Permis de tuer : la fin de notre civilisation ?

Vous l’aurez compris, cet article parle de la nouvelle loi dite « relative au droit à l’aide à mourir ». Et je sais que je ne vais pas m’y faire beaucoup d’amis, et même peut-être en perdre quelques-uns. Mais comment ne pas se questionner sur une société qui entreprend de légaliser ce qui, dans maints autres pays, est qualifié de meurtre ? Et encore plus quand c’est au nom de l’humanisme et de la compassion que cette proposition de loi a vu le jour…

Soyons clairs. Le titre que j’ai choisi peut être jugé dur, voire provocateur. Mais c’est bien pourtant de « permis de tuer », sous conditions et encadré, dont il s’agit. La loi, telle qu’adoptée par l’Assemblée Nationale — son éventuelle adoption par le Sénat n’est pas encore connue au moment où j’écris ces lignes — précise bien que le cas nominal est que la personne ayant recours aux dispositions contenues dans cette loi s’administre elle-même la substance létale, mais prévoit qu’elle puisse, en cas d’incapacité, se la faire administer. Et dans tous les cas, elle se la fera délivrer. C’est donc bien là un permis de tuer, car le suicide par ses propres moyens est, lui, déjà permis et n’a nul besoin de nouvelle loi. Le droit au refus de traitement est lui aussi déjà reconnu. 

Une rupture éthique en profondeur 

Notre civilisation judéo-chrétienne a toujours mis au sommet de ses valeurs le respect de la vie. Certes, cela n’a pas empêché les violences, les meurtres, les guerres. Mais, au moins, ces violences étaient-elles condamnables au nom de la morale. « Tu ne tueras point » est un des 10 commandements donnés par Dieu à Moïse, et a, bon an mal an, servi, au moins implicitement, de base à nombre de combats pour les Droits de l’Homme, à commencer par celui contre la peine de mort, mené pendant des décennies avant d’être victorieux dans la grande majorité des pays occidentaux. 

Dans le débat tel qu’il se déroule aujourd’hui, les « méchants » sont ceux qui s’opposent à la légalisation du suicide assisté. Paradoxe ? Un de plus dans la longue série des inversions victimaires dont notre époque est friande. Je me suis fait tour à tour traité d’ignorant, de sans-cœur et de complotiste dans un pseudo échange sur les réseaux sociaux à propos de l’abstention choisie par les députés corses. Et si les sans-cœur étaient ceux qui ne voient pas que « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir », fût-ce celui d’un miracle ? Si les ignorants étaient ceux qui ont décrété que mourir dans la dépendance était mourir dans l’indignité ?

Je ne trancherai pas ici ce débat, et je suis convaincu que la plupart des personnes qui soutiennent cette loi le font avec beaucoup d’humanité et les meilleures intentions du monde, y compris pour leurs proches. Et je suis conscient de la souffrance qu’il y a à voir un proche, un parent, réclamer la mort sans pouvoir ou vouloir répondre à sa demande. Mais, quoi qu’il en soit, il s’agit là d’une rupture profonde avec l’éthique qui a, implicitement, gouverné nos sociétés depuis plusieurs siècles. Et autant je ne mets pas en doute la pureté des intentions des personnes qui soutiennent la loi en pensant y voir la possibilité d’abréger les éventuelles souffrances de proches, autant la pureté des intentions d’un Etat qui, depuis des années, s’acharne à démanteler le système de santé me semble pour le moins questionable. 

Le suicide assisté, une alternative aux soins palliatifs ?

Au printemps 2024, on estimait qu’en France, un tiers seulement des malades qui auraient eu besoin de soins palliatifs y avait accès. Le Royaume-Uni est en tête des pays du monde en matière d’accès au soins palliatifs, la France est dixième. Quand on sait que, malheureusement, cet accès est réservé aux pays riches, être dixième n’a rien de glorieux. 

Certes, une loi facilitant l’accès aux soins palliatifs accompagne la loi sur l’aide à mourir, et celle-là a été votée à l’unanimité. Mais quand on compare ce qui est nécessaire pour offrir de véritables soins palliatifs — capacités d’accueil, personnel —, et ce qu’exige le suicide assisté, est-ce être complotiste que d’exprimer quelques doutes sur les priorités que choisira le gouvernement ? On ferme des lits d’hôpitaux, les déserts médicaux se multiplient, mais on pourrait à court terme tripler l’offre de soins palliatifs pour faire face à la demande et offrir ainsi un accès aux deux tiers qui en sont aujourd’hui privés ? Au-delà d’ailleurs des capacités d’accueil elles-mêmes, les priorités de l’industrie pharmaceutique en matière de recherche pour des traitements contre la douleur ne seront elles pas impactées négativement par le développement de l’euthanasie dans la plupart des  pays riches ?

