
« Pas de libération nationale sans libération sociale » est devenu chez nous un slogan obligé à toute réunion publique indépendantiste. Et si ce slogan oubliait un aspect tellement majeur qu’il en devenait faux ? Si la vraie exigence n’était pas une libération sociale, mais une libération économique ?
Pour commencer, c’est quoi, une libération sociale ? Il faut pour cela remonter au XIXe siècle au moins, quand Marx jette les bases de la caractérisation de la classe ouvrière comme aliénée, opprimée et enchaînée. Libérer les prolétaires de leurs chaînes devient alors le leitmotiv du mouvement syndical et des partis ouvriers naissants. Leitmotiv justifié s’il en est par l’oppression multiforme que subissent à l’époque les ouvriers et leurs familles : oppression économique, avec des salaires souvent dérisoires, oppression culturelle, avec une église ”opium du peuple” dont les choix de classe sont à l’époque très clairs, oppression politique, avec une représentation quasi inexistante dans les rares instances démocratiques, oppression sociale avec un lien à l’employeur, parfois aussi logeur, souvent proche du servage. Zola en a largement décrit la condition.
Mais aujourd’hui ? Ce n’est pas le moindre des paradoxes que l’on ne trouve plus de telles conditions que principalement dans… la Chine communiste, où les ouvriers déracinés de leurs campagnes s’entassent dans des boîtes et font l’objet, à l’usine, de châtiments corporels1 ! Il y a bien évidemment des pauvres ailleurs, y compris dans nos pays. Et la pauvreté est une prison. Mais force est de constater que la pauvreté résulte plus souvent de l’absence de travail que des conditions de celui-ci. Force est de constater que, dans l’entreprise, le rapport de force n’est pas toujours en faveur du patron, loin s’en faut.
Alors, héritage d’un passé révolu, ce mot d’ordre de libération sociale ? Oui, dans la plupart des pays développés. Mais pas complètement chez nous en Corse, et peut être encore moins en Kanaky ou en Martinique, Guadeloupe, Guyane. Ces territoires ont en effet le redoutable privilège de vivre dans une économie de dépendance, qui fait qu’il ne sont pas maîtres, loin s’en faut, de leur politique sociale.
Car c’est là, dans cette économie de dépendance, que le bât blesse. Croit-on vraiment que les salariés des grandes entreprises agissant en Corse (transports, telecoms,…), de la Collectivité de Corse ou de toutes les entreprises et services publics présents sur notre île soient dans une situation d’oppression telle que la priorité soit leur libération sociale ? Ne serait-ce pas plutôt les patrons des TPE ou même PME artisanales, commerciales, hôtelières, agricoles, et leurs salariés, qui mériteraient toute notre attention ? Et plus encore les « patrons potentiels » obligés de s’exiler faute de pouvoir créer ici une activité économique pérenne et rentable ? Et si oui, qui est leur oppresseur ? Ne serait-ce pas au moins en grande partie, le carcan administratif dans lequel la France les enserre ?
Je sais bien qu’en osant parler ainsi, en osant implicitement suggérer que c’est le manque de libéralisme et non son excès qui plombe notre pays, je m’expose à des oppositions vigoureuses. Et pourtant… Sans entreprises, pas d’emploi. Sans entrepreneurs, pas d’entreprise. Pour qu’il y ait une politique sociale, il faut une économie, et une économie qui ne dépende pas principalement de l’extérieur.
Pas de partage de richesses sans création de richesses

C’est un truisme que d’affirmer que pour partager des richesses, il faut d’abord les créer. Mais il est important de s’entendre sur ce que signifie créer des richesses. Le PIB n’en est clairement pas la mesure. Il agglomère en effet, pêle-mêle, des flux de véritables créations de produits ou de services avec des flux de simple usage. Les loyers que vous payez pour vous loger en font partie. Et même ceux que vous ne payez pas, si par exemple vous allez dans votre résidence secondaire ou simplement si vous possédez votre logement : ils sont alors simulés. De même, une part des services de santé ou des services sociaux, qu’ils soient ou non directement payés par le bénéficiaire, y sont intégrés. Ainsi que les dépenses que vous devez obligatoirement engager pour, par exemple, vous rendre à votre travail : plus le lieu de résidence est éloigné du lieu de travail, mieux se porte le PIB !
