Non, l’intendance ne suivra pas toute seule…

« L’intendance suivra ! » On prête au Général De Gaulle1 — abusivement, semble-t-il — cette formule lapidaire pour souligner son mépris de l’économie et sa certitude qu’il y a bien d’autres choses plus essentielles dans les préoccupations d’un leader politique et d’un chef d’Etat. A considérer le peu de réflexion et de propositions qu’ils consacrent à l’économie, on pourrait croire que la quasi totalité des leaders nationalistes corses — à quelques très rares exceptions près — sont des émules du Général ! Et pourtant…

Et pourtant… D’une part, le Général, en réalité, se préoccupait d’économie. Il déclarait même le 13 décembre 1965 : « C’est l’économie qui me paraît l’emporter sur tout le reste, parce qu’elle est la condition de tout et en particulier la condition du progrès social. » Et il dirigeait un pays riche, où effectivement un dirigeant pouvait dans une certaine mesure se concentrer sur d’autres questions et penser que l’intendance suivrait. Ce n’est certainement pas le cas de la Corse en ce début de XXIe siècle. 

Un silence coupable

Soyons clairs : il n’est pas question ici d’instruire un quelconque procès des nationalistes corses, encore moins des indépendantistes. Ils ont réussi au cours de ces dernières décennies une tâche exceptionnelle : redonner à un peuple conscience de soi. Et c’est d’ailleurs dans ce registre qu’ils excellent, quand il s’agit de parler au cœur. Un exemple parmi d’autres, ce dialogue imaginaire entre Pasquale Paoli et Yvan Colonna, publié il y a peu sur Facebook.

Mais cette étape nécessaire ne saurait suffire. Et le silence — ou quasi silence — qui continue aujourd’hui sur les enjeux économiques devient coupable. Parce qu’un peuple ne peut pas se nourrir seulement de rêves. Il a besoin de perspectives claires, d’une conviction profonde que ses choix d’aujourd’hui permettront la prospérité de demain. Or, la plupart des leaders indépendantistes semblent confondre social et économique : beaucoup de discours sur comment répartir les richesses et empêcher des prédateurs de les accaparer, quasiment aucun sur comment créer ces richesses. 

Si j’insiste ici sur les leaders indépendantistes, c’est parce que ce sont les seuls qui ont à la fois la possibilité et le devoir de penser la Corse globalement.  On ne peut pas faire reproche à ceux qui voient l’avenir de la Corse uniquement dans le giron français de se concentrer sur les aménagements institutionnels et sociaux de notre sujétion. Mais pour ceux qui ont une autre ambition pour leur pays, comment ne pas intégrer la phrase prononcée par le Général De Gaulle en décembre 65, citée plus haut ? Ne pas mettre au premier plan la réflexion sur le développement économique de notre île, c’est se condamner définitivement à la dépendance. Et c’est ancrer au sein de la population corse cette croyance, injustifiée mais durable et délétère, que la Corse ne pourra jamais s’en sortir seule, que l’indépendance est peut être une idée sympathique, mais que ce n’est pas possible. Chì fà, chì ci si pò fà

Durable, délétère, mais injustifiée ! D’abord, parce que la Corse est potentiellement riche. Et parce que le monde a bien changé au cours du siècle dernier, et que personne ne demande à aucun pays de s’en sortir seul. Être indépendant, c’est être maître de ses choix, ce n’est certainement pas être isolé. Mais la maîtrise de ses choix est essentielle pour construire une Corse prospère. Et, même avant cette indépendance, on doit et on peut agir sur l’économie de notre île. Ce qui impose d’y réfléchir, d’en parler, d’en faire un sujet capital. 

De vraies richesses en friche

La Corse est potentiellement riche, mais ses richesses, à l’instar d’une trop grande partie des 100 000 hectares d’ESA2 sanctuarisés dans le PADDUC, restent en friche. Les richesses d’un pays tiennent à sa géographie et à son histoire. Jetons un regard sur celles de la Corse. 

