
« Je me suis trompé. » C’est là une petite phrase simple, que pourtant vous n’entendez jamais dans la bouche d’un homme politique français. Nos politiques, en France comme en Corse, auraient-ils la chance ou le talent inouï d’être infaillibles ?
Bill Swanson, l’ancien PDG de Raytheon, publia un jour ses trente-trois Règles non écrites du management1. Qu’il fut ensuite accusé de plagiat pour quelques-unes de ces règles n’enlève rien à leur pertinence, au contraire. La première de ces règles s’énonce ainsi : « Apprenez à dire « je ne sais pas« . Si vous êtes honnête, vous l’utiliserez souvent2« . On pourrait paraphraser cette règle dans le monde politique : apprenez à dire « je me suis trompé » ; si vous êtes honnête, cela vous servira souvent. Quoi de plus naturel en effet, dans un monde aussi incertain que le nôtre aujourd’hui, que de se tromper souvent quand on a choisi pour fonction de conduire ses concitoyens vers le futur ?
Et pourtant ! Je n’ai pas souvenir de l’avoir jamais entendu de la part d’un leader politique en Corse ou en France, que ce soit en public ou dans le cercle plus restreint des militants. Quel contraste avec le monde Anglo-Saxon ! Dans une interview au Times en janvier dernier, la nouvelle cheffe du Parti Conservateur affirmait, en titre de l’article : ‘We’re going to be honest about mistakes we made’ (« Nous serons honnêtes au sujet des erreurs que nous avons faites« ) Certes, c’est une belle déclaration d’intention. Mais elle est faite par Kemi Badenoch, qui fut ministre dans les gouvernements de Boris Johnson, Liz Truss et Rishi Sunnak. Et le we (nous) n’est pas ici seulement une forme réthorique. Chez nous, point de ces scrupules ! Quand on perd une élection, c’est toujours de la faute aux autres. Et même parfois, en fait, on l’a presque gagnée ! Et quand on a été aux affaires et que le résultat n’est pas à la hauteur, ce n’est jamais parce que l’on s’est trompé. Au pire, certains reconnaissent parfois avoir légèrement sous estimé les difficultés ou les oppositions… Heureuse classe politique qui ne se trompe jamais !
Un exercice salutaire de lucidité

Heureuse ? Pas si sûr. Selon la dernière enquête annuelle du Cevipof, seuls 26% des Français déclarent avoir encore confiance dans la politique, contre 49% en Allemagne. Ils ne sont que 24% à avoir confiance dans l’Assemblée nationale. Disons le tout net : non, ce n’est pas de la faute des « populistes », de droite ou de gauche ! Le croire serait confondre causes et effets. Car le populisme a toujours existé. S’il n’est plus aujourd’hui marginalisé, c’est bien parce que celles et ceux qui dirigent le pays depuis des décennies, et qui ne sont pas populistes, ont failli. Sinon, ils auraient la confiance de leur concitoyens, non ?
Je n’ai pas de chiffres spécifiques sur la Corse, le Cevipof n’entrant pas dans les particularités infra-étatiques. Mais, à entendre nombre de conversations privées ou demi-privées, ou à parcourir les réseaux sociaux, on peut douter que le verdict soit très différent. Le score remarquable réalisé lors de la dernière élection législative par les candidats RN, extérieurs pourtant pour les 3/4 à notre île, n’est-il pas le reflet de cette défiance ?
Face à un tel constat, l’optimisme de la volonté doit-il prévaloir sur le pessimisme de l’intelligence ? Ce serait croire et faire croire que l’un peut aller impunément sans l’autre. Je préfère penser, comme Gramsci, qu’il est vital d’allier les deux. Et le pessimisme de l’intelligence impose de porter un regard lucide sur son action passée. Quand un parti, quand un homme politique perd une élection, la faute, si faute il y a, ne peut pas être seulement « aux autres ». Le « perdant » en a forcément fait aussi, ne serait-ce qu’en mésestimant et sous estimant ses adversaires…
Il ne s’agit pas ici de repentance. Au contraire même. La repentance en effet, dans son exagération même, interdit l’autocritique sérieuse. Les caricatures qui ont naguère jalonné la marche des dictatures stalinienne ou maoiste n’ont en réalité rien à voir avec une analyse lucide des erreurs du passé. Pas plus que la tendance de nos sociétés occidentales wokisées à déconstruire leur histoire, sans d’ailleurs prendre même le temps de l’analyser réellement.