Les soins palliatifs visent à contrer la douleur, à améliorer la qualité de vie des malades incurables. Ils contribuent donc, indirectement, à prolonger la vie, sans pour autant s’acharner. Le droit à l’aide à mourir vise certes aussi à diminuer la souffrance, mais d’une façon plus radicale et définitive. Et aussi, bien que les défenseurs de celle loi prétendent que ce n’est pas le sujet, de façon beaucoup plus économique. En voyant l’allure que prennent les débats sur le coût des retraites, transformé progressivement en coût des retraités et retraitées, je ne réussis pas à m’ôter de l’esprit que, si elle est définitivement adoptée, la loi sur le droit à l’aide à mourir conduira, à terme, à limiter les soins palliatifs, peut être simplement en « réorientant », à coup de pression sociale, les demandes des patients.

Le libre choix ?

Il y aurait, selon des défenseurs de cette loi, de l’ordre de 5000 suicides assistés ou euthanasies, compassionnelles mais non encadrées, en France aujourd’hui. Cette loi apporterait donc un encadrement bienvenu. Quel encadrement ?

Certains limites sont purement factuelles : nationalité française, majeur. Dont acte. Mais combien de temps tiendront-elles, sachant que les plus extrémistes plaident déjà pour l’accessibilité aux mineurs ?

Les autres limites posées par la loi méritent qu’on s’y arrête un instant : maladie incurable à l’issue fatale certaine, phase terminale… Nous sommes là dans un domaine où il est vraiment dangereux d’avoir des certitudes. N’y a-t-il jamais d’erreurs de diagnostic ? La médecine est-elle une science figée qui ferait que ce qui est incurable à un moment le serait forcément encore quelques mois plus tard ? Quand il s’est agi d’abolir la peine de mort, le risque d’erreur judiciaire a été un argument massue, et pourtant elles étaient exceptionnelles dans nos démocraties…

Reste donc le dernier point : le libre-choix du patient. Examinons un instant ce libre-choix. Il suppose d’abord que le patient soit pleinement lucide. Est-ce le cas lorsqu’on souffre ? Ceux qui le prétendent n’ont probablement jamais vraiment été torturés par la douleur. Pour garantir ce libre-choix, il faudrait donc diminuer pour le moins la souffrance. Mais alors, qui voudrait mourir si on peut ne pas souffrir ? En réalité, si l’on attend que la souffrance ait envahi le patient en phase terminale, le libre-choix sera non pas le sien, mais celui de ses proches.

C’est donc plus tôt qu’il faudrait que le patient exprime son choix, en toute lucidité, au vu d’un pronostic. Mais alors, outre le fait qu’un pronostic n’est jamais une absolue certitude, comment garantir l’absence de pression sociale, garantie d’un choix vraiment libre ? C’est bien évidemment impossible. La triste période de l’épidémie de Covid a largement montré ce qu’il en est de la pression sociale, sans qu’il ne soit besoin de s’en référer à l’expérience de Milgram. Alors, quand toute l’autorité de la loi et d’une forte proportion du corps médical se conjuguera pour expliquer au patient que ce qui est le mieux pour lui est d’en finir, qui sera en mesure de résister ? Carricature ? Pourquoi alors la loi identifie-t-elle un délit d’entrave, dont les députés ont même aggravé la punition, et n’identifie aucun délit d’incitation ?

Un sujet de civilisation

La réalité, c’est que cette loi n’est pas un simple aménagement de ce qui existe déjà, ou un simple encadrement de pratiques plus ou moins clandestines, mais une rupture civilisationnelle. Pour la première fois dans l’histoire de la médecine depuis Hippocrate, le rôle du médecin pourrait ne plus être de soigner, mais d’aider à mettre fin à ses jours. Et que 80% du corps médical soit, si l’on en croit les arguments avancés par les promoteurs de cette loi, favorable à ces dispositifs en dit long sur l’évolution de notre civilisation. J’emploie à dessein le mot évolution plus tôt que celui de décadence pour éviter une connotation trop négative. J’y reviendrai. 

Rupture civilisationnelle, donc, car cette loi, si elle est française, rejoint des lois similaires dans toute la sphère de ce qu’il est convenu d’appeler la civilisation occidentale. Même les Etats-Unis ont, dans quelques États, légalisé le suicide assisté. Comment ne pas établir un lien avec d’autres soubresauts qui agitent notre civilisation depuis quelques décennies ? Le wokisme s’acharne à nous démontrer que ce sur quoi nous avions jusqu’à présent fondé notre « vivre ensemble » n’a pas de valeur, pire, est l’incarnation du mal. Cette idéologie victimaire veut nous faire payer le passé colonial et machiste de nos sociétés, sans pour autant le mettre en perspective et le comparer, par exemple, à celui de sociétés où, aujourd’hui encore, le rôle des femmes est de servir l’homme et où l’esclavage demeure.

