Distinctions

Pour Hannah Arendt, savoir distinguer est la condition même de la pensée. Parce que la pensée authentique dissout les évidences toutes faites, les amalgames et les confusions conceptuelles, elle oblige à faire des distinctions précises là où le sens commun ou l’idéologie les efface. Que dirait elle de notre monde actuel si elle vivait encore ? Peut-être nous rappellerait-elle que la confusion intellectuelle qui y règne est la meilleure préparation possible au totalitarisme. Alors, essayons de (r)établir quelques distinctions vitales.

Je n’ai pas l’outrecuidance de proposer dans cet article de tracer la distinction entre le Bien et le Mal qui semble tant manquer à notre époque. Je ne prétends pas non plus y traiter toutes les confusions qui abondent dans les débats(?) politiques, que l’on soit ou non en période électorale. Je veux juste y aborder trois sujets qui me tiennent à cœur dans l’actualité française et internationale. Et, parce que notre île n’est pas hors du monde, je veux aussi évoquer comment cette propension à la confusion se répand chez nous en Corse.

  1. Antisémitisme ou antisionisme ?
  2. La force contre le droit ?
  3. Guerre et paix
  4. Les mots ont un sens (en Corse aussi…)
  5. La Corse n’est pas hors du monde 

Antisémitisme ou antisionisme ?

Ceux qui suivent mes contributions sur les réseaux sociaux ou qui lisent régulièrement ce blog ne seront pas étonnés de voir là le premier de mes thèmes de réflexion. La montée en puissance d’un antisémitisme de gauche1, entretenu par LFI dans un but probablement électoraliste, et alimenté par des islamistes plus ou moins déclarés, qui s’est encore manifesté bruyamment dans la campagne des municipales, devrait inquiéter tout démocrate. Mais, me dit-on souvent, ce n’est pas de l’antisémitisme, c’est de l’antisionisme !

Alors, soyons précis sur les mots. Le sionisme est un mouvement, ancien, réactivé à la toute fin du XIXe siècle par Theodor Herzl, visant à « l’autodétermination politique du peuple juif par la formation d’un foyer national juif en Terre d’Israël.2 » Être antisioniste consiste-t-il donc à refuser au peuple juif le droit à l’autodétermination reconnu pour tous les autres peuples ? Ou à nier que les Juifs forment un peuple ? Ou à nier le droit de ce peuple à vivre sur sa terre d’origine ?

Tout dépend de qui se dit antisioniste. 

Il y a des Juifs antisionistes, certains par conviction religieuse, d’autres par conviction politique, et cela fait partie du débat, sain et nécessaire, au sein d’un peuple. Le sionisme ou non, c’est bien LEUR affaire. Et ceux qui s’opposent à un État juif sont partie prenante de l’autodétermination du peuple juif, que veulent les sionistes.

Il y a aussi — et c’est surtout eux que l’on entend en Europe et en France — des non-juifs antisionistes, qui affirment la main sur le cœur qu’ils ne portent pas une once d’antisémitisme. Et là, ce n’est pourtant pas leur affaire. Ils sont aussi illégitimes que ceux qui dénient au peuple corse — ou breton, ou basque, ou catalan, ou tibétain, etc. — le droit à l’autodétermination.  Car de quel droit et au nom de quoi dénient-ils au peuple juif un droit reconnu généralement à tous les autres peuples3 ? Les Juifs auraient-ils génétiquement moins de droits que les autres ? C’est bel et bien de l’antisémitisme qui anime ceux qui dénient aux seuls Juifs le droit d’avoir un État, religieux s’ils le souhaitent, sur leurs terres ancestrales. Que ce droit entre en conflit avec d’autres, c’est certain et il est vital de trouver une solution à ce conflit. Pourquoi ne pas la chercher en regardant plus largement sur la carte du Moyen-Orient plutôt qu’en se focalisant sur le petit morceau de terre qui constitua jadis les royaumes d’Israël et de Juda ?

