
On souligne souvent, sur ce blog et ailleurs, le caractère profondément diviseur de la politique menée en France depuis l’élection de Macron. Certains affirment que c’est la rançon d’une époque complexe, où les enjeux sont tels qu’on ne peut pas plaire à tout le monde, et que certaines décisions impopulaires doivent impérativement être prises. Et si, en fait, l’objectif n’était pas le contenu des décisions prises, mais la division ainsi générée elle-même ?
Ce n’est pourtant pas le moindre des paradoxes : Emmanuel Macron a été élu sur la base du dépassement des clivages traditionnels droite-gauche qui bloquaient le pays depuis des lustres, chaque « alternance » s’évertuant à défaire ce que la précédente avait fait. Si on peut légitimement mettre en doute sa sincérité, il n’en est probablement pas de même de la cohorte de nouveaux venus en politique qui a constitué le gros de sa majorité législative en 2017.
Incohérences ?

Alors, incohérence ? Ou incohérences ? En fait, il y a une cohérence sous jacente : la conviction de la très grande majorité des élus, et plus largement des militants politiques, qu’ils soient du côté de la majorité au pouvoir ou de celui des oppositions, de savoir bien mieux que le peuple ce qui est bon pour lui. Cela n’a pas toujours été le cas dans la vie politique des républiques, et de la République française en particulier. Il fut une période où les partis de masse méritaient leur nom. Le peuple, alors, était très présent dans les partis et dans leurs meetings — ces meetings étant alors le lieu privilégié pour s’informer —, et les militants étaient en prise directe. Certes, chacun des partis n’était en prise directe qu’avec « sa » fraction du peuple, mais le simple effet du nombre faisait que ces parties elles-mêmes dialoguaient, rendant ainsi possible l’émergence d’une sorte de consensus sur des sujets essentiels. C’est ce contact permanent qui permettait à John Dewey d’écrire, en 1888, dans The Ethics of Democracy : “La minorité […] adopte suffisamment d’idées de la majorité pour attirer ceux qui sont les plus proches de la ligne de division, tandis que la majorité, dans son effort pour les récupérer, fait des concessions. […] C’est en s’efforçant d’acquérir les moyens de gouverner que la majorité se qualifie pour gouverner.” Ce processus a duré au moins jusque dans les années ’70. Qui n’a pas souvenir de repas de famille transformés en foire d’empoigne politique, et où les désaccords féroces finissaient par se résoudre par des compromis dans un « bon, on va pas se battre, on est une famille quand-même ! » Partis et syndicats, alors vraiment représentatifs, bénéficiaient en finale de ces compromis.
Les repas de famille existent toujours, et leurs disputes politiques aussi. Mais, plutôt que par la recherche de compromis, leur règlement se fait aujourd’hui sur un « de toutes façons, les politiques se valent tous : tout pour eux et rien pour nous. » Non que les politiques soient soudain devenus plus égoïstes ou plus corrompus. Mais ils se sont coupés du peuple au fur et à mesure qu’ils se professionnalisaient et que les partis se vidaient. Leur défi n’est plus alors de représenter au mieux le peuple, mais de le diriger le plus aisément possible. Autrement dit, de le soumettre à leur vision et à leurs solutions. Et pour cela, rien de mieux que de diviser.
Emmanuel Macron est, en France, l’aboutissement de ce processus de coupure. Élu avec le support des médias, mais sans parti politique, élu avec une expérience du pouvoir, mais sans expérience élective, il représente l’archétype d’une nouvelle génération d’hommes ou de femmes politiques occidentaux, du Canada à la France en passant par l’UE, qui croient que diriger une démocratie, c’est comme diriger une entreprise. Or, une entreprise appartient à son patron et à ses actionnaires, et il peut donc être légitime d’imposer des décisions aux salariés si les actionnaires le veulent. Une démocratie appartient au peuple, et lui imposer des décisions contraires à sa volonté est entièrement illégitime.
Depuis la création de la Ve République, on a, en France, chargé les partis politiques de tous les maux. Pourtant, tant qu’ils étaient « de masse », ils présentaient l’immense avantage de permettre aux futurs élus de rencontrer des gens issus de différentes couches de la société, de différentes régions, de différentes histoires. De Gaulle d’ailleurs n’a jamais condamné les partis, mais « le régime des partis », c’est à dire un système dans lequel les partis se comportaient comme des lobbies et non comme des garants de l’intérêt général. Et De Gaulle était lui-même réellement en contact avec le peuple français, par son histoire, sa carrière militaire, sa propre vision de son rôle. Ce n’est pas le cas de Macron, ni des technocrates qui l’entourent.
