
Non, je ne vais pas vous parler de Boris Vian, ni de son roman. Je veux plutôt explorer un pot-pourri de ce qui a constitué les Une de la presse ou agité les réseaux sociaux, en Corse ou dans l’hexagone, ces dernières semaines. L’écume de ces derniers jours, en quelque sorte. Qui cache quelques lames de fond, voire quelques séismes sous-marins.
Pot-pourri est un terme qui a rarement été aussi juste, et j’ai failli intituler ce post Désespérance. L’actualité de ces dernières semaines est faite de morts, de peurs, de nouvelles contraintes, de tricheries et de mensonges. Mais est-ce vraiment nouveau ? L’accumulation est-elle réelle ou simplement ressentie, mise en valeur, volontairement, par la presse et les réseaux ? Regardons ces dix plaies de notre Égypte contemporaine.
L’article qui suit est long et peut donc sembler difficile . Mais est-ce l’article qui est difficile, ou la réalité dans laquelle nous vivons ? Pour vous faciliter la lecture, j’ai intégré un sommaire. Vous pouvez y aller à petite dose, un chapitre par jour ! Bonne lecture…
- Trump, le chaos ?
- Le retour de la Guerre
- Vive l’économie de guerre !
- La presse en liberté surveillée
- Démocratie conditionnelle
- Racismes mélangés
- La mafia corse
- Dix, et plus encore…
- Sous l’écume, le séisme
Trump, le chaos ?

A tout seigneur, tout honneur ! Commençons par celui qui occupe, absolument chaque jour depuis son investiture, la première place des maux qui se sont abattus sur notre planète. C’est un double vainqueur : vainqueur des élections — en voix et pas seulement en nombre de grands électeurs, ce qui est loin d’être toujours le cas —, mais aussi, vainqueur incontestable de tir à l’arc dans la catégorie cible ! Depuis son investiture à la Maison Blanche, Trump déchaîne, du moins de ce côté-ci de l’Atlantique, une haine incommensurablement plus virulente et violente que lors de son premier mandat. Il apporte, dit-on, le chaos, avec des relents de fin du monde.
Et c’est vrai d’une certaine façon. Mais de quel chaos parle-t-on ? Celui dans lequel est plongé le monde n’a pas attendu Trump. A-t-il d’ailleurs jamais cessé ? Celui dans lequel est plongé l’Union Européenne n’a pas non plus été initié par la victoire de Trump. Le Brexit en était un premier signe visible. Et on peut même remonter avant, par exemple aux référendums annulés sur Maastricht, ou à la Constitution européenne chassée par la porte et rentrée par la fenêtre.
Mais incontestablement, Trump sème le chaos dans le confort des élites autoproclamées qui dirigent l’Europe et les Etats-Unis depuis des décennies. On peut comprendre leur hargne ! La victoire de Trump est clairement leur défaite, et ce sera beaucoup plus difficile de l’effacer cette fois-ci qu’il y a 5 ans. Leur défaite, sur le plan idéologique d’abord : le wokisme n’a pas suffi à contrer le nationalisme renaissant aux Etats-Unis. Défaite aussi sur le plan économique : l’Amérique ne servira plus de cache misère à l’Union Européenne, et la divergence des intérêts économiques, qui n’a rien de nouveau, est révélée en pleine lumière. Défaite enfin sur le plan de la politique internationale : les rêves de grandeur moralement pure d’une Europe déclassée se fracassent devant l’âpreté de la réalité, comme le montrent de façon éclatante les négociations avec la Russie sur l’Ukraine.
Que des élites ainsi défaites soient emplies de hargne, donc, rien de plus naturel. Mais que des personnalités intelligentes et souvent clairvoyantes entonnent le même refrain, voila de quoi faire réfléchir à la profondeur de l’aliénation idéologique des hommes et femmes politiques en Europe. Trump est-il vraiment le diable ? Si oui, il a une dure concurrence. Comment oublier que son prédécesseur a utilisé les dernières heures de sa Présidence pour amnistier son fils, empêtré dans une affaire de drogue sur fond de corruption… en Ukraine ? Que, dans la foulée, il a fait bénéficier d’une grâce anticipée — merveilleux instrument au service de l’exécutif aux Etats-Unis — quelques-uns de ses amis aux actions pour le moins troubles durant l’épidémie de Covid ? Et, puisque nous évoquons le Covid, comment oublier le rôle jamais éclairci de l’actuelle Présidente de la Commission européenne dans les magouilles vaccinales, aux contrats juteux pour… l’industrie pharmaceutique américaine ? Si Trump est le diable, le moins que l’on puisse dire est qu’il ne manque pas d’émules, des deux côtés de l’Atlantique. Ce sont d’ailleurs ces émules qui mènent la charge, craignant peut-être de voir leurs exactions révélées par des mavericks comme Musk ou Kennedy. Comment font-ils pour échapper ainsi à la vindicte des gardiens de la morale, qui réservent leurs flèches au Président américain ?
