
A Liassi, nous militons pour l’indépendance de la Corse. Mais pas seulement. Ce combat s’inscrit dans une certaine vision du monde et des rapports entre les groupes humains. Nous, nous appelons cette vision « subsidiarité généralisée ». De quoi s’agit-il ?
La lutte nationale Corse s’est toujours inscrite dans un contexte plus large. Au XVIIIe siècle, Paoli, hommes des Lumières, novateur, précurseur, inscrivait naturellement son combat dans celui de l’émancipation des peuples, qui allait, des rivages de l’Amérique au cœur de la vieille Europe, bouleverser les façons de gouverner. Au XXe siècle, la Lutte de Libération Nationale corse s’est, naturellement encore, inscrite dans le mouvement général de la décolonisation, appuyée cette fois-ci sur une vision sociale marxiste. Et aujourd’hui ? Après la faillite du marxisme et le dévoiement de nombre de luttes dites « de libération », de Cuba à l’Algérie en passant par la Palestine islamisée ou l’Afghanistan, en sommes-nous réduits à abandonner ? N’y a-t-il plus de place pour une vision moderne de la nation ? Nous sommes, ici, convaincus du contraire, convaincus que la lutte pour l’indépendance de la Corse a plus que jamais valeur d’exemple au regard de l’évolution du monde, et que l’enjeu, une fois de plus, dépasse largement notre île.
Un nouvel horizon : la gouvernance mondiale

Nous l’avons plus d’une fois évoqué sur ce blog, les « élites politiques » occidentales veulent mettre en place une gouvernance mondiale. Entendons-nous bien. Une gouvernance mondiale, ce n’est pas transférer au niveau de la planète le mode de gouvernement que nous connaissons au niveau des actuels états. Une gouvernance mondiale, c’est laisser des organismes internationaux prendre de plus en plus de place dans l’établissement des règles du jeu. C’est déjà le cas en matière d’économie avec l’OMC. Le triste épisode Covid a montré qu’il n’en fallait plus beaucoup pour que ce soit le cas en matière de santé avec l’OMS. Les Accords de Paris et leurs successeurs ont également mondialisé les décisions en matière d’environnement. Et ça ne s’arrêtera pas là. La justice est le prochain maillon.
Et alors, où est le problème ?
Le premier problème est qu’il s’agit d’une escroquerie. Pour nous la vendre, on met en avant qu’une telle gouvernance établirait la paix sur la planète. Rien n’est plus faux. Car, lorsqu’on parle de gouvernance mondiale, il s’agit en réalité d’une gouvernance au niveau de quelques grands blocs impériaux, qui négocient — ou non — entre eux : USA et leurs clients, Russie et ses clients, Chine et ses clients, Europe,… Ces empires s’affrontent déjà sur le plan économique et financier, sur celui de la guerre de l’information, et, à travers leurs proxys, sur le plan militaire et de l’espionnage. Il suffira d’une petite étincelle pour qu’ils s’affrontent directement sur le plan militaire dans un immense cataclysme. Comme l’écrivait Robert Musil dans L’homme sans qualité en 1933, « Chaque fois que le désir de paix a atteint une certaine intensité et n’a pu être contenu, on a eu la guerre ! » Sur tous les thèmes déjà en place — OMC, OMS, Environnement, Justice —, ce que l’on constate, c’est que la prétendue gouvernance mondiale sert les droits du plus fort.
Le second problème est qu’il n’existe pas, et n’existera pas, de gouvernance mondiale démocratique. La démocratie est par essence de proximité, parce qu’elle suppose un contrôle des élus par le peuple ou une participation directe du peuple, éventuellement par voie référendaire, aux décisions. Impossible, pour très longtemps, à 10 milliards… Et c’est bien la raison pour laquelle quasiment tous les politiciens professionnels occidentaux la promeuvent1. Échapper à la démocratie est leur rêve le plus cher. De la droite à la gauche, les thématiques mises en avant changent — économie à droite, environnement et droit à gauche —, mais ce qui ne change pas, c’est l’utilisation de ce nouvel horizon pour ignorer ou mépriser la volonté populaire : ZFE, importation du conflit palestinien, accords commerciaux du type Mercosur,… Plus le peuple regarde ailleurs, mieux se portent les politiciens. Même les gouvernements pointent le doigt vers les ministres des autres pays pour détourner le regard de leurs propres échecs. Ainsi en est-il des sanctions contre quelques ministres israéliens décrétées, entre autres, par le Royaume-Uni. La gouvernance mondiale, c’est aussi ce miroir aux alouettes.
Et l’Europe ?