Déconnectés du peuple qu’ils prétendent diriger plus que représenter, ils sont donc réduits à utiliser toutes les mauvaises ficelles de la manipulation pour faire passer leurs idées, qu’ils jugent seules en mesure de faire le bonheur du pays malgré lui. Les désaccords sont normaux en démocratie. On peut par exemple penser qu’il est vraiment urgent et nécessaire de réformer le système de retraites en France, et tant pis si les partenaires sociaux ne réussissent pas à se mettre d’accord sur la façon de le faire : l’Etat prendra ses responsabilités. Mais les provocations systématiques n’ont pas leur place dans une démocratie vivante. Monter les actifs contre les retraités pour faire passer des idées de réforme en profondeur est non seulement immoral, c’est contreproductif dans la durée. Et que dire d’autres sujets mis en avant ? Dans une France divisée, y avait-il vraiment urgence à faire passer une loi facilitant l’euthanasie ? A moins bien sûr que l’on considère qu’une telle loi participe à la résolution du problème des retraites… Y avait-il urgence à imposer des ZFE excluant une partie de la population des centre-villes ? Et, en matière de politique internationale, multiplier les saillies, quitte d’ailleurs à faire parfois quelques volte-faces — Ukraine, Moyen-Orient —, n’est bien évidemment pas le meilleur moyen de construire un consensus et de promouvoir la paix.

Les oppositions ne sont pas de reste en la matière. Nous avons déjà plusieurs fois évoqué l’importation par LFI du conflit entre Israël et le Hamas pour accentuer les clivages et ainsi mieux tenir ses propres troupes. Chacun d’ailleurs y va de l’anathème, le dernier en date étant de traiter d’extrême droite l’idée qu’en période chaude, une climatisation est une solution intelligente pour garder de la fraîcheur ! Écologistes, LFIstes et RN rivalisent en matière d’exclusion des autres. Jusqu’à proposer, par la voix de Marion Maréchal Le Pen, de déchoir Rima Hassan de sa nationalité française. Je n’aime pas Rima Hassan, mais l’exclusion de la communauté nationale de personnes ne partageant pas ses propres idées est la marque d’une pensée totalitaire. Type de pensée inaugurée par le camp au pouvoir autour de Macron, lors du Covid : du « je veux emmerder les non-vaccinés » à l’interdiction de travail de soignants, en passant par l’accusation fourre-tout de complotisme pour toutes celles et ceux qui questionnaient la doxa. Si l‘hypothèse de la bêtise ne doit jamais être écartée dans l’analyse de ces comportements dangereux, celle d’une stratégie délibérée doit aussi être considérée.
Quand on prétend diriger un pays en lui imposant une vision plutôt qu’en l’écoutant, semer la division et la zizanie est un outil vieux comme le monde. Attention pourtant aux retours de flamme ! La zizanie peut devenir incontrôlable, comme c’est en train de se passer dans certaines zones du territoire métropolitain français, et c’est alors la guerre civile qui se profile, dans une logique perdant-perdant.
Et en Corse ?
Certains sujets franco-français semblent laisser la société Corse sinon indifférente, du moins plus placide que de l’autre côté de la mer. Ainsi en est-il du conflit entre actifs et retraités, entre laïcs de choc et croyants, et même entre islamophobes et islamophiles. Mais pour autant, les mêmes processus sont à l’œuvre. Le débat sur l’euthanasie sera aussi délétère ici qu’il l’est sur le continent. Et récemment, c’est l’Assemblée de Corse elle-même qui a importé sur notre île le conflit du Moyen-Orient.

Mais, avant de revenir sur cet épisode pour le moins malheureux, passons un peu en revue comment l’Etat français sème aujourd’hui la zizanie chez nous. La première offensive récente de l’après Erignac-Bonnet1 a eu lieu sous le règne de Josiane Chevalier, Préfète de Corse. Qui a oublié les déploiements de gendarmes, équipés quasiment comme pour une opération antiterroriste, pour enlever de la plage les quelques transats que des paillotiers avaient eu l’audace de poser sans autorisation ? Le symbole était fort. Et s’attaquer aux paillotes est une tradition des préfets français depuis le préfet Bonnet. Ce n’est pas pour rien. L’économie touristique, la privatisation de fait de morceaux de plage, le développement anarchique de certaines constructions réputées provisoires, suscitent des oppositions au sein de la population corse. Alors, quoi de mieux que d’enfoncer un peu plus le fer là où est déjà le conflit en puissance !