Quant à la dernière facétie du Président américain, l’imposition de droits de douane et leur utilisation comme outil de pression et de négociation, c’est peu de dire qu’elle provoque des réactions pour le moins disproportionnées des élites et des marchés. Voir d’ailleurs à quel point le libre-échange, sans barrière douanière, est devenu en quelques décennies un dogme absolu et intangible sous peine d’excommunication, y compris pour des élites qui se prétendent de gauche, serait amusant si ce n’était pas aussi tristement démonstratif de l’appauvrissement de la pensée.
Le seul chaos imputable à Trump est celui qui agite le monde des élites politico-culturelles qui ont dominé sans partage Europe et États-Unis au cours des 45 ou 80 dernières années. Pour le reste, le monde réel, il n’est en réalité que le révélateur, le porteur du message de la mutation en cours. Serions-nous revenus au temps des tyrans qui faisaient mettre à mort le porteur de mauvaises nouvelles ?
Le retour de la Guerre
Et, puisque nous évoquons les mauvaises nouvelles, parlons donc de la Guerre. J’y ai mis une majuscule, tant le discours à son sujet est aujourd’hui devenu emphatique. On se croirait revenu 90 ans en arrière. Ainsi, celles et ceux qui osent dire qu’une mauvaise paix vaudra toujours mieux qu’un bonne guerre sont traités sans vergogne de munichois, avec un bel anachronisme, double même !

Anachronisme parce que rien dans le conflit en Ukraine ne ressemble à l’annexion des Sudètes. Poutine d’ailleurs n’est pas davantage Hitler que Trump n’est Pol Pot. Mais quand il s’agit de polémique, toutes les approximations deviennent autorisées.
Alors, tentons de rétablir un peu les faits. La guerre ouverte en Ukraine aujourd’hui est la conséquence d’au moins trois phénomènes concomitants. Le premier est clairement l’ambition de Vladimir Poutine, ambition qu’il n’a jamais cachée : la Russie doit tout faire pour effacer la catastrophe qu’est, à ses yeux, l’effondrement de l’Union Soviétique, et retrouver peu ou prou ses frontières impériales, si possible à travers des accords politico-économiques, sinon par la persuasion et, en dernier recours, par la force. Le deuxième facteur est l’ambition non moins grande de l’OTAN, en particulier sous la férule des neo-cons américains, qui ne doit être limitée nulle part à l’Est, quelles que soient les promesses faites lors de la chute de l’URSS. Les promesses, c’est bien connu, n’engagent que ceux qui les croient. Et le troisième facteur est l’impéritie — ou le double-jeu — d’une Union Européenne qui, à travers ses deux piliers que sont la France et l’Allemagne, s’était chargé de faire respecter les accords de Minsk. Ajoutez à ce mélange un dirigeant fantoche, pantin euro-américain installé à la faveur d’un coup d’état sur fond de lutte anti-corruption — lutte manifestement restée au niveau des promesses —, et nous avons le mélange délétère qui a explosé il y a trois ans, après 8 ans de conflit plus ou moins chaud.
Ce rappel des faits nous conduit à souligner le second anachronisme dans la réthorique anti-munichoise des va-t-en-guerre par procuration. Si un parallèle doit être fait avec les guerres du XXe siècle, c’est avec la Première qu’il doit l’être. Nous assistons au choc de trois impérialismes et non à une guerre « morale » sur fond d’anti-nazisme. Impérialisme russe, certes. Mais aussi impérialisme américain à travers son instrument OTANesque. Et, fait nouveau qui ne laisse pas d’inquiéter, impérialisme européen. L’Union européenne s’est en effet peu à peu transformée, sous l’impulsion de ceux qui ont toujours rêvé d’une « Europe-puissance », en un embryon d’empire, belliqueux comme tous les empires naissants, en lieu et place de l’espace de paix et de solidarité dont rêvaient ses fondateurs. Ceux qui défendent aujourd’hui la paix sont donc plus proches de Jaurès que de Chamberlain ou Daladier.
