Aggiornamento

La tradition veut que les débuts d’année soit favorables aux bonnes résolutions et aux changements. Et si cela valait pour les hommes et femmes politiques de notre pays, et pour leurs doctrines ? Par « notre pays », j’entends la Corse, même si les politiques du pays voisin pourraient aussi gagner à une nécessaire mise à jour. 

Le site web de l’Abbaye de Solesme donne cette définition du mot Aggiornamento :

« Terme italien signifiant littéralement « mise à jour », employé après le Concile Vatican II pour désigner le processus mis en œuvre pour présenter l’Évangile d’une manière adéquate à notre temps. »

C’est bien d’une telle mise à jour que je veux parler ici : il ne s’agit pas dans mon esprit de changer le credo nationaliste corse, mais d’adapter sa liturgie aux réalités de notre siècle. 

Garder le bébé…

Le nationalisme corse est un humanisme, contrairement aux nationalismes étriqués qui fleurissent régulièrement, et particulièrement aujourd’hui, dans les pays qui s’imaginent dotés de la mission de guider le monde en soumettant d’autres peuples. C’est un humanisme, parce que, depuis Paoli, il est fondé sur les plus belles idées et valeurs des Lumières : le respect — des personnes, des religions et des peuples — ; la générosité ; la solidarité – vitale, il est vrai, dans une île où la proximité est la règle et où la montagne impose parfois un éloignement des services de base devenus aujourd’hui, ailleurs, à portée de chaque main — ; l’attachement à la liberté, poussé parfois à l’extrême.

Au XVIIIe siècle, ce nationalisme corse a donné la première Constitution moderne d’Europe, une pratique d’une laïcité avancée et bien éloignée de la laïcité virulente à la française, une expression claire et toujours pertinente du droit fondamental des peuples à l’autodétermination. Cet héritage est d’une actualité étonnante deux siècles et demi après la fin des espoirs levés par les Révolutions corses. Il serait dommage de le mettre au rancart. Même si certaines de ces dimensions sont aussi les causes mêmes de ses échecs. L’attachement à la liberté se traduit souvent en indiscipline, facilitant la tâche de ses ennemis, la solidarité s’exprime parfois dans un clanisme pas toujours propice au progrès, le sens du respect est parfois transformé en susceptibilité exacerbée peu favorable aux alliances et compromis… La réalité des sociétés humaines est toujours complexe, et celle des sociétés qui érigent la liberté et la démocratie en points cardinaux encore plus. Mais cette complexité est justement ce qui fait du nationalisme corse un véritable humanisme apte à traverser les époques.

… mais jeter l’eau du bain 

En revanche, la façon dont il a redéfini au XXe siècle son « corpus idéologique », sa liturgie, mérite d’être aujourd’hui remise en cause. Parce que notre société, en Corse comme ailleurs, est en train de changer en profondeur. Ce n’est pas une simple évolution à laquelle nous assistons, mais bien une mutation. La transformation actuelle du monde revêt tous les aspects d’une crise systémique : crise des valeurs sous les coups de boutoirs des migrations et donc des métissages de cultures, crise économique due en grande partie au rééquilibrage entre les continents, crise écologique provoquée par la poussée démographique et le développement qui en résulte, crise géopolitique due à la volonté de puissance intacte de l’ancien monde et l’éveil du nouveau, crise politique accélérée par l’explosion du cadre naturel des démocraties — la nation — et l’émergence de nouveaux modèles de « techno-dictatures soft ». Bref, l’environnement dans lequel s’exprime aujourd’hui le nationalisme corse est bien différent de celui qui a vu sa renaissance il y a environ un demi-siècle. Et bien évidemment ces transformations se répercutent sur notre île : pression des nouveaux arrivants, conséquences des crises économiques, perte des repères que constituent des valeurs partagées, essor de nouveaux courants politiques d’extrême droite, naguère réservés aux sbires du colonialisme français.

Les dangers qui menacent la Corse et son peuple aujourd’hui sont eux aussi redéfinis. Les anciens dangers — volonté d’effacement par la France, dilution, disparition progressive de la langue et de la culture, etc. — sont ravivés, et de nouveaux apparaissent : ceux qui frappent le continent — violence endémique du type « banlieues », « post-démocratie » — euphémisme désignant de fait une techno-dictature plus ou moins soft —, difficultés économiques aggravées ; et d’autres plus spécifiques, comme la tendance à l’auto-flagellation permanente face à la criminalité organisée, ou la perte de confiance dans l’idée même de droits nationaux, entretenus par l’Etat français et son meilleur allié sur l’île, l’actuelle majorité territoriale. La victoire électorale des nationalistes en 2015 a été une victoire Janus : un commencement, mais, très vite, une déception qui marque la fin d’une certaine forme de nationalisme, ou la fin des illusions concernant certains courants du nationalisme. Le débat — ou son absence — sur le projet d’autonomie « de Beauvau » est à ce titre significatif : c’est la première fois au cours du dernier demi-siècle qu’une part significative du mouvement national corse considère qu’un projet de réforme institutionnelle — un nouveau statut— comporte plus de risques que d’avantages. Lucidité tardive ou marque d’une transformation profonde des conditions socio-politiques ?