Monter les urbains contre les agriculteurs, dont chacun sait en Corse qu’ils sont gavés de subventions (!) — enfin, chacun sauf les principaux intéressés, qui ont bien souvent du mal à boucler leurs fins de mois et qui gagneraient bien plus en se lançant dans la spéculation immobilière ou foncière, ou dans le Airbnb, que dans la production de nourriture — est un autre sujet récurrent. Et il y a sur ces sujets tellement d’idiots utiles — contre la divagation, imputée aux éleveurs sans la moindre once de raisonnement, contre certains équipements touristiques haut de gamme, voire contre des constructions un peu trop belles de Corses n’ayant pas l’heur de plaire à U Levante—, que l’Etat n’a pas trop d’effort à faire pour diviser. A l’époque florissante du FLNC, c’était un peu plus difficile, mais à force de traiter de terroristes criminels des combattants politiques, à force de dire et répéter que la violence politique est unilatérale, à force d’appuyer là où des conflits sont en germe, et bien sûr à force de faciliter l’installation sur l’île de populations exogènes qui ne cherchent pas vraiment à s’intégrer, l’Etat français a presque gagné son pari : diviser durablement et en profondeur la société Corse et éteindre ainsi toute possibilité de rébellion gagnante.
Je dis « presque », parce que l’Etat néanmoins juge utile de souffler sur les braises d’un autre sujet de division : la prétendue mafia corse. Loin de moi l’idée de contester le fait qu’il y a trop de criminels en Corse. En revanche, je récuse complètement l’appellation de mafia corse. D’une part parce qu’il me semble que le terme Mafia recoupe une réalité spécifique en termes d’organisation, de centralisation et même d’histoire. Mais bien plus encore, parce que, s’il y a une mafia en Corse, elle est française ! On dénie aux Corses le droit d’être un peuple, mais on leur attribue une mafia bien à eux, alors même que ces groupes criminels sont loin d’être composés exclusivement de Corses ?! Si l’on en croit le très officiel Sirasco2, une des vingt bandes criminelles recensées est même exclusivement issue de la communauté maghrébine et des gens du voyage. Quant aux autres, elles dépassent de loin notre île, avec des ramifications à Marseille, Paris et ailleurs. Qui pourrait croire qu’une petite île de 300 000 habitants suffirait à satisfaire des appétits mafieux ! La French Connection de sinistre mémoire n’a jamais été présentée comme la mafia corse, même si certains de ses chefs étaient Corses… La priorité de l’Etat français à l’époque n’était pas de stigmatiser les Corses à cause de prétendues dérives mafieuses de leur île. De 1930 à 1970, ils étaient assez dociles pour que la France assume elle-même ses criminels, fussent-ils d’origine corse. Et, dans les années qui ont suivi, la lutte menée par l’Etat français contre les nationalistes justifiait à ses yeux qu’on se taise sur le banditisme, et même qu’on l’emploie. Si des groupes criminels ont prospéré en Corse, il le doivent en grande partie au fait que l’Etat a choisi de cibler en priorité, hier et encore aujourd’hui, les indépendantistes corses.

Mais aujourd’hui, le sujet Mafia arrive à point pour approfondir la fracture au sein de la société corse3. Le préfet en exercice se permet même de dire sur France 3 : « nous rejetons ces gens-là. Ils sont Corses, mais ils ne sont pas des nôtres. Parfois ce sont nos cousins. Mais ils ne sont pas des nôtres. Ils ne sont pas la Corse, ils ne sont pas l’avenir de la Corse ». Au-delà des mots, qui peuvent sembler de prime abord banals, c’est bien à casser un peu plus la société corse qu’il appelle ainsi. Il ne se contente pas en effet de condamner des actes et des pratiques. Il va doublement plus loin : d’une part, il ancre l’idée que la prétendue mafia est bien Corse (ce sont des cousins) ; d’autre part il suggère de mettre les Corses qui se livreraient à de telles activités au ban de la société, punition archaïque disparue du droit des pays démocratiques depuis des lustres. Difficile de ne pas penser aux mots de Noam Chomsky : « Pour mieux contrôler un peuple, il faut lui faire croire qu’il est lui-même responsable de son malheur… et qu’on vient le sauver. ». Et sur ce sujet aussi, les idiots utiles ne manquent pas, qui viennent aider l’Etat français dans son entreprise de division et de soumission de la société Corse.