Reste que c’est au moment où, grâce à la rupture provoquée par Donald Trump, une paix négociée n’a peut être jamais été aussi proche, que nos leaders européens s’enflamment. Étrange concomitance ? Pas si étrange que cela pourtant. Les dirigeants européens ont besoin de cette guerre, qui avait fort opportunément pris la suite du Covid. La réthorique du Premier ministre britannique comme celle de notre ineffable Président français rappellent que plus un chef d’Etat est impopulaire, plus il est belliciste ! Quel meilleur moyen en effet pour faire oublier les fautes, les échecs et les mensonges que de tenter de créer les conditions d’une union sacrée contre un ennemi fabriqué, mais crédible. René Girard ne dit pas autre chose quand il démonte le mécanisme du bouc émissaire. Je me rappelle aussi d’un ami, décédé aujourd’hui, qui expliquait, alors qu’il était membre du think-tank le plus en vue du Pentagone, à la fin des années 90, que les Américains avaient tellement construit leur logique de réflexion et de développement autour de la guerre froide que la chute du mur de Berlin les avait laissés sans voix et sans idées autre que de recréer au plus tôt les conditions de ladite guerre froide ! Aujourd’hui, c’est l’Union Européenne qui prend le relais, Trump ayant provoqué un changement de paradigme de l’autre côté de l’Atlantique. Mais le fond est le même.
Il n’y a aucune menace russe sur l’Europe, du moins dans sa partie qui n’a jamais fait partie de l’empire des Tsars, contrairement au discours belliciste aujourd’hui dominant. Mais, de malentendus en rodomontades, rien n’exclut que le même mécanisme pervers que celui qui a conduit à la Première Guerre mondiale se mette de nouveau en marche et ne conduise à une catastrophe. Ce sont les dirigeants qui veulent les guerres, pas les peuples. N’est-il pas urgent de le leur rappeler ?
Vive l’économie de guerre !

Ce sont les dirigeants, dis-je, qui veulent les guerres. Les dirigeants qui s’imaginent à la tête d’un Empire conquérant, leur ego en faisant tous des successeurs d’Alexandre dit le Grand. Mais aussi les dirigeants aux abois face à une économie en ruine. En 2009, lors de la crise des subprimes, un grand journal économique soulignait que jamais depuis la Seconde Guerre mondiale, les États occidentaux — USA et pays européens en particulier — n’avaient été aussi endettés. Mais, ajoutait ce journal, les gouvernements ne disposent pas aujourd’hui de l’argument de la guerre pour mettre en place les mesures correctives !
La situation n’a fait que se dégrader depuis 2009, en particulier en Europe et, en tout premier lieu, en France. La gestion étatique catastrophique du COVID n’a fait qu’aggraver les choses. On a bien tenté en 2020-2021 de tenir un discours martial pour faire serrer la ceinture à des peuples apeurés, mais un virus est moins docile qu’une bonne vraie guerre entre Etats ! Heureusement donc, Zelensky est là, et on peut maintenant sans vergogne parler d’effort de guerre à financer, de sacrifices nécessaires pour assurer notre sécurité, et même d’utiliser l’épargne des Français à ces fins !
Quelle réussite en termes de propagande ! Et quel mensonge ! La guerre, je l’ai écrit plus haut, n’est pas à nos portes et n’y sera pas à court terme si chacun y met un peu du sien. Mais on peut le faire croire. Et justifier ainsi des augmentations astronomiques des budgets de défense et de police. Domaines qui, comme chacun le sait, contribuent fortement à la sagesse du peuple à défaut de son bonheur.
La crise économique profonde que nous connaissons depuis plusieurs décennies n’est pas une crise de la paix, mais une crise d’un renversement du monde qui fait que des zones entières naguère sous dépendance deviennent aujourd’hui des concurrents féroces : Chine, Inde, Amérique latine, en attendant peut-être après-demain l’Afrique. Ce n’est pas une crise de la paix, mais néanmoins une réthorique de guerre, appuyée sur le mensonge et la peur, peut fortement contribuer à la résoudre. Provisoirement, car le mal est plus profond. Mais les dirigeants politiques de nos pseudo-démocraties se contentent volontiers du provisoire. L’horizon de leur prochaine échéance électorale leur suffit. Et il n’est que de voir l’évolution du CAC 40 pour se rendre compte que ça marche ! Les investisseurs craignent plus les droits de douane que le bruit des canons. il faut dire que, la plupart du temps, ils sont du bon côté du canon, eux !
