de prélèvements est en France le plus fort des pays développés, soit de s’endetter. Or, la dette, c’est la dépendance, comme l’ont rappelé les dernières notes de l’agence Fitch. La dégradation de la France a des conséquences, réelles bien qu’ayant été anticipées par les marchés, en matière de taux d’intérêts. L’augmentation des taux d’intérêt réduit mécaniquement les marges de manœuvre, la charge de la dette prenant de plus en plus de place dans le budget. Qui peut croire qu’une Corse endettée à l’extrême aurait la maîtrise de son développement, finalité de toute indépendance ?
Disons-le simplement. Être de gauche aujourd’hui est tout à fait légitime, et il ne saurait être question de remplacer l’hégémonie de la pensée de gauche par une hégémonie de la pensée de droite. Mais l’automatisme qui ferait que seule une pensée de gauche pourrait être moteur de l’indépendance de la Corse n’a plus, lui, aucune raison d’être.
Et si gauche ou droite ne voulait rien dire ?
Pourquoi alors cette persistance ? Une partie au moins de la réponse réside dans la « linéarisation » abusive du débat politique. Explication…
Se situer sur l’axe gauche-droite suppose implicitement le présupposé que les positions politiques s’arrangeraient… sur un axe, donc de façon linéaire. C’est bien évidemment une simplification abusive. Tout en gardant à l’esprit qu’une taxonomie a pour vocation de simplifier la réalité pour permettre de mieux y naviguer, il serait au moins nécessaire de considérer trois axes orthogonaux. La politique se vit dans l’espace et non sur une simple droite. Ces trois axes seraient :
- L’axe « économique » : du plus plus dirigé, collectivisé, au plus libéral.
- L’axe « sociétal » : du plus moderniste au plus traditionnel.
- L’axe « institutionnel » : du plus « subsidiaire » et libertaire au plus centralisé et autoritaire.

On voit qu’une telle vision sur trois axes est elle aussi simplificatrice. Mais elle a le mérite de l’être moins que le très schématique — et néanmoins très traditionnel — gauche-droite, aujourd’hui incapable de rendre compte de la réalité des enjeux politiques.
Si l’on reprend le positionnement des indépendantistes corses selon ces trois axes, les choses deviennent à la fois plus nuancées et plus cohérentes.
Selon l’axe institutionnel, nommons gauche la position la plus subsidiaire et libertaire et droite la plus centralisée et autoritaire. Là, les indépendantistes ne peuvent qu’être à gauche. Plus ou moins selon qu’ils veulent simplement transférer à Ajaccio les pouvoirs aujourd’hui détenus par Paris ou aller au bout de la logique « décentralisatrice » en jouant la carte de ce que nous appelons à Liassi la subsidiarité généralisée, mais en tout état de cause à gauche. Et Chevènement est clairement un homme de droite, et même assez extrême. Son élève Macron ne se situe pas loin derrière, lui qui gouverne avec ses préfets… Les libéraux, en la matière, sont, eux, de gauche, comme d’ailleurs le monde entier, à l’exception de la France, le reconnaît.
Selon l’axe sociétal, si l’on nomme de gauche être moderniste et de droite être traditionaliste, les nationalistes corses, indépendantistes en tête, devraient être plutôt à droite. Pas nécessairement extrémistes, mais à droite quand même, parce que la notion de peuple corse ne s’entend qu’en référence à des traditions, la « modernité » tendant au contraire à nier toute différence ethnique ou nationale au profit de distinctions individuelles poussées à l’extrême. Que certains indépendantistes puissent se dire woke— j’en ai rencontré — et soutenir la loi française sur le suicide assisté, tout en expliquant par ailleurs que la Corse est terre chrétienne, que la visite du pape François nous honore et que le respect des traditions du peuple corse est la condition sine qua non pour être bienvenu en Corse, est affaire de cohérence— ou plutôt ici d’incohérence — personnelle et non de logique politique. Et si les partis indépendantistes défendent parfois des positions que l’on a du mal à distinguer du wokisme le plus pur, n’est-ce pas à cause de la dictature morale d’une gauche francaise « linéarisée », ne laissant aucune marge de manœuvre à ceux qui sont économiquement « de gauche » ?
Car c’est bien là que le bât blesse. Depuis la fin du siècle précédent, ayant perdu sa légitimité économique, la gauche a tenté d’imposer un magistère moral, en matière de droits des femmes, d’écologie, de respect des immigrés, de droits des minorités3… Ce magistère moral s’est transformé petit à petit, à force d’intersectionnalité des luttes, en un nouvel ordre moral appelé wokisme. Déjà en 1974, la célèbre réplique de Valéry Giscard d’Estaing à François Mitterrand, « vous n’avez pas le monopole du cœur« , soulignait cette appropriation abusive du magistère moral. Cette formule a incontestablement contribué à la victoire de VGE à la présidentielle de 1974, mais elle n’a pas suffi à enrayer le phénomène. Est-ce pour avoir la morale de leur côté que les indépendantistes corses se situent à gauche, y compris économiquement, alors qu’aucune logique ne l’impose ?
Ouvrir l’éventail
Je ne sous estime pas le poids des convictions personnelles, respectables, de militants qui ont fait, pour la plupart, leur apprentissage politique à l’époque évoquée précédemment où seule la gauche offrait un espoir d’émancipation, et qui ont naturellement transmis leur vision aux générations qui ont pris le relais dans leurs organisations, tant la logique de parti impose parfois un héritage sans inventaire.
En revanche, j’affirme qu’il est vital aujourd’hui d’ouvrir l’éventail politique, et que laisser aux partis français le monopole de la pensée libérale serait condamner la Corse à rester indéfiniment une annexe de l’hexagone. Pourquoi le FLNC a-t-il choisi de créer un syndicat « ouvrier », le STC, et oublié de créer un syndicat patronal ? Pourquoi déserter le terrain économique au profit d’une libération exclusivement sociale, alors même qu’une libération sociale dans la dépendance économique n’a simplement aucun sens ?

Être de droite économiquement, au centre sociétalement et à gauche institutionnellement, pour reprendre les distinctions proposées précédemment, porte un nom : être libéral. Il n’y a en France aucun vrai parti libéral, mais l’équilibre entre les différents partis existants et leurs diverses tendances, quand il ne conduit pas à la paralysie, permet d’offrir un panel assez large aux citoyens. En Corse, les seuls partis à évoquer, parfois, un peu de libéralisme sont des partis français. Cela est extrêmement dommageable, parce que cette absence prive des Corses, sincèrement indépendantistes et en même temps convaincus que le socialisme est une mauvaise option pour leur pays, à la fois de représentation et de lieu de débat et d’élaboration d’une stratégie politique.
Tant qu’il n’y aura pas en Corse un parti indépendantiste véritablement et clairement libéral, l’aspiration indépendantiste est condamnée à rester minoritaire. Non parce que les Corses seraient majoritairement libéraux, mais simplement parce qu’il y en a, et qu’une pensée hégémonique de gauche ne peut prétendre à représenter le peuple Corse dans sa diversité. N’est-il pas temps de construire un tel parti ?
- devenu aujourd’hui Nazione ↩︎
- un autre « homme de gauche » dont on connaît l’ouverture d’esprit quant à la cause nationale corse. ↩︎
- à l’exception toutefois, notable, des « minorités régionales » française. La gauche n’a pas fait sauter l’article 2 de la Constitution française, qui empêche la reconnaissance des langues autres que le français. Et la gauche préfère reconnaître le droit des Palestiniens à voir un Etat que celui des Corses ou des Bretons… ↩︎