Enfin, il y a un troisième antisionisme, celui des Islamistes ou de leurs alliés qui proclament et réclament une Palestine libérée « du fleuve à la mer« . Libérée de qui ? Des Juifs, bien sûr. Aucune revendication de libération de la Palestine n’existait quand c’était l’Empire ottoman qui imposait sa loi. Il y avait une volonté de libération des Arabes, sur laquelle d’ailleurs Lawrence d’Arabie s’est appuyé, mais point de Palestine à l’horizon. C’est la création de l’Etat d’Israel en 1948 qui s’est accompagnée de la naissance, quasiment ex-nihilo, et du peuple palestinien, et de la revendication de « débarrasser » cette terre des Juifs, y compris de ceux qui y étaient installés depuis des siècles. Les manifestes des Frères musulmans, du Hamas et bien sûr de la République islamique d’Iran, pour ne citer que les plus remarquables, sont édifiants sur le sujet. Aucune personne de bonne foi ne peut douter de l’antisémitisme de ce courant, même s’il le cache sous le mot d’antisionisme. Et pourtant, ce sont bien des représentants ou des alliés notoires de ce courant dont LFI a parsemé ses listes aux élections, ou qu’elle a fait élire au parlement européen. 

Pour être juste sur les termes et précis dans les idées, il convient donc de distinguer d’où parlent celles et ceux qui se disent antisionistes : Juifs, ils défendent une opinion, au sein de leur propre peuple, respectable et parfaitement distincte de l’antisémitisme ; non-Juifs, ils cachent derrière ce terme un antisémitisme au moins latent, quand il n’est pas dominant.4

Pour ma part, je suis clairement sioniste, parce que je ne vois pas au nom de quoi on dénierait au seul peuple juif le droit à l’autodétermination politique et à la formation d’un foyer national.

La force contre le droit ?

Dans une récente émission sur France Inter, la présentatrice introduisait un éditorial de Patrick Cohen par ces mots : « à un moment [aujourd’hui] où la force s’oppose au droit… », faisant référence aux récentes interventions armées des USA, contre Maduro et contre la République Islamique d’Iran. Le « droit international » est devenu, ces dernières années, le marqueur du camp du Bien, la force étant réservée au camp du Mal, qu’il s’agisse de Poutine ou de Trump. Oublié le « devoir d’ingérence » naguère prôné par Bernard Kouchner, pourtant digne représentant du camp du Bien. Cette opposition a-t-elle réellement un sens ?

L’idée même de « droit international » mérite pour le moins d’être questionnée5. Cristallisée — en Europe tout au moins — au XVIIe siècle, en particulier au moment des traités de Westphalie, cette notion connaît une nouvelle vigueur avec la naissance de la SDN, puis, plus encore, de l’ONU. Mais, en même temps, elle repose en quelque sorte sur un abus de langage, si on la compare à la notion habituelle de droit, au sens de l’Etat de droit. Il n’y a en effet, en matière de « droit international », pas de lois, mais des traités, signés entre nations et, parfois, soumis à ratification auprès des parlements, voire des peuples. Cependant, le précédent de la Constitution européenne, rejetée par référendum, mais remise en selle, camouflée, par le traité de Lisbonne, rappelle à quel point le contrôle démocratique sur les traités internationaux est considérablement plus faible que celui sur les lois nationales, ce qui n’est donc pas peu dire…

En réalité, le « droit international » consacre avant tout des rapports de forces entre États. Il n’y est pas question de justice, contrairement à ce que l’on entend généralement allant de pair avec le droit, mais de stabilité des États et de maintien des équilibres entre puissances. Ses thuriféraires profitent de l’ambiguïté du terme pour tenter de faire croire à l’opinion publique que le droit international représente le Bien, quand il ne vise en réalité que le maintien du statu quo. Aucune libération de colonie n’a été conforme au droit international de l’époque. Aucun soutien de l’étranger à des révolutions libératrices n’est conforme au droit international.

Les interprétations de ce droit sont de plus à géométrie variable, en fonction des circonstances et des… rapports de forces. Ainsi, l’intervention militaire de la première guerre du Golfe en 1990 est-elle conforme au droit international, alors que la seconde, qui pourtant n’était ni plus ni moins moralement justifiée, ne l’est pas. La Guerre de Corée fut conforme au droit international, pas celle du Vietnam. Il y a là une bonne dose d’hypocrisie, permise, au moment de la guerre de Corée, par la politique de la chaise vide choisie par les Soviétiques à cette époque, et, pour la Guerre du Golfe, par l’euphorie de la chute du mur.