Une économie de guerre sans la guerre a toujours été un rêve pour les États. Ils peuvent alors diriger comme bon leur semble des peuples apeurés communiant dans un élan patriotique. Mais attention, il arrive que la course aux armements dérape, et que l’économie de guerre produise la guerre. C’est pour ça qu’Eisenhower mettait en garde son successeur John F. Kennedy contre le complexe militaro-industriel. Les temps n’ont pas changé. Mais les dirigeants d’aujourd’hui n’ont pas la sagesse qu’un Eisenhower s’était forgée face aux millions de morts de la Seconde Guerre mondiale.
La presse en liberté surveillée

Quand il y a la guerre ou presque, il est de coutume, en tous cas en France, de museler la presse. Nous n’en sommes pas tout-à-fait là, même si la période Covid nous en a donné un avant-goût. Il n’y a donc pas de censure gouvernementale dans notre beau pays. Vraiment ? La disparition de C8 pourtant relativise l’affirmation ci-dessus. Venant après l’interdiction de RT News, elle donne la vraie mesure de la liberté de la presse.
D’abord, petit retour en arrière sur RT News. Interdite de diffusion en février 2022 par Ursula von der Leyen au prétexte que la chaîne était financée par l’Etat russe, RT France sera liquidée un peu plus d’un an plus tard. Le silence des associations si promptes à défendre la liberté de la presse partout d’ailleurs dans le monde le dispute à l’indifférence de la population et de la classe politique. Normal, puisque cette chaîne est contrôlée par l’ennemi russe… Et c’est bien là que le bât blesse ! Car, bien que d’aucuns le regrettent, nous ne sommes pas en guerre contre la Russie ! Osons le parallèle : financée par le Qatar, dont on sait les liens avec de multiples organisations terroristes islamistes, Al Jazeera, dont la dimension propagandiste ne fait guère de doute, n’a jamais été empêchée en France. C’est donc bien, concernant RT, d’une censure sélective dont il s’agit, en temps de paix. L’argument selon lequel RT est interdite parce que diffusant le point de vue russe ne tient pas, puisque la Russie n’est pas en guerre contre l’Union Européenne. Ne serait-il pas sain en démocratie que le public puisse avoir connaissance des points de vue des différents belligérants, et puisse ainsi se protéger contre la désinformation ?
Revenons-en à C8. Pas d’interdiction de diffuser en ce qui concerne cette chaîne bien française, propriété du groupe Canal + et donc de Vincent Bolloré. Elle est simplement éjectée de la TNT. Ce qui conduira bien évidemment à son arrêt, car quel sens aurait une chaîne de télévision interdite d’émettre là où son public l’attend ? Ah oui, mais ce n’est pas une censure d’Etat, puisque c’est l’ARCOM, instance indépendante, qui gère les attributions de fréquence sur la TNT ! Ben voyons, a-t-on furieusement envie d’écrire. Une enquête approfondie, relatée par Laurent Nerveux dans Causeur le 6 mars dernier, sur la composition de l’Arcom, a mis en évidence les relations incestueuses de cette institution, tant avec le Conseil d’Etat qu’avec l’audiovisuel public. Elle a également montré sans ambiguïté le biais idéologique, assumé et affiché, de nombre de ses membres. Serait-ce donc à cause d’une idéologie contraire à celle de l’Arcom que C8 a été éjectée ? Dire que cette éjection n’est pas idéologique, mais uniquement due au non respect du cahier des charges et aux multiples sanctions de feu le CSA ressemble fort à une tautologie, puisque toutes les infractions qui lui ont été reprochées reposent sur des bases idéologiques : homophobie, anti-avortement, non-neutralité, etc.
Je ne défends pas ici la ligne éditoriale de C8, ni son animateur vedette Cyril Hanouna, qui d’ailleurs ne devrait pas avoir trop de problèmes d’emploi. Mais comment ne pas faire le parallèle avec la période du Covid, où tout discours contestant la politique officielle était banni de tous les médias ? Comment ne pas voir dans cette propension à « protéger le public » l’exercice pur et simple de la censure ?