Inscrire dans la loi l’obligation d’aider ceux qui en font la demande, à mettre fin à leurs jours est un clou de plus dans le cercueil d’une civilisation naguère fondée sur le respect de la vie humaine. Respect de la vie humaine qui a d’ailleurs été le moteur de toutes les grandes avancées de nos sociétés : en médecine, en droit, en politique. Aujourd’hui, avec cette loi, il apparaît que certaines vies humaines ont moins de valeur que d’autres. Simple bon sens, me direz-vous ? Non. La consécration par la loi n’est pas neutre, et, à ce titre, les limites qui y sont indiquées sont un piège redoutable. Car, si le point-clé est le libre choix, pourquoi alors chacun n’est-il pas en droit d’aller voir un médecin et de lui demander un produit létal, à condition que ce soit pour un usage strictement personnel ? Pourquoi les drogues, dont l’usage est souvent motivé par l’espoir d’échapper à des souffrances physiques, psychologiques ou sociales, ne sont-elles pas en libre accès ?

La réalité, déjà visible lors de l’épisode Covid, c’est que notre société ne respecte plus la vie humaine, mais seulement certaines formes de vie humaine. L’hygiénisme a eu raison de l’humanisme. De la même façon qu’il a raison de notre liberté. Je dois avouer que, face à un tel enjeu sociétal, j’ai du mal à comprendre l’abstention des députés corses. Non que je ne comprenne pas le doute, au contraire. J’ai dans les lignes qui précèdent exprimé plus de doutes que de certitudes. Mais le doute aurait dû conduire à rejeter cette loi, de la même façon qu’en droit, le doute doit toujours bénéficier à l’accusé. L’accusé, ici, c’est l’appareil légal actuel qui, selon certains, expose les médecins à trop de risques quand, en leur âme et conscience, ils décident de faciliter le départ d’un malade en phase terminale. Il est pourtant des domaines où, à mes yeux, pour préserver un peu de notre liberté et de notre responsabilité humaine, il est urgent de ne pas légiférer. 

Le triomphe du Léviathan ?

Comment ? Il faudrait ne pas légiférer ? Mais c’est le rôle de l’Etat et de la Loi de nous protéger de nous-mêmes ! L’homme, parce qu’il a peur, serait en guerre perpétuelle si l’Etat n’était là pour le rassurer. Jamais la vision de Hobbes n’a été plus présente qu’aujourd’hui. Ou plutôt, si, elle l’a été, dans l’Allemagne nazie et dans l’URSS stalinienne. Car c’est bien de totalitarisme dont il s’agit, quand l’Etat se mêle de tous les aspects de nos vies… et de nos morts. Hobbes lui-même n’allait pas jusque là, et son Léviathan avait pour fonction principale de rendre la vie en société paisible. 

À la vision hobbesienne, je préfère de loin celle de Montesquieu, qui récuse l’idée que l’homme à l’état naturel n’aurait d’autre désir que de subjuguer l’autre. Point besoin alors d’un État au pouvoir absolu pour le discipliner, et c’est en se rapprochant du droit naturel qu’une société tend vers la justice.

Quel rapport avec notre sujet ? Je crois justement que C’EST notre sujet. Jésus répondait à la question des Pharisiens en affirmant : « Il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu« . Le problème aujourd’hui est que César, appuyé sur ses nouveaux pharisiens, veut tout pour lui et ne laisse plus guère de place à Dieu et surtout aux hommes et à leur conscience. 

Cette loi sur l’euthanasie s’inscrit dans un contexte où l’Etat empiète de plus en plus sur nos vies, particulièrement en France. C’est l’Etat qui décrète à quelle température il faut chauffer sa maison. C’est l’Etat qui s’apprête à décréter une interdiction de fumer dans des lieux ouverts (plage, parcs, etc.). Et bientôt, c’est l’Etat qui décrétera quelle vie mérite d’être vécue un peu plus longtemps.

Nous devons stopper cette dérive. Non pas pour défendre une civilisation judéo-chrétienne qui ne manque pas, reconnaissons-le, de côtés négatifs. Mais pour défendre une civilisation humaine, tout simplement. Car, à force d’enlever à l’homme sa responsabilité et sa liberté, à force de lui dénier la possibilité d’être grand et juste sans l’encadrement de l’Etat, c’est l’humanisme même et non seulement la religion que nous détruisons.

Ce n’est pas à l’Etat de décider qu’une vie a le droit d’être interrompue plus qu’une autre. Au-delà d’un débat faussé sur le « droit à mourir », il nous faut réinventer un humanisme adapté à notre époque et à ses possibilités. Un humanisme fondé sur le respect des personnes, la subsidiarité des processus de décision, l’équité des choix. Un humanisme qui redonne toute sa place au courage, à la liberté et à la responsabilité.