Bref, il est temps, si l’on veut préserver l’essentiel, c’est-à-dire un véritable espoir de renaissance pour la nation corse et une perspective réelle de recouvrer sa souveraineté, de changer l’eau du bain qui a été usée au cours des cinq dernières décennies. 

Repenser le nationalisme dans un cadre global

Le nationalisme corse s’est toujours inscrit dans des combats universels. Celui de Paoli s’inscrivait dans les Lumières et l’émancipation des peuples qui devaient marquer le XVIIIe siècle en Europe et en Amérique. Celui du XXe siècle s’inscrivait dans le courant de décolonisation qui traversait alors la planète, d’Asie en Afrique. Ce courant était alors soutenu par l’Union Soviétique, même si ce n’était pas sans arrière-pensées peu vertueuses, et il était donc naturel que le nationalisme corse penche à gauche aussi « à l’intérieur », en inscrivant la « libération sociale » et l’anticapitalisme en haut de son agenda. 

Les Lumières se sont éteintes, en partie dès la Terreur française — rejetée par Paoli qui préféra alors lier le destin de la Corse à celui de l’Angleterre — et le centralisme jacobin, puis bonapartiste. Le communisme a montré partout son inefficacité, sauf en matière de crimes. Sa version édulcorée, la social-démocratie, peine à saisir les enjeux et les transformations du monde. Les vieux démons totalitaires reviennent : en France avec LFI et quelques autres ; au Venezuela, où, si la fin de Maduro est une bonne nouvelle puisqu’elle met fin à un de ces nouveaux totalitarismes, la façon dont elle est advenue est moins bonne dans ce qu’elle pourrait présager ; et, sous des formes nouvelles, en Chine capitaliste, en Russie. Dans quel combat de notre siècle s’inscrit le nationalisme corse ?

À l’évidence, ce ne peut plus être le combat d’une gauche sociale, confisqué dans nos pays par des forces de fait bien plus réactionnaires que progressistes. Il y a toujours des pauvres, mais on sait aujourd’hui que le socialisme en crée encore plus, en appauvrissant les riches au lieu d’enrichir les pauvres. La réussite de Milei en Argentine, qui a su à la fois relancer l’économie, libéraliser le pays et faire reculer la dette et la pauvreté, montre, s’il en était besoin, que la liberté est un moteur efficace, et ne signifie pas la jungle. Ce libéralisme-là semble plus efficace que les discours et pratiques imprégnés des vieux rêves socialistes, en cours en Europe.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher le clivage dans lequel le nationalisme corse trouve naturellement sa place. L’enjeu central des décennies à venir n’est pas social, n’est pas même environnemental, il est éminemment politique : le monde sera-t-il gouverné par une poignée de dirigeants globaux, impériaux, appuyés sur des technologies de l’information qui peuvent le pire comme le meilleur, ou restera-t-il des espaces où les peuples conserveront leur souveraineté ? Nous avons, à Liassi, nommé ce combat celui de la subsidiarité généralisée contre la centralisation mondialisée. Il est vital pour la démocratie, car il ne peut exister de véritable démocratie que fondée sur la subsidiarité, c’est-à-dire sur le respect de la dignité de chaque personne et de chaque groupe humain et la reconnaissance de leur capacité intrinsèque à administrer eux-mêmes les affaires qui les concernent. Ce n’est là que la déclinaison des idées des Lumières, actualisées pour tenir compte à la fois des technologies nouvelles’ et du bond immense qu’à connu l’instruction publique en deux siècles. 

Un aggiornamento urgent

S’inscrire dans ce combat, en apprenant du passé et en s’adaptant au présent, a des implications très concrètes sur le discours et sur les priorités. 

Tout d’abord il faut mettre l’économie et non le social au premier plan. Parce que, dans un monde qui a les moyens d’être vraiment globalisé, tout peuple dont la nourriture continuera à dépendre de l’extérieur sera condamné à être soumis. Je ne reviendrai pas davantage ici, sur la nécessité de rompre avec le carcan idéologique de la gauche du XXe siècle, déjà évoqué sur Liassi, et je suggère au lecteur intéressé de relire ici et nos réflexions sur les enjeux d’une vraie politique économique nationale corse.

Ensuite il est nécessaire de prendre à bras le corps les problématiques qui concernent le monde occidental aujourd’hui : l’islamisme, la laïcité, les migrations, la sécurité internationale autant qu’intérieure. La Corse est une île, mais la protection que cela lui apporte est relative. 

L’islamisme est le totalitarisme du XXIe siècle. Allons nous laisser à l’extrême droite le monopole du combat contre lui ? S’il n’y a pas eu d’attentat jusqu’à présent sur notre île, pouvons-nous pour autant rester indifférents à une idéologie mortifère qui n’en finit pas de s’épandre ? En matière de laïcité, la Corse de Paoli a su innover, dans une tradition plus italienne que française, comme le soulignait Jean-Guy Talamoni lors des premiers entretiens d’Aurelius le 10 janvier. Saurons-nous définir une laïcité du XXIe siècle ? Saurons-nous redéfinir ce qu’est « vivre ensemble » aujourd’hui ?