La liberté d’expression, c’est accepter que soient dites des choses que nous n’avons pas du tout envie d’entendre. Elle ne saurait être rognée pour non-conformité à l’idéologie dominante du moment. Dans un pays où une institution faussement indépendante fait la pluie et le beau temps dans l’audiovisuel, où la presse écrite ne vit qu’à travers les subventions d’Etat, la presse est, au mieux, en liberté surveillée.
Démocratie conditionnelle

La liberté de la presse étant un des piliers de la démocratie, il n’y a rien d’étonnant à ce que celle-ci soit également en souffrance. Les entorses européennes à la démocratie sont légion, depuis le référendum danois rejoué parce que le premier résultat n’était pas conforme aux attentes de la classe politique eurocrate, ou le retour par effraction, à travers le traité de Lisbonne, des principales dispositions d’une Constitution européenne préalablement majoritairement rejetée par les peuples consultés par référendum. Malheureusement, depuis l’épisode Covid et les stances guerrières d’après février 2022, la situation se dégrade encore.
L’élection présidentielle roumaine, annulée sous la pression, avec la complicité et la bénédiction de l’Union Européenne, marque un changement de niveau. Certes, comme je le rappelle ci-dessus, le refus de la sanction des urnes par l’eurocratie n’est pas nouveau. Mais, jusqu’à présent, on essayait de sauver les apparences : le référendum danois fut rejoué, et le traité de Lisbonne enterra le mot « Constitution ». Pas de telles précaution en Roumanie on annule purement et simplement l’élection, et le Président en place demeure. Certes, il a depuis démissionné, mais pas de nouvelles élections libres à l’horizon pour autant. Bien sûr, on nous explique que l’UE n’y est pour rien, que c’est la Cour constitutionnelle roumaine qui a annulé l’élection, à cause d’une prétendue ingérence russe, etc. Ici encore, de qui se moque-t-on ? L’UE, si prompte à fustiger les entorses aux processus électoraux ailleurs, a donné ici sa bénédiction. Les Catalans, qui se sont prononcés en référendum pour l’indépendance, n’ont pas eu cette chance ! Et qui peut croire qu’une institution d’un pays bénéficiaire net du budget européen — 56 milliards d’euro entre son adhésion et le début 2023 — oserait aller contre la volonté de l’Union ? Le Brexit déjà avait failli déclencher une Guerre de Sécession. Mais la Grande Bretagne étant contributeur net, les moyens de pression étaient moindres.
En matière de non-respect des votes, certains dans l’UE aimeraient aller encore plus loin. Ainsi, une poignée d’eurodéputés, dont la macroniste Valérie Hayer, veut suspendre le droit de vote de la Hongrie au sein de l’Union. Il faut dire que Viktor Orban n’est pas correct ! Non content de dénoncer régulièrement les turpitudes des dirigeants européens, non content de promouvoir inlassablement depuis trois ans la nécessité de discussions de paix en Ukraine, il a osé se réjouir publiquement de la victoire de Mephisto-Trump aux élections américaines ! Au demeurant, il semble qu’outre-Atlantique, même si c’est très difficile parfois, on respecte les résultats des urnes. Bref, même s’il est peu probable que cette demande aboutisse, il s’est trouvé à plusieurs reprises quelques dizaines de députés européens pour réclamer l’interdiction de vote d’un pays membre dont le dirigeant, démocratiquement élu et réélu, n’a pas le bon goût de suivre l’idéologie dominante en Europe. Dominante en tous cas dans les cercles du pouvoir, car les peuples étant muselés quand ils ne sont pas d’accord, il est difficile de savoir ce qu’ils pensent vraiment… sauf peut être en Hongrie !
Dernier soubresaut en date, la dénonciation par l’opposition polonaise du harcèlement incessant qu’elle subit de la part du parti au pouvoir, celui de Donald Tusk, un temps président du Conseil européen, et actuel Premier ministre. Ce harcèlement aurait même provoqué le décès de Barbara Skrzypek, 66 ans, malade, ancienne employée du parti d’opposition Law and Justice, interrogée sans relâche pendant des heures par un procureur allié de Tusk, malgré ses problèmes de santé. La relation de cause à effet sera sûrement difficile à mettre en évidence. Mais ce qui, en revanche, est d’ores et déjà évident, c’est le peu de cas que font pour les libertés politiques les cercles dirigeants de l’Union Européenne.
La démocratie, c’est respecter le vote du peuple, même quand on est convaincu que le peuple se trompe. Ne respecter le vote que quand il va « dans le bon sens », c’est mettre en place une démocratie conditionnelle. Une telle démocratie conditionnelle est plus proche d’une dictature que d’une vraie démocratie.