Une autocritique bien conduite est à la fois un exercice salutaire d’humilité et de lucidité. « Errare humanum est, persevare diabolicum3« , nous dit une formule vieille comme la philosophie. Après une erreur grave d’un de ses subordonnés, l’Amiral Nimitz, le vainqueur de la guerre du Pacifique, plutôt que de le limoger, reprit sa propre formule « Every dog should be allowed two bites4« . Grand bien lui en prit, puisque ledit subordonné, l’amiral Turner, devint le grand spécialiste de la guerre amphibie, qui fut déterminante dans la victoire américaine5.
Il ne s’agit donc en aucun cas de réciter son acte de contrition, mais d’analyser ses erreurs. Il ne s’agit pas non plus de confession publique, mais de réflexion lucide, dans un cadre de confiance. Je le disais précédemment, en un demi-siècle de militantisme politique, y compris dans des instances dirigeantes, je ne l’ai jamais vu pratiquer. Cet aveuglement n’est d’ailleurs pas l’apanage des politiques. Lorsque j’étais membre d’une association de chefs d’entreprises aidant des créateurs ou repreneurs d’entreprises dans leurs premières années, je proposais de réaliser une analyse « post mortem » des créations ou reprises qui avaient échoué. « Ça ne sert à rien« , me fut-il répondu… Funeste attitude proche de la superstition. Comment progresser, si ce n’est en apprenant de ses erreurs ? Et comment apprendre de ses erreurs si on ne les reconnais pas explicitement et ne les analyse pas ?
Un gage de confiance

Revenons au verdict de l’opinion publique en France, qui, pour les trois-quarts, se défie de la politique et de ses élus. Comment ne pas y voir une conséquence de cette prétendue infaillibilité ? L’époque où les citoyens étaient informés prioritairement par le biais des partis qu’ils soutenaient est définitivement révolue. Aujourd’hui, Internet et les réseaux sociaux donnent à chacun la possibilité de savoir, de mesurer le résultat d’une action publique, de vérifier ce qu’il en est des promesses. Certes, on y trouve aussi des fausses informations, voire de la désinformation volontaire. Mais, avec quelques recoupements très faciles à faire, comment ne pas se rendre compte que la politique de gestion du Covid a été excessivement coûteuse ? Comment ne pas se rendre compte que les promesses de Bruno Le Maire de mettre à genoux l’économie russe en six mois n’étaient que rodomontades ? Comment ne pas voir qu’en Corse, la gestion des déchets n’a pas progressé d’un pouce en 10 ans de gestion nationaliste, malgré les promesses ? Que la compagnie publique de navigation promise dans le programme de Pè à Corsica a coulé avant même de voir le début d’un commencement ?
Et pourtant, on fait comme si… A aucun moment, le Président de la République française ou ses anciens ministres n’ont reconnu la moindre erreur de stratégie. Tout au plus, Emmanuel Macron a-t-il concédé que la dissolution de juin 2024 n’a pas été bien comprise et n’a pas eu l’effet espéré. Et ce n’est pas mieux de ce côté-ci de la mer. Certes, les anciens alliés nationalistes de Gilles Simeoni ne manquent pas une occasion de souligner SES erreurs. Mais ont-ils eux-mêmes été parfaits ? N’ont-ils pas manqué parfois de lucidité quant aux résistances de l’appareil administratif et étatique français ? Ont-ils toujours associé comme il l’aurait fallu leurs électeurs à leurs actions d’élus ? Le reconnaître explicitement serait à la fois une belle preuve d’humilité et de vraie confiance en soi, sources de la confiance des autres.
Pratiquer l’autocritique, ce n’est pas battre sa coulpe. C’est simplement reconnaître ses erreurs, plutôt que de souligner uniquement celles des autres, afin de pouvoir, en toute intelligence et en toute volonté, les corriger. Et recréer ainsi les bases de la confiance.
- Bill Swanson’s Unwritten Rules of Management ↩︎
- Learn to say, « I don’t know. » If used when appropriate, it will be often. ↩︎
- L’erreur est humaine, persévérer dans l’erreur est diabolique. ↩︎
- Grosso modo, chacun devrait avoir droit à deux essais… ↩︎
- Cité par Samuel Eliot Morrison dans The Two-Ocean War: A Short History of the United States Navy in the Second World War (1963), p. 580-581 ↩︎