Le droit international ne s’oppose donc, en réalité, jamais à la force, puisqu’il n’en est que le reflet et, parfois, l’habillage. Alors, que se passe-t-il de spécifique aujourd’hui, en particulier avec Trump ? Pour une part de l’opinion publique européenne sinon dominante, en tout cas plus tonitruante que le reste, Trump est le Mal. Ses interventions, même contre l’un des régimes les plus odieux de la planète — la République islamique d’Iran — doivent donc être dénoncées, surtout si, en plus, elles se font en alliance avec Israël — encore une manifestation criante de l’antisionisme-antisémitisme évoqué plus haut. Elles ne peuvent l’être au nom de la morale, car, à l’exception de quelques LFIstes et, bien sûr, des Islamistes, personne ne défend un régime qui assassine plusieurs dizaines de milliers d’opposants et qui se dote d’un arsenal balistique et potentiellement nucléaire de nature à ébranler le monde. Reste donc à dénoncer l’entrave au droit international. La position du camp du Bien peut être grosso modo résumée ainsi : oui, le régime islamiste iranien est dangereux et doit être contrôlé, voire éliminé, mais seulement dans le strict respect du droit international. Impossible, bien sûr, mais que valent les vies de dizaines de milliers d’opposants iraniens face à un si beau principe ?

Car on est ici, au mieux, dans le domaine du vœu pieux — wishful thinking, disent les Anglais. Un régime totalitaire qui ne respecte pas son propre peuple n’a que faire du droit international, sauf quand il lui sert contre ceux qu’il veut détruire. Et, nous l’avons vu, le droit international n’aide pas la justice, mais le statu quo. Quand bien même d’ailleurs il y aurait un fond de morale derrière le droit international, il aurait besoin de force pour s’imposer. Cette force émanerait naturellement de l’ONU. Or, celle-ci est totalement neutralisée par sa composition même : que le représentant de la République islamique d’Iran siège au Conseil des Droits de l’homme de l’ONU serait comique si cette impuissance, ou cette complaisance, n’était pas si tragique. Les seules forces qui peuvent s’opposer à un État néfaste sont donc nationales, et ne peuvent le faire qu’hors du cadre de l’ONU6, donc du droit international.

Une telle situation n’est d’ailleurs pas sans précédent. Au moment de la drôle de guerre, en décembre 1939, Churchill déclarait, en se faisant l’avocat d’une intervention précoce en Norvège : « Les petites nations ne doivent pas nous lier les mains quand nous combattons pour leurs droits et leur liberté… L’humanité, plutôt que la légalité, doit être notre guide.7 »

Le « droit international » est un abus de langage. Il est très éloigné des notions de justice ou de morale internationales. Il ne s’oppose pas à la force, mais, dans les faits, au changement. « Règles visant à préserver les États et les équilibres » serait une formulation plus exacte. 

Pour ma part, je partage avec Churchill la conviction qu’il est des circonstances où le devoir d’humanité l’emporte sur le respect de la légalité, des États et des équilibres existants.

Guerre et paix

Qui ne préfèrerait pas la paix à la guerre ? Les militaires sont les premiers à savoir combien la guerre est dure, et même les marchands de canons préfèrent la peur de la guerre à la guerre elle-même. Pour autant, rappelons un instant les mots de Robert Musil dans L’homme sans qualités [1930-33] : « Rien n’est plus dangereux, en diplomatie, que de parler de la paix en amateur ! Chaque fois que le désir de paix a atteint une certaine intensité et n’a pu être contenu, on a eu la guerre ! » Affirmation ô combien prémonitoire plus de 5 ans avant Munich !

Toutes les guerres se valent-elles ? Toutes les paix sont-elles également souhaitables ? Ces questions sembleront probablement odieuses aux pacifistes de salon que le confort de notre civilisation occidentale a engendrés en nombre… Et pourtant, j’ose une affirmation qui ne plaira probablement pas : le monde est en guerre, a toujours été en guerre et sera toujours en guerre. Pour ce qui est du passé, cette affirmation est facile à vérifier. Pour ce qui est du futur, ce n’est pas du pessimisme, ni de la lecture du marc de café, mais de l’analyse. Les conflits entre groupes humains sont inévitables et sont même le moteur de l’humanité. Sans conflit, pas de changement, pas d’évolution, pas de progrès. Certes, conflit ne signifie pas automatiquement guerre. Mais tant qu’il restera sur terre un groupe humain qui croit qu’il est plus fort que les autres, il y aura des guerres.