Par sa stratégie de division, l’Etat français transforme le combat Etat contre société Corse en combat Etat plus une partie de la société corse contre le reste de cette société, voire en combat partie contre partie de la société corse, arbitré par l’Etat ! Et comme, en plus, les parties changent selon les sujets, l’Etat en sort grand gagnant.
Se tirer une balle dans le pied

Reste que le dernier épisode corse en matière de « Divisons pour mieux soumettre » est venu de l’Assemblée de Corse elle-même, et le moins que l’on puisse dire est que le retour de flamme ne s’est pas fait attendre. Arrêtons-nous un instant sur ce que je nommerai « la motion Palestine » et essayons de comprendre.
Le 27 juin, sur proposition de la Présidente de l’Assemblée, du groupe majoritaire et des élus indépendantistes, est votée à l’unanimité des présents — c’est à dire tous les élus nationalistes, les autres ayant quitté la séance — une motion sur la situation au Moyen-Orient, en particulier à Gaza. Quelques heures plus tard, plusieurs élus français de LFI se réjouissent publiquement du fait que « la Corse reconnaît l’Etat palestinien et condamne le génocide à Gaza« . Vives réactions, en Corse, sur les réseaux sociaux, venant de divers horizons politiques, condamnant l’initiative de l’Assemblée, au nom de la solidarité avec le peuple Juif. La bronca prend une telle ampleur que la Présidence de l’Assemblée fait passer le 30 une motion complémentaire, expliquant que la motion votée le 27 est dictée par une urgence humanitaire et qu’elle est équilibrée entre les deux parties en présence. Le Président de l’Exécutif Gilles Simeoni tente d’enfoncer le clou, dans le même sens.
Avant de tenter de comprendre la démarche, examinons un instant la motion Palestine. Après un ensemble de considérants dont pas un ne rappelle que Gaza était entièrement, et est encore aujourd’hui partiellement, sous la coupe du Hamas, organisation terroriste reconnue comme telle par tous les pays démocratiques, la résolution comporte 15 points. Le premier « rappelle » le rejet des « actes barbares du 7 octobre 2023 perpétrés par le Hamas« . Parce que la barbarie du Hamas a débuté le 7 octobre 2023 et s’est immédiatement arrêtée à cette date ? Quid des attentats précédents ? Quid du détournement de l’argent de la solidarité internationale, initialement destiné à aider le peuple palestinien à se nourrir, se soigner, se former, pour acheter des armes ou creuser des tunnels destinés à alimenter la guerre contre Israël ? Quid de l’après 7 octobre et des otages torturés, voire tués ? Sur les quatorze autres points, aucun ne met en cause le Hamas, dont pourtant des sources internationales crédibles indiquent des exactions répétées contre des Palestiniens. En revanche, la motion condamne les « actes potentiellement génocidaires » commis par le gouvernement israélien, condamne à plusieurs reprises le dit gouvernement, et ne demande la libération des otages qui restent entre les mains du Hamas que « dans le cadre de la résolution du conflit« . Est-ce cela que l’ont peut qualifier de texte équilibré et exclusivement guidé par des considérations humanitaires ? Quant aux paragraphes qui indiquent que l’Assemblée de Corse « reconnaît l´Etat de Palestine » et « affirme son attachement à ce que les installations militaires […] de l’OTAN tant en Corse qu’en Sardaigne ne soient pas utilisées à des fins d’intervention au Moyen-Orient […]« , ne signalent-ils pas pour le moins une interprétation extrêmement élargie des attributions de l’Assemblée de Corse, interprétation qui contraste singulièrement avec la timidité à se saisir à bras le corps des sujets de sa compétence, par exemple en matière de stratégie agricole, de politique économique, de gestion des déchets ou de liaisons aériennes avec l’Italie ?

Déséquilibrée, outrepassant le périmètre actuel des prérogatives de l’Assemblée de Corse, cette motion a-t-elle pour autant un intérêt vital pour la Corse ? On peut en douter au vu d’une part du silence total de la presse internationale, d’autre part des réactions en Corse. Quel pouvait en être l’objectif ? Apporter un soutien à un peuple martyr en en stigmatisant un autre ? Ou créer une ligne de fracture politique en Corse même ? Force est de prendre sérieusement en considération cette deuxième option. Le vote unanime des élus nationalistes, et le non-vote des autres, pourrait suggérer que l’idée était de resserrer les rangs des nationalistes, faute de pouvoir le faire sur des sujets plus immédiatement corses, et en même temps de provoquer un peu droite et extrême-droite, dont chacun sait qu’elles ne sont pas enthousiastes sur la reconnaissance d’un État de Palestine dans le contexte actuel. Manque de chance, la division a largement aussi atteint les rangs de militants et de sympathisants nationalistes et indépendantistes, pour le moins étonnés de voir l’Assemblée de Corse recevoir les félicitations appuyées de LFI et rompre avec une tradition ancrée dans l’histoire corse de soutien au peuple juif.