Racismes mélangés
Tant que nous sommes dans la confusion, revenons en France où LFI s’insurge avec une véhémence hors du commun, même pour elle, contre le mauvais procès qui lui serait fait en l’accusant d’antisémitisme. Il faut dire que publier une affiche caricaturant Hanouna en utilisant les codes graphiques des affiches antisémites des années trente et quarante est un choix pour le moins étonnant de la part d’un parti qui se prétend anti-fasciste.

Mais tentons d’aller au-delà de l’anecdote. Depuis des mois, des années même, LFI mène campagne contre l’islamophobie en s’affichant aux côtés d’islamistes notoires. LFI, mais aussi un peu ses alliés : on se souvient de la polémique au sujet de l’invitation du rappeur Medine à l’université d’été des Verts en 2023. Et que dire des stances anti-Israël de Rima Hassan ou de ses amitiés si proches du Hamas ? Quant à la présence du militant pro-Hamas Mohammed Ben Yakhlef sur la liste municipale de Louis Boyard à Villeneuve Saint-Georges, elle était si gênante que les partis de la gauche plus « traditionnelle » ont fait de son retrait une condition de leur soutien au deuxième tour. Louis Boyard a préféré perdre l’élection.
Les LFIstes affirment à qui veut les entendre qu’il ne faut en aucun cas confondre antisionisme et antisémitisme, et qu’ils seraient en réalité les meilleurs défenseurs de la communauté juive en France « si elle était menacée » (sic). Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Avec l’explosion des actes antisémites depuis le pogrom du 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivi, que faudrait-il de plus pour que la communauté juive soit reconnue comme menacée ? Un vrai pogrom en France ? Quant à la prétendue différence entre antisémitisme et anti sionisme, elle résiste assez mal à l’analyse. Au nom de quoi le seul peuple sur terre qui se verrait dénier la possibilité d’avoir un État serait-il le peuple juif ? Les militants de la laïcité, qui reprochent à Israël d’être un État religieux et qui réclament, comme Rima Hassan, un État laïc unique « du fleuve à la mer », condamnant ainsi l’Etat juif à disparaître, seraient plus crédibles s’ils s’attaquaient avec la même violence à TOUS les États confessionnels, du Maroc à l’Iran en passant par l’Arabie saoudite, les monarchies du Golfe, etc. Mais être un État musulman semble plus acceptable qu’être un Etat juif…
La réalité est qu’à côté de l’antisémitisme de droite, il y a toujours eu un antisémitisme de gauche. Fondé peut-être sur d’autres bases, mais tout aussi inacceptable. LFI en est aujourd’hui le principal représentant. Quant à l’islamophobie, elle regroupe sous un même vocable des attitudes bien différentes. Refuser que l’on puisse imposer le port du voile islamique à des jeunes filles en France est-il de l’islamophobie ou du féminisme ?
La période actuelle, marquée par le terrorisme islamiste depuis maintenant plusieurs décennies, devrait imposer aux antiracistes sincères une certaine prudence et un grand discernement. Car les racismes se mélangent et s’additionnent dans les périodes de conflit. Critiquer Netanyahu n’est certainement pas de l’antisémitisme. Mais s’associer pour le faire avec ceux qui veulent la disparition de l’Etat d’Israel en est incontestablement. Refuser l’imposition du port du voile à quiconque dans nos démocraties n’est pas de l’islamophobie ou du racisme. Mais considérer que tous les Arabes, ou tous les Musulmans, sont des graines d’islamistes et ne peuvent s’intégrer dans une démocratie laïque en est.
Il n’y a pas de bon et de mauvais racisme. Toutes les formes de racisme, qui condamnent les personnes pour leur appartenance à une ethnie, une religion, voire une catégorie sociale, sans prendre en compte leur individualité, sont odieuses. Il y a aujourd’hui en France une montée de l’antisémitisme. Il y a aussi, dans certaines zones du territoire ou chez certains militants, clairement, du racisme anti-Blanc. Comme il y a, nous le savons depuis longtemps, du racisme anti Breton et du racisme anti Corse. Rien ne peut justifier de remplacer un racisme par un autre. Rien ne peut exonérer une forme spécifique de racisme au nom d’une prétendue défense d’opprimés.