Ce qui nous conduit à notre présent, et aux questions qui entamaient le paragraphe précédent. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Européens se sont plu à se croire en paix. C’était faire peu de cas des multiples guerres de décolonisation, de la guerre dite froide et de ses déclinaisons hors d’Europe. Depuis la chute du Mur, quand d’aucuns se précipitaient pour se partager les « dividendes de la paix », la situation ne s’est pas améliorée, au contraire : Afrique, Amérique latine, Asie, Moyen-Orient, et de nouveau Europe, il n’est que très peu de régions du monde qui ne résonnent du bruit des canons. On peut en pleurer. Ou essayer de comprendre, de distinguer les agresseurs, de prendre parti du bon côté. 

Car le pacifisme n’a rien de moral. Être pour la paix avec la République islamique d’Iran, c’est donner un blanc seing à ce régime pour continuer à tenir son peuple en servitude et à massacrer ses opposants. Être pour la paix à Gaza après le pogrom du 7 octobre 2023, c’est donner un blanc seing au Hamas pour massacrer et torturer des Juifs dont le seul tort est de vouloir vivre heureux. Robert Musil entrevoyait Munich avec plusieurs années d’avance. On sait aujourd’hui que si la France avait réagi vigoureusement et militairement à la remilitarisation de la Rhénanie, il est fort possible qu’Hitler soit tombé. Mais le sort des Juifs en Allemagne n’intéressait pas plus les pacifistes d’alors que celui des Juifs — ou des Iraniens, ou des Afghan(e)s —  d’aujourd’hui n’intéresse nos donneurs de leçons de morale internationale. Le seul belligérant qui trouve grâce à leurs yeux est… l’Ukraine. 

Arrêtons-nous un instant sur ce théâtre de guerre. L’agression de Poutine sur des parties de l’ancien empire soviétique ne date pas de février 2022. Avant, il y avait eu la Tchétchénie — une des guerres les plus violentes et sauvages de ces dernières décennies, qui a fait la réputation d’homme de fer de Poutine — et la Géorgie. Mais c’était loin ! Pas de quoi fouetter un Poutine ! L’Ukraine, c’est différent. Pourquoi ? Parce que le Bien est du côté de Kiev ? Pourtant, Kiev porte une responsabilité au moins égale dans la mise à feu des poudres et la non-application des accords de Minsk II, sans compter sa proclamation de vouloir rejoindre l’OTAN et l’UE. Prétexte pour Poutine ? Peut-être aurait-il fini par envahir l’Ukraine, mais rien ne le prouve. Et si la France et l’Allemagne, qui étaient les garantes du respect des accords de Minsk, avaient rempli leur mission, on n’en serait peut-être pas là. Seulement voilà, les richesses de l’Ukraine intéressent l’empire naissant que se veut l’Union Européenne, comme elles intéressaient son grand frère américain. Alors, Zelensky, belliciste entouré de corrompus, mérite des lauriers quand Netanyahou, son décalque israélien, ne mérite que la CPI.

Si j’établis ici un parallèle entre l’Ukraine et Israël, c’est pour mieux souligner les motivations réelles des moralistes de la Paix. En fait, la motivation principale est la peur, certains diraient la lâcheté. Quand une guerre menace de nous toucher directement, on prend le parti le plus susceptible de nous en protéger : en Ukraine, on soutient Zelensky, parce que, tant qu’il « occupe » Poutine, ce dernier ne risque pas d’attaquer ailleurs. Au Moyen-Orient, on prend des gants avec les Palestiniens ou les Islamistes, parce qu’ainsi, on croit se protéger, au moins en partie, des attentats. Cela peut être compréhensible et Keir Starmer au Royaume-Uni énonce ce principe plus clairement et plus franchement que ses homologues européens. Et au moins, il a la décence de ne pas y ajouter des leçons de morale !

Car la morale, ce serait autre chose. Dans les années 193x, la morale aurait voulu que les démocraties agissent vite et fort contre Hitler. Dans les années 202x, la morale voudrait que les démocraties agissent vite et fort contre les totalitarismes, en particulier contre le plus dangereux d’entre eux : l’islamisme. Ce qui les empêche, comme ce qui les ont empêché il y a presqu’un siècle, bien plus que l’amour de la paix, c’est l’amour de l’argent et du confort. L’économie s’accommode mieux de dictatures, fussent-elles sanguinaires, que de guerres ouvertes. 