L’hypothèse de la bêtise ne peut sûrement pas être, là non plus, écartée. D’autant que la « motion de rattrapage » de la Présidence, en accusant la virulence des réactions hostiles de créer un « climat inquiétant pour la démocratie » enfonce encore un peu plus le ferment de la division. Mais il n’est pas non plus exclu que ce soit, comme c’est le cas pour Emmanuel Macron, une stratégie clairement voulue d’un Président de l’Executif corse, qui nous montre depuis plusieurs années, sous ses airs patelins, sa conviction que lui et son parti sont les seuls à savoir ce qui est bon pour la Corse et les Corses, et qu’il ne saurait être question de négocier quoi que ce soit, ni de reconnaître une quelconque erreur.
De ce côté-ci de la mer comme de l’autre côté, semer ou attiser la division est toujours le fait de politiques qui croient savoir mieux que le peuple ce qui est bon pour lui, et qui préfèrent le soumettre que l’écouter. Stigmatiser ses opposants en les traitant de dangers pour la démocratie (ou, selon les moments, de fascistes, de complotistes ou d’intellectuellement faibles), procède de ce mécanisme de soumission, dont la première victime est bien, de fait, la démocratie.
Adresse aux militants

Soyons clairs. Je n’ai évoqué la situation dégradée de la France que dans la mesure où, malheureusement, c’est encore la France qui impose sa domination sur mes deux pays, Bretagne et Corse. Mais mon vrai sujet concerne la Corse. C’est donc à ses militants que je m’adresse, et en particulier à ceux qui veulent sincèrement l’indépendance de notre nation.
Alors, sommes-nous condamnés par le nombre des nouveaux arrivants et par le poids de nos divisions, spontanées ou provoquées ? Non, aucun peuple ne l’est, comme le montrent de nombreuses renaissances, de l’Irlande à Israël. Mais il faut quelques efforts pour sortir du piège. D’abord, ne pas répondre aux provocations et s’abstenir d’en faire. Ensuite, dépasser les incantatoires appels à l’union, les manœuvres d’appareils, l’étouffement de nos différences ou de nos conflits. D’aucuns prêtent à Aristote l’affirmation selon laquelle « la confiance nécessite que les désaccords soient exprimés librement. » Je ne sais si cette idée vient d’Aristote, mais elle est profondément juste, et il ne l’aurait probablement pas reniée.
Et des désaccords, il y en a. Sur l’économie, sur l’immigration française ou étrangère, sur la finalité même du combat politique corse. Ces désaccords doivent être acceptés et hiérarchisés.
Prenons l’économie par exemple : tous les Corses qui aiment leur pays veulent une économie prospère. Les divergences apparaissent sur la façon d’y parvenir, et on retrouve en fait les vieilles antiennes des clivages gauche-droite du siècle dernier. Et si, au lieu d’affirmations péremptoires, les militants nationalistes posaient les bonnes questions ? Avec quel argent développer une économie prospère ? Comment répartir les richesses créées pour à la fois maintenir la motivation à les créer et établir une société juste et solidaire ? Comment participer à une économie mondialisée sans en devenir esclaves ? Comment faire en sorte que les Corses trouvent sur leur île ce dont ils ont besoin sans pour autant s’enfoncer dans la dépendance ? Il est certes plus facile de faire un coup médiatique en chassant des représentants d’un fond d’investissement dès leur arrivée à Campo dell’Oro, mais quelle solution alternative crédible et susceptible de créer les bases d’un consensus peut-on promouvoir ?
Il en est de même sur le sujet de l’immigration. Des slogans rejetant tous les Français qui arrivent dans l’infamante « colonisation de peuplement » peuvent être percutants, mais en quoi permettent-ils de s’inscrire dans une logique gagnante ? Et les slogans prônant, à l’inverse, un accueil indifférencié de tous les migrants de la terre qui veulent venir chez nous donnent probablement un sentiment de supériorité morale à leurs défenseurs, mais comment permettent-ils vraiment de construire une société apaisée, ancrée sur ses racines tout en étant ouverte au monde ?