La géographie, tout d’abord, a fait de notre île… une île ! C’est sa première richesse. Car aujourd’hui, avoir des frontières naturelles qui permettent de définir sans ambiguïté le territoire est un atout. La mer qui nous entoure est un lien et non un mur, mais en même temps elle impose qu’on ne vienne pas en Corse par hasard, au détour d’un chemin. On y vient parce qu’on le choisit, on y reste parce qu’on le choisit. Nombreux soulignent aujourd’hui le danger que représente l’apport massif de populations non originaires de Corse vis- à-vis de sa culture, de ses modes de vie. Mais imaginez un instant que la Corse ne fût pas une île, mais une presqu’île reliée au continent ! Ce n’est pas 5000 nouveaux arrivants par an que nous compterions, mais 10, 20, 30 000 ! 

Car notre île attire : par la beauté des paysages, par son climat, mais aussi par sa culture, par son histoire, sa façon spécifique de faire société. Quel chef d’entreprise se plaindrait de voir son entreprise attirer clients et collaborateurs potentiels ? Raisonnons donc un peu, puisque nous parlons d’économie, en chefs d’entreprise. La question qui se pose à nous est alors : comment être proactifs et faire venir, de façon définitive ou simplement de passage, les gens dont nous avons besoin. Répondre à cette question suppose un travail de définition d’une véritable stratégie de développement. Plutôt que de se plaindre des apports de population, réfléchissons à comment les orienter vers le modèle de développement que nous voulons, tant en matière de tourisme que dans les autres domaines. Définissons les compétences dont nous avons besoin, et pour cela projetons-nous dans l’économie que nous jugerons souhaitable. Le fait que la Corse attire est clairement un atout et non un handicap ! Ne laissons pas cet atout en friche. 

Autre bénédiction de la géographie : l’eau. La Corse est, dit-on, l’île la plus arrosée de Méditerranée. Et pourtant, aujourd’hui, l’eau coûte moins cher en Sardaigne que chez nous ! Là encore, même si le terme de friche n’est pas le plus adapté, force est de constater qu’on ne tire pas tout le possible de ce potentiel. Il y a un plan en cours, Aqua Nostra 2050, et ce plan est plutôt bien apprécié par les professionnels. Mais, là encore, un plan de gestion de l’eau ne peut pas être déconnecté d’une véritable stratégie économique. À quoi doit et devra servir prioritairement cette eau ? A l’agriculture ? Au tourisme de masse ? Au confort des habitants, actuels et futurs ? A des industries encore en devenir ? Nous avons la chance extraordinaire que la question qui se pose à nous est comment retenir l’eau qui tombe sur nous, et non comment la faire venir. Ne gaspillons pas cette chance.

Ajoutons le soleil. Car celui-ci ne sert pas seulement à bronzer ! Aujourd’hui, il peut servir aussi à fournir de l’énergie. 600 hectares de panneaux suffiraient à alimenter notre île. Quand on les rapportent aux plus de 25 000 hectares d’ores et déjà artificialisés3, c’est dérisoire. D’autant que eau + soleil permettraient d’envisager notre avenir énergétique avec une grande sérénité. L’eau sert de stockage de l’énergie, les technologies actuelles permettant de remonter l’eau dans les barrages quand il y a surproduction de solaire, et de l’utiliser en énergie hydraulique quand le soleil n’est plus là. Si on ajoute le potentiel que représente la méthanisation d’une partie de nos déchets, on voit qu’il y a dans le domaine de l’énergie une vraie possibilité de rendre notre île autonome. Qu’attend-on pour s’y mettre à fond, et passer les accords nécessaires avec ceux qui peuvent investir ?

Climat plutôt agréable, malgré les réchauffements pressentis. Eau sinon en abondance, du moins réellement présente. Paysages magnifiques. Voilà de quoi penser à ce qui fit naguère la richesse de la Californie. Richesse qui repose là-bas sur trois piliers majeurs : l’agriculture, la high-tech et le cinéma. Il ne s’agit pas de créer Hollywood en Corse. Mais développer son agriculture et l’industrie de transformation qui doit aller avec est-il une utopie en ce siècle où l’exigence de souveraineté alimentaire revient au premier plan ? Et attirer chez nous, en plus de ceux qui y sont déjà, des cerveaux et les investisseurs capables de valoriser les technologies nouvelles d’aujourd’hui et de demain est-il un rêve impossible, alors que la Sardaigne a su le faire hier à Cagliari ?