Bien sûr, ces services sont nécessaires à la vie. Mais ce ne sont pas des créations de richesses. Ils sont alimentés par des prélèvements sur les richesses créées par ailleurs : impôts, sécurité sociale ou simplement dépenses personnelles obligatoires. La création de richesses telle que nous l’entendons ici, c’est créer des produits ou des services qui aient un intérêt tel que des gens vont les acheter et permettre à leurs créateurs / fabricants de réaliser un profit, et faire ainsi reconnaître leur utilité. Le profit est en effet la vraie mesure de la pertinence économique d’un produit ou service. C’est lui qui permet d’investir, de pérenniser l’entreprise, et donc, indirectement, de rémunérer durablement la main d’œuvre qui a permis leur création. Et c’est aussi une reconnaissance de l’utilité sociale d’un produit ou service.
Qu’il y ait des profits que d’aucuns jugent excessifs, c’est possible. Mais, tant qu’ils résultent de processus légaux et non contraints, ils traduisent simplement l’appétence des consommateurs concernés. Et même d’ailleurs pour nombre de trafics décrétés illégaux par les États… Au fait, pourquoi les États seraient-ils plus garants de l’intérêt général que les consommateurs eux-mêmes ? La drogue est interdite, mais ni l’alcool, ni le tabac…
Libération économique et économie libérale
Il est de bon goût en France, et par contagion aussi dans sa colonie corse, de fustiger l’économie libérale et d’en faire la cause de tous nos maux. Je ne m’appesantirai pas sur l’histoire politico-économique de la France, depuis Richelieu et Colbert. Mais parlons de la Corse. Reprocher au libéralisme économique les difficultés de notre île est faire bien peu de cas des interventions étatiques françaises qui ont détruit cette économie. Qu’au tournant des XIXe et XXe siècles, un industriel corse ait été contraint d’établir en Belgique son usine de transformation de cédrats corses en fruits confits, parce que les droits de douane imposés par l’Etat français rendaient prohibitifs en Corse à la fois le prix de l’importation de sucre et celui de l’exportation de produits transformés, en dit très long sur les bienfaits du libéralisme à la française2 !
Disons le simplement : ni l’économie française, ni l’économie corse ne sont libérales aujourd’hui. En Corse, le poids de l’emploi public est d’environ 30% supérieur à celui qu’il est en France, ce pays se situant lui-même environ 30% au-dessus de la moyenne européenne. Le secteur public intervient dans des domaines de services non marchands bien sûr, mais aussi en concurrence avec le secteur marchand, dans les transports, le courrier, l’énergie, etc. Concurrence déloyale à plusieurs titres. D’abord parce qu’utiliser de l’argent public pour abonder les comptes de telle ou telle entreprise — par exemple, chez nous, la DSP de continuité territoriale — revient à faire payer par tout le monde ce que seuls les clients des compagnies concurrentes paient. C’est pire que de la vente forcée, puisque dans ce deuxième cas, au moins, vous avez le produit en échange alors que dans le cas qui nous occupe, beaucoup payent sans consommer.

Le libéralisme que tout le monde fustige sans prendre le temps de chercher à le comprendre, ce n’est bien sûr pas l’intervention de la sphère publique dans tous les domaines de l’économie. Ce n’est pas non plus la confiscation de l’économie par quelques monopoles industriels ou financiers, ni la connivence de l’Etat avec les grands groupes, telle qu’on la voit en France. Les États aiment les monopoles, ou en tous cas les « gros », plus faciles à contrôler qu’une multitude de « moyens ». Prenons l’exemple en Corse du secteur du tourisme. Qu’une ministre française conseille ouvertement et clairement à un des acteurs insulaires les plus réputés du tourisme, qui lui faisait part des difficultés des PME corses, de « se rapprocher des majors du secteur » en est une illustration parmi d’autres. C’est pour cela que l’Etat français n’hésite jamais à étrangler les PME et à privilégier les grandes entreprises, fussent-elles multinationales. Libérer l’économie, c’est la libérer à la fois de l’emprise de la puissance publique et de celle de la puissance financière, plus étroitement liées qu’on ne le croit souvent.