La mafia corse
Puisqu’on évoque le racisme anti Corse, parlons un peu d’une dernière découverte des Français : la mafia corse. Car si la France nous refuse le droit de parler du peuple corse et de ses droits, elle nous reconnaît en revanche le privilège d’avoir une mafia corse. Au mépris d’ailleurs de toute logique, car si nous sommes, sur notre île, exclusivement Français, alors, la mafia elle-même est une mafia française, non ?

Au-delà de la formule, reprise à l’envi par toute la presse française, du Monde à Libé en passant par Le Figaro, le Point, etc., qu’en est-il réellement sur le terrain ? Il y a incontestablement des criminels en Corse. Il y a probablement du crime organisé, je ne suis pas spécialiste du vocabulaire policier. Mais y a-t-il, pour reprendre la formule de Jacques Folorou dans Corse Matin après l’assassinat d’un ancien membre du gang dit « de la Brise de mer », « des voyous [qui] étendent leur emprise sur une société entière » ? J’ai l’impression qu’il y a des secteurs entiers de la société corse qui échappent à cette emprise, peut-être même plus que dans d’autres régions de l’hexagone.
Il y a trop de crimes en Corse. Mais plus généralement, il y a trop de crimes en France. Des zones naguère épargnées sont aujourd’hui ouvertes. Ainsi, des gens bien informés ont affirmé qu’après la disparition du rideau de fer, la mafia russe a investi dans l’immobilier des côtes bretonnes. Ainsi, il y a quelques mois, les rues de Rennes résonnaient des échanges de coups de feu d’armes automatiques entre gangs de dealers de drogue.
Quant à la perméabilité entre voyous et politiques, le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas une spécificité Corse ! Benalla n’est pas Corse… Et les exemples passés d’une telle perméabilité sont légion, à Londres, à Paris ou ailleurs. Pourquoi alors vouloir stigmatiser spécifiquement la société corse ? Si cela était le fait de Corses uniquement, on pourrait parler d’une salutaire prise de conscience. Mais comment ne pas voir que cette « prise de conscience » est pour le moins encouragée d’ailleurs ? Les tonitruantes associations anti-mafia récemment crées seraient-elles, consciemment ou non, des instruments du pouvoir colonial ? On a rarement vu un préfet de la République française se saisir d’un mégaphone pour arranguer et encourager les participants à une manifestation, comme ce fut le cas à Ajaccio lors de la manifestation « anti mafia » de mars dernier. Ne serait-ce pas parce que casser la société de proximité Corse est depuis longtemps au premier plan de l’agenda du pouvoir français ?
Car, au-delà des grandes déclarations démagogiques, au-delà des mesures d’exception réclamées par certains, le vrai antidote à la prise de contrôle par les voyous est la société de proximité. Ercolano, à côté de Naples, a réussi à se débarrasser de l’emprise de la Camorra grâce à un rejet solidaire, par les commerçants et les édiles, de l’impôt mafieux, du racket. Statut de repenti, confiscation des biens, mafia corse, autant de mots qui claquent. Mais la réalité ? Mettre fin au désordre foncier en Corse, bloquer la spéculation immobilière grâce à un statut de résident, développer des protections de proximité contre les victimes de racket, cela ne fait pas partie de l’arsenal, alors qu’on sait à quel point ce serait efficace. Parce que, depuis des lustres, le premier à profiter des voyous en Corse pour ses propres priorités est l’Etat français. Et que, tant que les pouvoirs régaliens seront hors de l’île, tant que la Corse ne sera pas souveraine, la lutte contre le crime continuera à y être un élément de discours politique, et seulement cela.
S’il y a une mafia en corse, elle est française. Et ce n’est pas en se payant de mots qu’on mettra fin à ses méfaits. C’est en retrouvant ce qui fait la force d’une société : la proximité, la solidarité, l’entraide, et un peu de sens moral. Rêve impossible ?
Dix, et plus encore…

J’évoquais au début de cet article les dix plaies d’Egypte, celles que Dieu envoya à Pharaon pour le contraindre à laisser partir le peuple juif. Je pourrais continuer l’énumération de nos plaies contemporaines jusqu’à dépasser largement les dix. Et là, ce sont bien les hommes qui nous les infligent.