D’autant qu’il y a chez nous un autre atout : l’espace. La densité de population est quasiment deux fois moindre chez nous qu’en Sardaigne. Certes, notre relief est plus rude. Mais quand on voit le nombre d’habitations occupées au mieux deux ou trois mois par an, et désertées le reste du temps, il est difficile de se départir de l’idée d’un immense gâchis qui ne demande qu’à être corrigé. On peut en Corse accueillir de façon définitive en nombre suffisant pour assurer un développement prospère dans bien des domaines. À condition de choisir les arrivants. Et ce choix ne peut pas se faire par exclusion — nous n’en avons pas aujourd’hui le droit légal, et attendre qu’il nous soit accordé n’est plus possible —, mais par incitation. Il faut donner des perspectives économiques réelles pour attirer des créateurs de richesses, de la diaspora ou non, et il faut leur offrir un véritable accueil, qui soit aussi une intégration dans notre culture. C’est possible, d’autres l’ont fait, aux Etats-Unis ou ailleurs. La Corse elle même l’a fait il y a quelques décennies, avec le retour d’exilés venus participer au Riacquistu et à ses prolongements. Et la culture Corse, l’histoire Corse, les héros du passé, le patrimoine de notre île, sont de vrais atouts pour fonder une croissance économique durable et vertueuse. 

Un modèle de développement vertueux

Raisonner en chef d’entreprise, comme je l’ai suggéré plus haut, n’implique nullement d’épouser le dogme de la mondialisation à outrance de l’économie. Mais, plutôt que de se poser en éternelles victimes révoltées, tentons plutôt de dégager une alternative crédible. J’avais déjà évoqué cette question ici il y a quelques années, et je ne développerai donc pas  les idées générales. Disons simplement que l’idéologie marxiste appliquée à l’économie conduit à une misère plus ou moins équitablement répartie, comme l’illustre aujourd’hui le Venezuela, et que l’idéologie que l’on nomme en France « ultra-libérale » conduit à un accaparement des richesses par un trop petit nombre. Reste une économie libérale autocentrée. La formule peut sembler un oxymore. Les stratégies de développement autocentré pensées dans les années 1970 se voulaient en effet une alternative au libéralisme, en particulier pour les pays que l’on nommaient alors « du tiers-monde », et elles n’ont pas été un grand succès. Mais pour la Corse aujourd’hui ? L’échelle réduite de notre île, la transformation du paysage économique mondial, l’émergence d’un secteur tertiaire productif — technologies de l’information, IA, industries culturelles — peu gourmand en matières premières et en transport, permettent de réactualiser cette option, d’autant que, comme souligné précédemment, on peut avoir en Corse une énergie réellement abondante.

Choisir un développement autocentré n’est pas se couper du monde. C’est mettre au cœur de sa stratégie le fait de fournir les produits dont notre population a besoin et/ou de lui fournir les moyens de les faire venir d’ailleurs sans pour autant faire faillite. Fournir les moyens, cela signifie bien sûr fournir des revenus, donc du travail rémunéré. Et cela veut dire aussi exporter des produits, pour pouvoir en importer dans une relation équilibrée et non dans une dépendance aliénante à terme. C’est donc combiner, au mieux des possibles, satisfaction du marché intérieur et export. Dans un cadre global d’économie libérale, on y arrive à la fois par des incitations — fiscales, sociales, culturelles — et par un appel au patriotisme des entrepreneurs. Car les chefs d’entreprises sont aussi susceptibles d’être patriotes ! La création de Corsica Ferries en 1968, celle de Brittany Ferries en 1972 démontre clairement que, si le profit est un carburant essentiel d’une entreprise, il n’est pas forcément le moteur principal de ceux qui entreprennent. A condition qu’il y ait une perspective claire, une stratégie politique cohérente, et que l’on se situe clairement dans une logique gagnant-gagnant. 