En matière de sécurité internationale, la troisième guerre mondiale est largement entamée, en particulier par la volonté de puissance, nouvelle, d’un Empire européen en cours de constitution. Allons-nous continuer à entretenir l’illusion que l’Europe garantirait paix et stabilité ? Les alliances internationales que devraient passer les « Nationaux » Corses du XXIe siècle doivent impérativement intégrer ce contexte doublement guerrier : l’islamisme d’un côté, les dictatures softs, chinoise en particulier, mais aussi eurocrate, d’un autre. Il nous faut naviguer en évitant les écueils que sont un anticolonialisme de slogans plus que de réflexion, un angélisme europhile, voire européiste, un anti-américanisme de temps de paix. Il nous faut dégager une voie originale pour la Corse, inspirée de la tradition de neutralité lucide de la Suisse ou du non-alignement du Vietnam. Et s’inspirer du pragmatisme de Pasquale Paoli dans nos relations avec l’Angleterre ou l’Italie…

En matière de sécurité intérieure, peut-on se satisfaire longtemps de slogans, d’auto-flagellation ou d’indignation morale face au développement d’entreprises criminelles qui n’ont de corses que le terrain de jeu ? Le régalien devrait être la première part de pouvoir que revendiquent de véritables nationalistes, car c’est de lui que dépend la vie même de la nation corse. Une véritable réflexion sur la justice et la police est nécessaire. Elle ne saurait être renvoyée aux Calendes grecques, au prétexte que c’est le domaine de l’Etat. C’est justement un État corse que nous voulons et dont nous avons besoin. Comment entraîner les Corses dans une véritable dynamique nationaliste si nous ne tentons pas de répondre à leurs inquiétudes du quotidien ?

Répondre à leurs inquiétudes suppose aussi, d’ailleurs, de travailler sur le fonctionnement de la démocratie en Corse même. On ne peut pas se contenter d’une subsidiarité limitée aux institutions centrales de l’île. Ajaccio n’a pas vocation à remplacer Paris. La démocratie est complexe par essence, et réfléchir aux contre-pouvoirs autant qu’aux pouvoirs, aux échelons locaux autant qu’à celui de la Corse dans sa globalité, à la gouvernance dans les domaines économiques stratégiques, est indispensable pour donner un vrai contenu à l’autonomie ou à l’indépendance. Ces réflexions ont été totalement absentes du pseudo débat sur l’autonomie « Beauvau ». 

Nous ne prétendons pas, à Liassi, avoir réponse à toutes ces questions. Il nous arrive d’y apporter notre contribution, mais ce qui nous semble essentiel, c’est que le mouvement national corse se saisisse de ces sujets et y apporte des pistes de réponses, plutôt que de se limiter à réactualiser les slogans de ses origines. Bien sûr, faire vivre la langue corse est important. Bien sûr, mettre en place un statut de résident est une idée qui fait sens. Mais un projet mobilisateur devra avant tout permettre à chaque Corse de répondre à la question : comment pourrions-nous vivre bien, en sécurité et suffisamment riches, dans une Corse ayant retrouvé sa souveraineté ?

Un chantier qui dépasse les nationalistes

C’est un chantier immense que cet aggiornamento nécessaire. Mais, somme toute, pas plus immense que le Riacquistu qui a permis la renaissance du nationalisme des années soixante-dix. Et au moins aussi indispensable. 

Et même les anti-nationalistes auraient intérêt à se mettre à jour. Car, à regarder l’évolution de la France, tant en interne que dans son rapport au monde, comment ne pas voir les risques d’un effondrement ? Se contenter de dire que la sécurité et la prospérité des Corses passera forcément par Paris n’est-il pas un peu court ? Argumenter vraiment, au-delà des slogans et des peurs, sur la place de la Corse, et esquisser une vision réelle de l’éventuel futur francais de notre île aurait au moins l’avantage d’assainir le débat.

Mais surtout, ce chantier ne devrait pas être limité aux nationalistes engagés. Il y a des jeunes — et des moins jeunes — qui ne s’engagent pas parce qu’ils n’ont pas ou plus confiance dans les mouvements existants, mais qui ne sont pas pour autant indifférents au futur de leur île. Aux plus militants à aller les chercher, les écouter, les faire participer à l’élaboration d’un vrai projet national. Construire ensemble un projet, n’est ce pas cela, l’autonomie véritable ? On ne peut pas espérer que la Corse retrouve sa souveraineté si seule une « élite éclairée » prend en charge projets et actions. L’autonomie, la subsidiarité commencent quand un peuple cesse de déléguer à d’autres, fussent-ils en son sein, le soin de penser son avenir.

Pour conserver son âme, pour garder éclairée la flamme de l’espoir, le nationalisme corse doit profondément transformer son corpus idéologique. Il doit tout changer pour rester lui-même. C’est à cela que devraient s’attacher les patriotes corses. L’avenir est à écrire, pas à psalmodier. Il est encore temps de le faire.