Je pourrais parler de la corruption des politiques. Pour trois procès médiatiques que l’on nous met en scène en France — Fillon, Sarkozy, Le Pen —, combien de non-lieu de connivence, combien de procès étouffés, combien de prescriptions ? Quand le Président du Conseil Constitutionnel est un homme qui a joué avec la loi et les conflits d’intérêt, et qui a échappé à la justice grâce à la montre, on peut se douter à quel point les quelques arbres cachent une forêt monstrueuse. En France comme dans d’autres pays d’Europe, dans l’hexagone comme en Corse. Mais l’opération mani pulite n’ira jamais jusqu’à ceux qui tirent les ficelles, ce serait trop hâter la fin d’un monde.
Je pourrais (re)parler des excès de l’ordre moral New Wave. Du procès de Depardieu au non-procès de Julien Bayou, il n’en fini pas de faire des vagues. Et de populariser des belles formules, comme « le féminisme n’a jamais tué, le masculinisme tue tous les jours ». On a envie de dire à Victoire Tuaillon, inventrice de ce néologisme : « Il paraît que le ridicule ne tue pas, mais la bêtise peut le faire…» A cultiver les affirmations lapidaires, à développer, sous prétexte de défense des opprimées, des discours de haine et de violence, une société devient vite invivable.
Je pourrais parler de la société de la peur, qui, depuis l’apogée qu’elle a connue durant le Covid, ne relâche la pression que le temps de trouver un autre épouvantail : guerre, climat, nouvelle épidémie,… Mais nous en avons déjà tellement parlé.
Je pourrais y ajouter la violence au quotidien, dans les mots et dans les actes, qui s’installe dans nos paysages. Il suffit d’ouvrir n’importe quel journal pour la percevoir, un peu plus forte chaque jour, faisant feu de tous les conflits que la planète peut porter.
Cette énumération serait sans fin. Mais tente-t-on de compter les paquets d’écume qu’une tempête projette sur le rivage ? Car c’est bien de cela dont il s’agit. L’écume des jours, symptôme d’une profonde mutation, dont la violence ne fait pour l’instant qu’effleurer, à travers toutes ces manifestations.
Sous l’écume, le séisme
S’il y a tempête dans notre société, c’est parce qu’un séisme majeur, en grande partie sous-marin, est en cours. Ou plutôt deux séismes concomitants.

Le premier est géopolitique. Il marque le mouvement des plaques tectoniques continentales. Les pays qui, à travers l’exploitation qui en était faite — de la main-d’oeuvre bon marché aux ressources naturelles pillées — ont servi de piliers à la richesse de l’occident, ne veulent plus jouer le jeu. La Chine s’est éveillée, pour reprendre la prophétie d’Alain Peyrefitte. L’Inde aussi, comme le Vietnam. Les BRICS ne veulent plus être des auxiliaires. L’Afrique est encore derrière, mais pour combien de temps ? Face au réveil de ces ambitions, le système économique et social qui a permis, chez nous, richesse et relatif partage patine. Trouver des relais de croissance dans l’IA ? Pourquoi pas, mais comment alors financer l’oisiveté qui s’en suivra ? Développer l’économie verte ? Belle idée, mais qui croit sérieusement que réduire la consommation crée de la richesse ? Dans ce contexte, les premiers à trinquer sont les couches moyennes, celles qui ont fait le succès de la démocratie représentative. Rien d’étonnant à ce que celle-ci connaisse une crise sans précédent.
Le second est idéologique. Il est le corollaire du premier séisme. Les couches moyennes ont été les promoteurs et les fidèles soutiens de l’idéologie social-démocrate qui, sous diverses formes, a régné sans partage sur le monde occidental au moins depuis 1945. Mises à mal, elles ne croient plus aux bienfaits de cette idéologie. Non, ce ne sont pas les populistes qui attaquent le système de pensée de la démocratie libérale et représentative bourgeoise. C’est la faillite du système qui génère les populistes. Parions que dans la seconde moitié du XVIIIe siècles, les tenants du système monarchique d’alors faisaient aussi porter la responsabilité de leurs problèmes aux libéraux naissants, ceux des Lumières, ceux des États-Unis d’Amérique, alors que leur système s’effondrait miné de l’intérieur. Il en est de même aujourd’hui, à la différence près que l’on voit peu de Lumières s’allumer. Et pourtant, il en faudra bien !
Le système dans lequel nous avons vécu depuis 1945 était-il si parfait ? On pourrait le croire en constatant à quel point sa fin effraie. Il n’y a pas de séisme non-violent. Il n’y a pas de transformation sans douleur. Encore faut-il que nous soyons prêts à créer et accueillir la suite…