Alors, soyons pacifistes si nous n’avons pas le courage de combattre nos ennemis. Mais n’habillons pas ce pacifisme d’habits lumineux de morale. La lâcheté n’a jamais été une valeur morale. Ghandi lui-même affirmait en 1920 : « Je crois vraiment que là où il n’y a que le choix entre la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence […] Je préférerais que l’Inde eût recours aux armes pour défendre son honneur plutôt que de la voir, par lâcheté, devenir ou rester l’impuissant témoin de son propre déshonneur. Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la violence […] Le véritable courage de l’homme fort, c’est de résister au mal et de combattre l’injustice en prenant le risque de mourir pour ne pas tuer, plutôt que celui de tuer pour ne pas mourir. Le plus grand courage, c’est de résister au mal en refusant d’imiter le méchant.8» Ce sont là les paroles d’un homme courageux et digne du plus grand respect. Loin des niaiseries qui fleurissent aujourd’hui au nom du « droit international ».

Le pacifisme de nos sociétés occidentales est à géométrie variable et cache mal la lâcheté qui en est la véritable motivation. Vouloir la paix nécessite pourtant parfois de faire la guerre, pour éradiquer les formes les plus dangereuses de totalitarisme agressif : nazisme hier, islamisme aujourd’hui.

Pour ma part, je ne suis pas sûr d’avoir le courage d’un Gandhi, mais je fais mien son conseil de choisir la violence contre la lâcheté. Toutes les guerres ne sont pas égales, et certaines peuvent même être justes9

On pourrait poursuivre presqu’à l’infini l’inventaire des confusions qui règnent aujourd’hui dans nos sociétés, en ces temps où le pathos écrase le logos, où le sentiment malmène la raison : l’aide à mourir humaniste, le rejet de l’islamisme assimilé à de l’islamophobie, la société liquide confondue avec une société ouverte, le fascisme dénoncé partout, même là où il n’y en a pas trace, la légende selon laquelle l’extrême-droite était collabo et la gauche résistante, chaque jour abonde en discussions fondées sur des concepts mal définis, des abus de langage, voire de purs mensonges facilités par l’inculture historique. Nous y reviendrons peut être dans les mois à venir. Pour l’instant, revenons plutôt chez nous, en Corse.

Les mots ont un sens (en Corse aussi…)

Chez nous aussi, la confusion des idées semble se développer. Avec 5000 nouveaux arrivants chaque année, comment la Corse pourrait-elle échapper aux maux français ? Mais nous avons aussi nos spécificités en la matière ! 

Ainsi en est-il, dans notre politique insulaire, du mot « nationaliste ».

Qu’est-ce que le nationalisme ? Les définitions usuelles convergent autour de : un principe politique qui tend à légitimer l’existence d’un Etat-nation pour chaque peuple.10 Comment alors peut-on se dire nationaliste corse et prôner un maintien de la Corse dans la République française ? C’est pourtant l’exploit que réussit Gilles Simeoni, qui affirmait en 2024, par exemple, vouloir « Inscrire de manière irréversible une Corse autonome au sein de la République, sans retour en arrière. » « Je suis attaché à une Corse française », ajoutait-il à peu près à la même époque dans plusieurs média. Il n’a jamais varié sur ce point, et en même temps (décidément, le « en même temps » est un mal français depuis un certain Emmanuel !), il se prétend nationaliste et allait même jusqu’à affirmer en 2017, dans une interview à Libération : « La quasi-totalité des Corses sont nationalistes » !

On pourrait ne voir là qu’effet bénin de l’hyperbole à laquelle les hommes politiques, sous toutes les latitudes, sont habitués. Mais entretenir la confusion sur un sujet aussi important que l’avenir d’un peuple dégrade en réalité considérablement la qualité du débat démocratique. Ce « nationalisme fourre-tout » permet de conserver le flou, si ce n’est le silence complet, sur le projet que l’on propose aux Corses, et même d’ailleurs sur ce que c’est qu’être Corse ! Ainsi, la proposition d’autonomie résultant du processus de Beauvau ne fait aucune référence au peuple Corse11, et la formule magique « la Corse fabrique des Corses » dispense de s’interroger sur le futur de ce peuple. Cela permet aussi de camoufler un nouveau clanisme sous des dehors plus acceptables, quand on a combattu les clans anciens qui maintenaient l’île sous leur coupe. Et cela permet enfin de gagner des majorités factices dans des élections, au détriment de la clarté du débat et donc de la démocratie. 