En Corse aujourd’hui, un tel modèle de développement libéral autocentré pourrait et devrait reposer sur trois piliers. 

L’agriculture et l’agroalimentaire tout d’abord. Quand on a un territoire avec le potentiel agricole de la Corse, où l’on peut produire ce qu’il faut pour réaliser un repas complet — fruits, légumes, fromages, viande, poissons, céréales —, où les espaces agricoles sont disponibles et sanctuarisés, le fait de dépendre à 96% de l’extérieur pour nourrir sa population est tout simplement scandaleux. L’ancien Président de la chambre d’Agriculture de Haute-Corse Joseph Colombani a largement évoqué cette question et proposé des moyens très concrets de réduire cette dépendance alimentaire et de tendre vers une certaine souveraineté : développement de certaines filières, structuration du marché et de la production en lien avec les besoins des consommateurs, donc des distributeurs, création en Corse d’un Marché d’Intérêt National… Des projets concrets existent, et certains voient le jour dans le domaine de l’agroalimentaire. Qu’attendent les politiques pour s’en saisir à bras le corps et décliner une véritable stratégie dans ce domaine ? Au lieu de réclamer, comme le fait le Président de l’exécutif, toujours plus pour la subvention de continuité territoriale, véritable instrument d’organisation de notre dépendance, valant les tristement célèbres lois douanières du XIXe siècle, ils devraient se mettre enfin autour d’une table avec tous les professionnels, pour élaborer un vrai schéma de développement agricole de la Corse. Si leur raisonnement était que les agriculteurs ne représentent pas un électorat suffisant, le moins que l’on puisse dire est qu’il s’agirait là d’un court-termisme coupable. Il suffit de se rappeler les rayons vides des supermarchés au début du confinement Covid pour mesurer le danger d’une telle dépendance. 

Deuxième pilier d’un développement libéral autocentré : la high-tech. Il ne s’agit pas, bien évidemment, d’installer en Corse une usine de microprocesseurs. Mais l’industrie du logiciel et les outils d’information et de communication offrent des perspectives phénoménales. Jellysmack, co-fondée par le Cortenais Nicolas Alfonsi, en est une illustration. Qu’une entreprise qui est Nº 1 aux Etats-Unis en terme d’audience digitale, qui emploie plus de 1000 personnes dans le monde, affiche 4 adresses pour ses bureaux : NewYork, Paris, Londres… et Corte, montre qu’on peut être ouvert sur le monde ET ancré chez soi. Les services « industriels » liés au cinéma constituent une autre piste, autour de la filière de formation Cinéma développée sous l’impulsion de Colomba Sansonnetti à Corte. Et il y a d’autres exemples, comme le souligne Sébastien Simoni, Président de l’entreprise GoodBarber, qu’il a co-créée, et du fond d’investissement Femu Quì. La Corse peut accueillir les cerveaux qui lui manqueraient éventuellement, et peut former ses jeunes à ces technologies passionnantes. Elle peut rendre son territoire attractif pour des jeunes diplômés qui y trouveraient l’alliance rare de la mer et de la montagne, un climat idyllique et de la sérénité pour travailler. Certes, il faudrait renforcer des liaisons aériennes avec l’Europe. Mais ne dit-on pas que « là où il y a une volonté, il y a un chemin” ?