Écouter et dialoguer avec les personnes réelles — et non réduites à des catégories pré-établies — qui vivent en Corse, quelle que soient leurs origines, est une façon plus efficace de déterminer les vrais clivages et les vrais chemins gagnants. Certains nouveaux arrivants souhaitent sincèrement s’intégrer à un peuple, à une culture et même à une histoire. Pouvons-nous nous offrir le luxe de les rejeter ? Et les autres, que risquons-nous à essayer de les comprendre ? Comprendre son ennemi est le meilleur moyen de le défaire, et peut-être, au passage, de lui faire dépasser son inimitié. Quant aux « Corses de souche », avant de parler en leur nom, là encore, il serait utile de les écouter. Il en est qui vendent leur terre. Il en est qui spéculent. Il en est qui n’ont qu’une envie : partir. Probablement n’est-ce pas avec ceux-là que nous construirons l’avenir de la Corse. Mais peut-être que si nous prenons le temps de dialoguer, nous gagnerons une chance qu’ils évoluent. Et enfin, les autres, ceux qui, grosso modo, sont Corses, nationalistes, voire indépendantistes, mais sans être militants. Les militants peuvent-ils vraiment s’offrir le luxe d’ignorer les idées qu’ils peuvent avoir, les interrogations qui les retiennent de militer, les reproches éventuels qu’ils ont à porter sur la classe politique, toutes tendances confondues ? On ne fait pas le bonheur d’un peuple malgré lui. On ne libère pas un peuple sans lui.
Dans ce dialogue, il ne s’agit pas d’édulcorer les propos, de cacher les désaccords éventuels. Au contraire, il faut être clair, et ne pas taire les divergences de fond, mais les expliciter et les expliquer. Il faut aussi établir des priorités, identifier les points non négociables et les autres, ceux qui ne méritent pas de devenir des casus belli. Et bien sûr, il est sage d’éviter absolument les provocations sur des sujets non vitaux. La solidarité avec les Palestiniens est probablement essentielle pour certains, mais il est difficile de croire que là se joue le futur de la Corse.

Enfin, ce dialogue doit avoir un fil conducteur. Il doit contribuer à développer et être l’occasion d’exposer une vraie vision stratégique plutôt qu’une succession de coups tactiques, fussent-ils brillants. Contrairement à une croyance trop répandue, exposer sa stratégie n’affaiblit pas, mais au contraire renforce en entraînant confiance et adhésion. L’exposer impose de la rendre claire, ce qui est un exercice salutaire. Une stratégie, c’est expliciter sur qui on veut s’appuyer pour gagner le combat qui donnera un futur à la Corse, c’est préciser les étapes que l’on envisage, c’est anticiper les réponses que l’on donnera aux inévitables aléas du chemin. Une stratégie, c’est faire le pont entre un futur souhaité, qu’il faut décrire, et un présent imposé, qu’il faut comprendre. Une stratégie, c’est un fil rouge qui donne sens aux décisions tactiques que les circonstances permettent ou imposent.

Refuser la division, dépasser les zizanies provoquées n’est pas affaire de vœux pieux. C’est une discipline pour distinguer les désaccords essentiels de ceux qui peuvent être aisément mis de côté. C’est une exigence de clarté. C’est une nécessité de compréhension, qui passe par un dialogue permanent avec le peuple et non seulement entre ceux qui ont fait le choix d’être des militants. Et c’est possible.
- Bernard Bonnet est devenu Préfet de Corse le 9 février 1998, après la mort du Préfet Erignac. A peine un an après, il est mis en examen pour avoir donné l’ordre aux gendarmes d’incendier une paillote en se faisant passer pour le FLNC. Condamné, il ne retournera cependant pas en prison à l’issue de son procès. Et il faudra attendre 25 ans pour que la justice française solde définitivement le contentieux qui l’opposait au propriétaire de la paillote, à qui il refusait de verser les quelques 9700 € de dommages et intérêts auxquels il avait été condamné. ↩︎
- Service d’Information, de Renseignement et d’Analyse Stratégique sur la Criminalité Organisée ↩︎
- Tout en continuant à stigmatiser et criminaliser les/des nationalistes, en les affublant, sans preuve aucune, du sobriquet de mafionalistes. Je dis « sans preuve », car qui peut croire que, s’il n’en avait ne serait-ce que des bribes, l’Etat se priverait de les envoyer en prison, lui si prompt d’habitude à interpeller les militants indépendantistes quelle que soit la vacuité des dossiers ? ↩︎