Hannah Arendt, je le rappelais en liminaire, considérait la clarté des concepts comme une condition de la pensée. Ajoutons que c’est aussi une condition de la démocratie, et la confusion entretenue en Corse sur le concept de nationalisme ne peut qu’éloigner la perspective de rendre un jour à ce peuple les outils d’une véritable autonomie. 

Pour ma part, je reste convaincu que les seuls nationalistes en Corse sont, par définition, celles et ceux qui aspirent à l’indépendance, et que c’est cette perspective qu’il est urgent de construire et de rendre tangible par un véritable projet.

La Corse n’est pas hors du monde 

Terminons cette réflexion en rappelant que les problématiques évoquées plus haut concernent aussi la Corse. Je veux m’adresser ici en particulier aux nationalistes, les vrais. 

Pour ce qui est l’antisionisme/antisémitisme, l’Ile des Justes est pour l’instant loin du déferlement qui arrive de l’autre côté de la mer. Mais elle n’est pas pour autant immunisée, comme l’a tristement rappelé l’épisode de la « motion Palestine » de l’Assemblée en juin dernier, fortement saluée par LFI. Importer les conflits venus d’ailleurs, de surcroît en se trompant de camp, n’est pas une bonne stratégie. 

Ce qui n’est pas non plus une bonne stratégie, c’est de faire comme si le monde n’avait pas changé depuis 40 ans. Le droit international a perdu en crédibilité ce qu’il a gagné en notoriété. L’UE a perdu ses fondamentaux. L’ONU est de plus en plus paralysée. La « real politik12 » est plus que jamais d’actualité, ce qui a pour nous deux conséquences majeures.

Ni l’UE, ni l’ONU, l’une en voie de devenir un Empire, l’autre décrédibilisée par sa complaisance vis-à-vis des pires régimes de la planète, ne nous aideront à obtenir autonomie ou indépendance. Elles ne nous aideront pas non plus à convaincre les Corses d’aller de l’avant. Ce sont aujourd’hui les plus frileux qui s’attachent le plus à ces institutions. Ce qui peut convaincre les Corses, c’est un projet qui mette en valeur et en perspective la Corse que nous voulons, fière de son histoire et de ses réalisations, autonome économiquement, libre de construire son avenir. Ne perdons pas de temps à convaincre de notre bon droit ceux qui n’en ont que faire, à l’ONU ou ailleurs. 

Ce qui ne veut pas dire qu’il ne nous faut pas rechercher des alliés hors de Corse, au contraire. Mais, là aussi, le réalisme doit l’emporter. Certes, le cœur nous pousse naturellement à la solidarité avec les autres « nations sans État » d’Europe. Mais, dans un monde en guerre ou presque, ce sont des États qu’il nous faudra convaincre. Le Royaume-Uni du Brexit aurait pu être un ami, quand toute l’Europe combattait et vilipendait le choix de son peuple. L’Italie si proche a vocation à être un partenaire majeur.

Et d’ailleurs, si « l’indépendance tout de suite » nous fait peur, pourquoi ne pas promouvoir une indépendance association, à l’instar des Marshall avec les Etats-Unis ou des iles Cook avec la Nouvelle-Zélande ? N’est-ce pas ce que recherchait Paoli avec l’Angleterre du Royaume Anglo-Corse, après l’avoir en vain réclamée de la France révolutionnaire ? Je ne crois pas que la France d’aujourd’hui soit davantage prête que celle des Jacobins de 1791 à considérer un tel statut. Mais la Grande-Bretagne ou, plus encore, l’Italie, pourrait y être sensibles13. Encore faudrait-il que les nationalistes corses se penchent sur la question au lieu de chercher une illusoire autonomie de transition dans la République française. 

Le monde est en crise ? Bonne nouvelle ! Les crises portent en elles les espoirs de transformation. À condition toutefois de savoir établir les bonnes distinctions, saisir les opportunités et ne pas se tromper de combat.