Troisième pilier, le tourisme. C’est parfois une malédiction, quand des touristes trop nombreux et trop concentrés se transforment en hordes d’envahisseurs qui finissent par détruire notre patrimoine naturel. Mais c’est aussi un atout extraordinaire que d’être une destination touristique. C’est faire venir chez soi le monde pour découvrir nos paysages, mais aussi nos produits, et en devenir des ambassadeurs. Pour échapper à la malédiction, il faut bien sûr réguler, lorsque cela est possible, malgré l’absence des pouvoirs régaliens qui seuls permettraient d’être vraiment efficace. Mais il faut aussi innover, faire évoluer notre image, inventer des formes différentes, qui permettraient de passer d’un tourisme de masse de bronzeurs de plage à un tourisme de qualité, générateur de valeur. L’Islande, autre île d’une population comparable à la nôtre, réalise un PIB dans le tourisme deux fois supérieur en valeur à celui généralement indiqué pour la Corse, avec deux fois moins de touristes. Pour faire du tourisme une vraie valeur ajoutée, il faut une vraie stratégie, qui ne se limite pas à ouvrir des places d’AirBnB et des liaisons aériennes saisonnières. Et, là encore, si une vraie stratégie de développement, claire, cohérente, intelligente est élaborée et présentée, on pourra compter sur le patriotisme de la majorité des acteurs pour l’appliquer, à condition bien sûr que ce soit, une fois de plus, dans une logique gagnant-gagnant. 

Si j’insiste ainsi sur la patriotisme corse des acteurs économiques, c’est parce qu’il ne saurait y avoir de stratégie économique par décret ou contrainte. Cela ne marche simplement pas, surtout dans un monde ouvert. Il faut que les personnes concernées adhèrent à la stratégie en question. Cela suppose des concertations, bien sûr, mais pas seulement. Pour que ces concertations ne soient pas la simple réunion de lobbies et autres corporatismes, il faut un intérêt supérieur. Et c’est possible ! Produit en Bretagne, association créée en 1993, réunit des entreprises concurrentes dans un même effort pour mieux développer la Bretagne. Des acteurs majeurs de l’agroalimentaire, de la grande distribution, des services, y côtoient de petites entreprises naissantes ou moins jeunes, dans un principe de mutualisation où les plus riches paient pour les moins riches ! Ce n’est pas une utopie, mais un intérêt bien compris : si la Bretagne disparaît, tout le monde y perdra. N’y aurait-il pas en Corse un esprit de solidarité et une intelligence du temps comparables ?

Agir maintenant !

Il est clair que pour pousser plus loin l’élaboration d’une telle stratégie économique et surtout sa mise en œuvre, il faudrait que la Corse dispose de vrais pouvoirs en matière sociale, fiscale, de police économique et de régulation des « frontières ». Donc que nous ayons retrouvé notre souveraineté, c’est à dire notre indépendance. Mais si l’on attend ce grand jour pour commencer à y penser et agir, nous risquons fort de remplacer toutes ces belles idées par une simple entreprise de pompes funèbres. Les peuples, comme les civilisations, peuvent disparaître par inertie. Si nous voulons que l’indépendance de notre île soit possible et voulue par son peuple, nous devons agir sans attendre sur le terrain économique. 

L’économie est d’abord une affaire de confiance. Or, si la confiance ne se décrète pas, elle peut être encouragée. Confiance des investisseurs, confiance des entrepreneurs, confiance des start-upers, confiance des jeunes et des moins jeunes dans le futur possible de notre île, dans sa possible prospérité.  

L’économie est le terrain privilégié des prophéties auto-réalisatrices. Alors, plutôt que prophétiser en permanence la disparition du peuple corse et de ses valeurs, si nous dépensions notre énergie à prophétiser leur pérennité ? C’est la première étape d’une action sur le terrain économique : penser un développement possible de la Corse, le faire connaître et assurer que c’est à nos yeux la priorité première. La deuxième étape consiste à encourager les entrepreneurs. Ceux qui existent aujourd’hui, grands ou petits. Et ceux qui pourraient le devenir. Car ce sont les entrepreneurs — au rang desquels je place les agriculteurs et les artisans— qui créent la prospérité. Au lieu de stigmatiser ceux qui gagnent de l’argent, comme c’est souvent le cas sur les réseaux sociaux ou dans la presse, si on reconnaissait enfin qu’il n’y a aucun vice à gagner de l’argent en travaillant ! Et que, pour sortir la Corse de la pauvreté, le meilleur, l’unique moyen est d’enrichir sa population ? Si aujourd’hui, des Corses vendent leur terre ou leur maison de famille à des non-Corses, n’est-ce pas, dans la plupart des cas, parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire autrement ? Il est facile de fustiger les autres quand on a des revenus assurés, de fonctionnaire ou de retraité, voire d’élu. Mais ce n’est pas comme cela que l’on crée la confiance et l’envie de l’indépendance.