On a longtemps cru que l’Europe était une garantie pour la paix et la démocratie. Or, sous la double impulsion d’une France génétiquement centralisatrice et d’une Allemagne de nouveau impériale depuis sa réunification, l’Europe a trahi sa vocation. Le principe de subsidiarité y était inscrit clairement. Il consistait à rappeler que la Nation était le cadre de l’exercice démocratique de la souveraineté, et que la Communauté, puis l’Union européenne n’avait pas vocation à s’y substituer, mais à le compléter là où la coopération des pays concernés apportait un véritable mieux à leurs peuples.
En approfondissant sa construction, l’Europe, fondée sur le principe de subsidiarité, n’avait pas vocation à devenir une Fédération, mais bien une Confédération d’Etats souverains. Une telle Europe aurait pu concilier démocratie et coopération transnationale. Malheureusement, les Macron, Hollande, Merkel, von der Leyen, etc. en ont décidé autrement, au mépris des avertissements envoyés à plusieurs reprises par les peuples. Et aujourd’hui, le résultat en est une implication de plus en plus forte et inextricable dans la guerre — alors que l’Europe voulue par les fondateurs aurait pu jouer un vrai rôle pacificateur entre la Russie et l’Ukraine —, une volonté affirmée de prendre en main les affaires militaires et une démocratie de plus en plus factice.
L’indépendance, oui. Mais laquelle ?
Reste donc à se recentrer sur le berceau naturel de la démocratie : la Nation. Pour nous, bien évidemment, il s’agit de la Corse et non de son colonisateur français. Je ne reviendrai pas sur la question de savoir si la Corse est un territoire colonisé. D’autres ont répondu à cette question clairement et bien mieux que je ne pourrais le faire. Je rappellerai simplement qu’une économie qui dépend à ce point de son lien avec la métropole — 4% seulement d’autonomie alimentaire, un lien subventionné à travers la prétendue continuité territoriale, un tourisme au poids excessif et destructeur à moyen terme — offre toutes les caractéristiques d’une économie de type colonial.
Pour que notre nation joue ce rôle de berceau de la démocratie, il n’y a pas d’autre option que l’indépendance. J’entends déjà les objections : seuls, nous n’aurons pas les moyens de développer notre économie ; seuls, nous deviendront la proie des mafieux ; seuls, nous serons pauvres,… Jamais l’affirmation de Faulkner selon laquelle « un homme craint davantage ce qui pourrait lui arriver que les ennuis qu’il a déjà soufferts. Il se cramponne aux ennuis qu’il a déjà soufferts plutôt que de risquer un changement.2 » n’aura eu plus fort écho qu’en Corse aujourd’hui. Car notre économie n’est-elle pas exsangue aujourd’hui ? L’emprise des pratiques mafieuses attend-elle une éventuelle indépendance pour se développer ? La « Région Corse » française n’est-elle pas aujourd’hui la région le plus pauvre de la métropole ? La réalité, c’est que seule l’indépendance donnerait une chance à la Corse, aujourd’hui territoire oublié d’une République française en perdition.

Mais si l’indépendance consistait simplement à recréer sur l’île le mode de gouvernement auquel Paris nous a habitué, centralisé, peu démocratique, méprisant du terrain, ce serait non seulement inutile, mais nuisible. Ajaccio n’est pas plus la Corse que Paris n’est la France. Et les « élites politiciennes » de notre île, même si elles ont moins fréquenté l’ENA, n’ont, si l’on en juge à l’aune de ces dernières années, peut-être pas grand chose à envier à leurs homologues continentales.
Pour qu’elle soit réellement porteuse de changement et d’espoir, l’indépendance doit être l’occasion d’un changement en profondeur de la façon de gouverner. De la même façon que Paoli ne s’est pas contenté d’enfiler les bottes du Gouverneur génois détrôné, un gouvernement Corse indépendant, ou plutôt, dès maintenant, un mouvement politique Corse indépendantiste doit être promoteur d’une autre logique politique que celle de la démocratie représentative héritée du XVIIIe siècle. Dans une île où la population est de l’ordre de 300 000 habitants — et même si celle-ci doublait grâce à l’attrait d’un renouveau démocratique et économique —, où les territoires sont si divers, où la tradition d’implication dans la vie politique est si vivace, rien ne devrait empêcher d’aller au bout de l’application du principe de subsidiarité, d’une façon généralisée : aux communes, aux pieve, aux régions de l’île. Un principe de subsidiarité généralisé, mais surtout remis à l’endroit : toute décision doit être prise au plus bas niveau possible, c’est à dire d’abord le citoyen, puis, si besoin, le village, puis la communauté de communes, puis la Corse, et si nécessaire au-dessus. Mais toute « montée en généralité » doit prouver sa nécessité. Ce n’est pas là une invention d’esprit rêveur. Ce sont les principes défendus toute sa vie durant par Thomas Jefferson, l’auteur principal de la déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique.