Une affaire de pouvoir
Le libéralisme économique, disions-nous plus haut, n’existe ni en France, ni en Corse. Mais l’argent public non plus n’existe pas. Il serait bien plus juste, et plus honnête, de parler de l’argent du public. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Quand on nous parle d’entreprises, de spectacles, d’investissements financés par l’argent public, c’est en réalité de notre/votre argent dont il s’agit, ou de celui des banques, que vous devrez rembourser un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre. L’Etat et les collectivités sont en effet les seules entreprises légales de racket. Le mot vous choque ? Regardons sa définition : « Extorsion d’argent ou d’objets, par chantage, intimidation ou terreur« . N’est-ce pas cela dont il s’agit ? Contrairement à la contribution volontaire à l’économie que vous réalisez à travers vos achats ou vos investissements, ou à la contribution volontaire à la vie sociale que vous réalisez à travers vos dons ou votre bénévolat, cette contribution-là est obligatoire, comme le sont d’autres services dits publics que vous payez et dont vous ne pouvez de fait pas vous passer : eau, énergie, etc. N’y a-t-il pas là un véritable chantage, de même qu’il y a bien intimidation au regard des risques que vous encourrez si vous décidez de faire grève de l’impôt ?
Certes, la vie en société organisée impose de mutualiser certaines dépenses trop lourdes pour être portées par une entreprise privée seule. La vie en société organisée suppose un certain nombre de services mis en commun, ne serait-ce que pour en faciliter l’accès à tous. La vie en société organisée impose une certaine « solidarité contrainte », tant que la nature humaine n’a pas évolué au point de rendre la contrainte inutile. D’accord avec tout cela. Mais la sagesse ne conseillerait-elle pas de limiter le plus possible ce transfert de pouvoir ?

Car c’est bien de pouvoir dont il s’agit, et non d’argent. La différence entre l’argent dit public et votre argent personnel est simplement qui décide de son usage. Dans un pays au secteur public hypertrophié comme la France, ou encore plus la Corse, cela signifie donc que ce sont les politiques, élus et/ou membres de l’exécutif, qui prennent le pouvoir de gérer une grande partie de l’économie. Mais en ont-ils la compétence ?
Il serait facile de répondre que, depuis le temps, cela se saurait et qu’il suffit de regarder le résultat désastreux en France et en Corse pour répondre à la question. Mais ne nous contentons pas de cette facilité. Précisons. Quelle est la compétence-clé d’un chef d’entreprise ? C’est de savoir choisir : ses collaborateurs, ses clients, ses fournisseurs, sa stratégie, ce que fait son entreprise et, encore plus, ce qu’elle ne fait pas ou plus. Quelle est la compétence-clé d’un homme ou d’une femme politique ? C’est de savoir ne pas choisir, pour ne mécontenter personne et maintenir toutes ses chances d’être élu(e) et réélu(e) ! Je ne reviendrai pas ici sur la fabrique de l’incompétence qu’est devenue la démocratie à la française. Chacun peut juger, ici en Corse, et regarder objectivement les choix non faits par l’exécutif depuis des années, en matière de culture, de gestion des déchets ou de routes, puisque ce sont là des domaines de la responsabilité de la CdC.
Je ne prône pas ici un laisser-faire absolu. Le marché a besoin de règles. Au-delà même des domaines régaliens que sont la défense, la justice et la sécurité, certaines interventions de la puissance publique sont utiles, voire indispensables, pour réguler le fonctionnement de la société. D’ailleurs, les premières lois anti-trust ont vu le jour aux États-Unis d’Amérique, temple du libéralisme économique. Et il est légitime qu’un État puisse, par exemple par des mesures fiscales, faciliter le développement de secteurs jugés stratégiques. Je dis simplement que la sagesse impose de limiter le pouvoir de tous les trusts, y compris celui de ce trust extraordinaire qu’est la puissance publique, qu’elle soit d’Etat ou locale. Libérer l’économie est en réalité un impératif de démocratie.