Au-delà du discours, qui reste essentiel, il y a aussi à se saisir de tous les outils possibles, sans attendre l’indépendance ou l’autonomie. Il y a dans chaque région de France une association Réseau Entreprendre. C’est une association d’entrepreneurs unis par l’idée que, pour créer des emplois, il faut créer des entreprises, et donc aider des jeunes et des moins jeunes à créer leur entreprise ou à reprendre une entreprise qui disparaîtrait autrement. Il n’y a pas d’antenne en Corse. Pourquoi ? J’ai cité plus haut Produit en Bretagne, qui a joué un rôle éminent dans la sauvegarde de l’emploi en Bretagne et dans la promotion des produits dont la valeur ajoutée est faite en Bretagne. Serait-il impossible de créer un équivalent en Corse ? 

J’ai cité ces deux exemples parce qu’ils ne nécessitent aucune évolution institutionnelle, juste une volonté. Et il y a d’autres domaines où l’action est possible. Certains sont d’ailleurs déjà investis, j’ai cité plus haut Femu Quì, par exemple. Il y a aussi toutes celles et tous ceux qui, malgré un contexte défavorable, choisissent d’entreprendre. Saluons-les, encourageons-les, c’est grâce à eux que la Corse a un futur. Et il y a bien sûr les chefs d’entreprises établies. Ils ne sont sûrement pas tous exemplaires, et ils leur arrivent incontestablement de traiter leur salariés d’une façon qui pourraient être meilleure. Mais c’est aussi grâce à eux que notre île n’est pas un désert. Discutons fermement s’il le faut, mais offrons leur à tous une vraie reconnaissance de leur rôle et une vraie perspective.

Bref, il est urgent de rompre avec une attitude purement revendicatrice centrée sur le social. Comme l’affirmait le Général De Gaulle, le développement économique est la condition du progrès social. Ou alors, acceptons de dépendre de la France ou de l’Europe, du moins tant que cela durera. Car, au train où évolue la situation économique et sociale du pays voisin, combien de temps faudra-t-il pour qu’ils  nous coupent les vivres ?

Prendre en main notre futur, ce n’est pas d’abord revendiquer statut après statut. C’est d’abord tout mettre en œuvre pour créer les conditions économiques de notre souveraineté. Faire tout le possible à loi constante, et pointer précisément les verrous qui nous bloquent pour pouvoir convaincre de la nécessité de les faire sauter. 

Quand on se bat pour l’indépendance d’un territoire où 80% de la population est éligible aux logements sociaux, il est irresponsable de faire comme si on pouvait se contenter de laisser l’intendance suivre. Ce n’est pas de plus de logements sociaux dont notre île a besoin, mais de plus de richesse pour ses habitants. La réflexion sur son développement économique devrait primer sur toutes les autres. Aux indépendantistes de démontrer qu’une Corse prospère et solidaire est possible, et de commencer à la construire sans attendre un grand soir institutionnel. 

A lire en complément :
Libération sociale ou libération économique ?
Réflexions sur l’économie 

  1. Et à Napoléon. Mais, pour ce dernier, elle serait à prendre au sens strict, puisque c’est au cours de ses campagnes militaires qu’il l’aurait prononcée… ↩︎
  2. Espaces Stratégiques Agricoles ↩︎
  3. 27 661 ha, selon une estimation de @Grok, partant des 22 712 ha de surfaces articialisées recensés en 2018 par l’Observatoire du Développement Durable de la Corse, sur la base des données de Corine Land Cover utilisant la photo-interprétation d’images aériennes. La croissance constatée entre 2012 et 2018 était de 707 ha par an… ↩︎