Que nous faut-il pour faire de nous un peuple heureux et prospère ? Un gouvernement sage et frugal, qui retiendra les hommes de se porter tort l’un à l’autre, et pour le reste les laissera libres de régler leurs propres efforts d’industrie et de progrès, et n’enlèvera pas de la bouche du travailleur le pain qu’il a gagné. Voilà le résumé du bon gouvernement, et voilà ce qui est nécessaire pour boucler le cercle de nos félicités.3 Thomas Jefferson, Lettre à Henry Lee (15 mai 1826)
Une éthique et pas seulement un projet politique
La subsidiarité n’est pas seulement un principe de gouvernement, c’est une éthique. Une éthique de responsabilité et de liberté, les deux étant indissociables. La subsidiarité, cela veut dire : pas de délégation de sa liberté autre que strictement nécessaire et dont la nécessité est réellement démontrée.
La Corse devrait y être culturellement adaptée. Paoli ne se plaignait-il pas lui-même, parfois, que chaque Corse veuille être son propre maître, toujours et en toutes circonstances ? Il y a probablement là un défaut, quand la situation exigerait discipline et sens collectif. Mais il y a surtout là une formidable ressource dans un monde de plus en plus incertain, pour peu que l’on sache l’organiser. Or, les moyens technologiques du XXIe siècle, alliés au développement des connaissances et de leur diffusion, rendent possible ce qui était illusoire il y a 250 ans.
Et, plus encore, avons-nous le choix si nous voulons préserver notre humanité ? Continuer sur la voie que nous tracent nos élites mondiales, c’est aboutir dans un terme relativement proche à un monde qui ressemblera à s’y méprendre à celui imaginé par Aldous Huxley4 ou cauchemardé par George Orwell5. Impossible ? Qui aurait cru il y a six ans que les Français seraient obligé de remplir une autorisation de sortie pour aller se promener à un kilomètre de leur domicile, et qu’ils se plieraient à cette règle — y compris en Corse — sans quasiment de résistance ? Qui aurait cru que, pour un adolescent criminel, on sortirait du chapeau une interdiction d’Internet aux moins de 15 ans, prétexte pour imposer un contrôle d’identité pour tous les utilisateurs du Net ?

L’éthique de la subsidiarité, ce n’est pas seulement dire que la première des libertés, c’est… la liberté, c’est en assumer les conséquences. Il n’y a pas de liberté sans responsabilité. Il n’y a pas de responsabilité sans solidarité. Il n’y a pas de solidarité réelle sans équité. Ces équations, les révolutions bourgeoises qui ont transformé le monde il y a deux siècles et demi nous les avaient fait oublier. Parce que l’enjeu alors n’était pas vraiment une démocratie approfondie pour le peuple — le choix du suffrage censitaire le rappelle —, mais le remplacement d’une couche dominante par une autre. C’était incontestablement un progrès. Mais le paradigme alors mis en place atteint aujourd’hui sa limite.
Nous sommes face à une de ces bifurcations qui arrivent régulièrement dans l’histoire de l’humanité. Nous avons à choisir entre toujours plus grand, toujours plus étatisé et donc toujours moins démocratique d’une part, subsidiarité, liberté et responsabilité — avec les risques y afférents — d’autre part. La Corse a la possibilité de jouer un rôle majeur dans cet affrontement de logiques. Saura-t-elle y prendre toute sa place ?
- L’Amérique de Trump ne doit à ce titre pas faire illusion. MAGA n’est pas un sursaut de démocratie, mais un sursaut d’orgueil d’une puissance qui risquait de perdre sa suprématie. Que ceci ralentisse et affaiblisse le processus en cours de gouvernance mondiale n’est qu’un effet collatéral, certes heureux, mais en aucun cas une solution. En la matière, le libéralisme d’un Millei en Argentine est plus prometteur. ↩︎
- […] a fellow is more afraid of the trouble he might have than he ever is of the trouble he’s already got. He’ll cling to trouble he’s used to before he’ll risk a change — William Faulkner in Lumière d’Août – Light in August ↩︎
- With all these blessings, what more is necessary to make us a happy and prosperous people? Still one thing more, fellow-citizens,—A wise and frugal Government, which shall restrain men from injuring one another, shall leave them otherwise free to regulate their own pursuits of industry and improvement, and shall not take from the mouth of labor the bread it has earned. This is the sum of good government, and this is necessary to close the circle of our felicities. ↩︎
- Le meilleur des mondes – Brave new world — Aldous Huxley – 1932 ↩︎
- 1984 – Nineteen Eighty-Four — Georges Orwell – 1949 ↩︎