Un système
On entend souvent objecter, en France comme en Corse, que le privé ne fonctionne que pour l’argent, et que seul le public permet de prendre en compte l’intérêt général. Mais ne fonctionner que pour l’argent est-il plus dangereux pour l’intérêt général que ne fonctionner que pour le pouvoir ?
Il se trouve que les hommes ne sont pas des saints. Développer une activité économique suppose des efforts, c’est souvent difficile, et les femmes et les hommes qui s’y consacrent ont besoin pour cela d’une motivation. L’argent en est une qui présente l’avantage d’être transparente, donc contrôlable, plus facilement souvent que le pouvoir.
Je l’ai écrit plus haut, il n’est pas question de défendre ici un laisser faire absolu, qui serait fondé sur une croyance implicite en la bonté intrinsèque de la nature humaine et à la capacité complète du marché à réguler la société. Le libéralisme a besoin de lois. Il a même besoin de lois sociales, et, comme le montrait John Dewey, il est souvent mal perçu parce que son projet de liberté s’est de fait trop souvent arrêté aux portes de l’entreprise.
Mais une société est un système complexe, qui ne fonctionne de façon stable et satisfaisante pour le plus grand nombre que si l’on en préserve l’équilibre. Aujourd’hui, en Corse, l’équilibre entre esprit d’entreprise et contrainte sociale est loin d’être préservé. Ceci en grande partie du fait de la France et de son idéologie étatique. Mais pas seulement. Quand, à des représentants catalans et basques soulignant la nécessité de conquérir aussi l’autonomie en matière de droit social, un syndicaliste nationaliste corse répond : ici, ce n’est pas pareil, nous voulons garder le droit social français qui protège les travailleurs, on peut s’interroger sur les croyances que cette affirmation sous-tend.
Non, le droit social français ne protège pas les travailleurs corses. Ce qui les protègerait vraiment, c’est une économie prospère et équilibrée. Parce qu’une économie prospère est le meilleur garant d’une société vivable pour tous. Et la prospérité économique suppose un équilibre entre liberté d’entreprendre, facilité pour le faire, et respect de toutes les parties prenantes, en premier lieu salariés et clients.

C’est un système vertueux qu’il nous faut mettre en place. N’opposons pas ce qui en réalité est intrinsèquement solidaire, au sens premier du terme. L’indépendance nécessite et permet de créer une prospérité endogène. Une prospérité endogène nécessite et permet de créer une société solidaire. Une société solidaire et prospère nécessite et permet de maintenir une société où la culture est vivante. Et tout cela est possible chez nous, parce que la Corse a un vrai potentiel économique. Plutôt que de vivre dans la dépendance politique, sociale, économique, nous pourrions développer nos richesses dans l’agriculture et l’agro-alimentaire, la haute technologie logicielle, l’industrie culturelle, le tourisme intelligent et durable…
Remettons les choses à l’endroit. Il n’y aura pas de libération sociale sans d’abord une libération économique. Et pas de libération économique sans libération nationale. Pour cela, il faut la mobilisation de tous les acteurs, y compris et d’abord économiques. C’est pourquoi il est urgent de construire avec eux un véritable projet économique et social pour une Corse libre et indépendante.
- La situation a peut-être évolué, mais j’ai été témoin indirect de telles conditions, dans les années 2010, lorsque j’ai eu l’occasion de réaliser en Chine des actions de formation de managers et de responsables qualité d’entreprises travaillant pour des administrations occidentales, qui m’ont relaté comment ils avaient dû imposer à certains de leurs sous-traitants des règles de simple respect humain de base, sous peine de voir résiliés leurs contrats ↩︎
- Source : The Citron in Corsica, Franck Curk, David Karp, Pierre-Jean Campocasso, and François Luro, 2023 ; notamment p. 308 et 310 ↩︎