  1. Il va de soi que l’antisémitisme « traditionnel » de droite n’est pas plus acceptable. Force est simplement de constater qu’il se fait aujourd’hui plus discret.  ↩︎
  2.  Source Wikipédia, qu’on ne peut guère accuser de biais pro Israélien. ↩︎
  3.  C’est bien la raison pour laquelle la France refuse de reconnaître l’existence du peuple corse. Une telle reconnaissance entraînerait de facto le droit à l’autodétermination, ou en tous cas rendrait beaucoup plus difficile de le refuser. ↩︎
  4.  Je parle bien d’antisionisme et pas d’opposition à la politique du gouvernement israélien. Une telle opposition est bien évidemment légitime, comme pour tout gouvernement de la planète. Force est cependant de constater que, justement, il y a parmi les voix non-juives en France et en Europe une pression contre le gouvernement israélien incommensurablement plus forte que contre tout autre gouvernement de la planète, même ceux qui commettent, en Chine, en Corée du Nord, en Iran, au Soudan ou dans divers pays d’Afrique, des exactions bien plus nombreuses et abjectes que celles commises par le gouvernement d’Israël. Est-ce par antisionisme ou antisémitisme ? ↩︎
  5.  Je ne reviendrai pas ici sur des institutions profondément anti démocratiques comme la CPI, devenues les otages d’une gauche plus ou moins extrême, et que j’avais évoquées il y a un peu plus d’un an ici. Et je n’évoquerai pas non plus la caricature que donne Francesca Albanese du droit, quand elle ne fait en réalité que défendre les terroristes. Ce ne sont là que d’autres illustrations des propos que je développe dans ces lignes. ↩︎
  6.  Les deux exceptions évoquées précédemment : guerre de Corée et première guerre du Golfe, ont été permises par des circonstances exceptionnelles.  ↩︎
  7.  Small nations must not tie our hands when we are fighting for their rights and freedom … Humanity, rather than legality, must be our guide.’ Note by the First Lord of the Admiralty, 16 December 1939, War   Cabinet Papers, CAB/66/4/12., cité dans The Battle of the Atlantic, ed. Penguin Books. Précisons que si l’intervention britannique en Norvège avait eu lieu fin 1939 ou début 1940, comme le réclamait Churchill, plutôt qu’en avril, c’est-à-dire après les Allemands, son résultat aurait peut être changé le déroulement de la guerre. ↩︎
  8.  In Gandhi, The Collected Works of Mahatma Gandhi, Ahmedabad, The Publications Division, Ministry of Information and Broadcasting, Government of India, 1965, Vol. 18, p. 132-133. Cité par Jean-Francois Bernardini sur le site web du Mouvement pour une Alternative Non-violente, 16 octobre 2019  ↩︎
  9.  Non, je ne suis pas naïf. Je sais bien que des intérêts se cachent derrière toutes les guerres, ne serait-ce que ceux des marchands de canons. Pour autant, je réclame mon droit absolu à considérer qu’il était juste en 1940-45 d’éliminer le nazisme et le militarisme japonais, et qu’il serait juste aujourd’hui d’éliminer le régime des mollahs et ses proxies. J’ajoute même que, dans les deux cas, si on s’y était pris plus tôt, ça aurait été moins coûteux en souffrances humaines. Cela s’appelle « établir des distinctions » ou « discerner ». ↩︎
  10.  J’ai repris ici les mots de Wikipedia français. Ils sont quasiment les mêmes dans la version anglaise de l’encyclopédie en ligne. Une recherche sur Google donne à peu près le même résultat. De même d’ailleurs que la lecture d’ouvrages comme La nation dans tous ses états, d’Alain Dieckhoff, ou Irish Freedom, the history of nationalism in Ireland, de Richard English, pour donner quelques exemples… ↩︎
  11.  cf. note 3 ci-dessus ↩︎
  12.  Politique fondée sur l’évaluation du réel, du rapport de force, sur l’intérêt, et excluant les considérations idéologiques. ↩︎
  13.  Je sais quelles sont les tensions entre Londres et Edinburgh, ou entre Rome et les indépendantistes sardes. Cela dit, l’autonomie de l’Ecosse ou celle de la Sardaigne n’ont aucune commune mesure avec celle proposée par Paris à la Corse. Et je n’ai jamais dit qu’une éventuelle indépendance association avec l’Italie ou la Grande Bretagne étaient aujourd’hui dans les programmes de ces pays, ni qu’elles seraient possibles sans combat. Je dis simplement que c’est peut-être un combat moins perdu d’avance que celui qui consiste à amender le jacobinisme français, et qu’il mérite au moins d’être considéré dans ses implications éventuelles plutôt qu’ignoré. ↩︎