
Non, je ne vais pas vous parler du Danemark, ni de sa colonie groenlandaise. Cette phrase de Shakespeare1 s’applique ici à beaucoup plus proche de nous. Il y a quelque chose de pourri dans le Royaume de France, et aussi dans celui de Corse. Quoi ? Et surtout, que pouvons-nous faire ?
Il est devenu banal de fustiger les maux de la France de Macron. Chaque parti à tour de rôle s’y attache, comme si Macron n’avait pas été élu avec, de fait, la complicité de tous ceux qui prétendent faire partie d’un Arc (ou Front) Républicain. Mais sacrifions néanmoins à l’usage, en rappelant quelques éléments de constat.
Un naufrage de la politique

La dissolution de juin dernier n’a fait que révéler le mal profond qui gangrène la politique française : l’incapacité à construire un consensus positif. Monsieur « en même temps » a tenté de faire croire qu’un consensus, c’était simplement en prendre un peu à droite et un peu à gauche, de façon autocratique. Les faits ont largement démontré son erreur. Mais ils n’ont pas pour autant rénové le débat.
La France aura un budget, avec des mois de retard. Mais un budget adopté sans vote, un budget qui ne règle rien, un budget « ni-ni ».
Ses voisins et amis ne vont pas beaucoup mieux. La Belgique a passé plusieurs mois sans gouvernement. Elle ne semble pas s’en être plus mal portée. Le gouvernement allemand est en sursis. Comme au Canada, on sait qu’il est démissionnaire. Qui le remplacera ?
Comment donc des situations, qui auraient été naguère des crises démocratiques graves, sont elles devenues de simples anecdotes ? La réponse est simple : parce que ces gouvernements ne gouvernent plus depuis que l’empire européen et la technocratie ont pris la main. D’ailleurs, Donald Trump ne s’y trompe pas. C’est bien avec l’UE qu’il entend négocier à coup de menaces de droits de douane. Et que celles et ceux qui croyaient que l’UE rendrait chaque pays qui la compose plus fort ouvrent enfin les yeux. C’est dans son naufrage qu’elle les entraine, et non vers des rivages enchantés. Il suffit d’observer la situation économique des anciens moteurs que furent la France et l’Allemagne pour s’en convaincre. Et la démocratie n’y est plus qu’un théâtre où l’on paye — cher — des pantins qui camouflent mal les vrais lieux de pouvoir.
Mais le monde politique « national » continue à faire comme si. Comme si l’enjeu pour la France au XXIe siècle était d’établir des ZFE, et non de recréer une industrie et des entreprises prospères. Comme si l’enjeu de la politique de ce pays était de déterminer les mots que l’on a le droit de prononcer et ceux qui sont interdits… et non de retrouver les bases d’une culture partagée.
Seul rai de lumière dans ce paysage d’apocalypse : la défaite de LFI, à Grenoble d’abord le 19 janvier, à Villeneuve Saint-Georges il y a quelques jours. Les électeurs, même en banlieue parisienne, ne sont pas prêts à avoir pour maire un jeune coq dont la profondeur d’esprit se borne à se vanter d’avoir été dealer et à enfiler les slogans provocateurs, plus creux les uns que les autres. Mais n’oublions pas qu’en 1933, il a suffi à Hitler d’un tiers des voix pour se hisser au pouvoir et imposer la dictature la plus abominablement meurtrière de l’Histoire.
Et la Corse ?

Elle n’échappe pas au naufrage, bien évidemment. On peut d’ailleurs s’étonner qu’un territoire où la revendication nationale a structuré la politique pendant des décennies ne tire pas de leçon plus radicale de la situation de la métropole. Mais tout se passe comme si, à quelques exceptions près, les politiques de notre île étaient aveuglés par le mirage des discussions sur l’autonomie. Aveuglés ? Ou plutôt tentant d’y cacher leur incompétence ? Qu’en dix ans, le gouvernement de Gilles Simeoni ne trouve pas d’autre idée pour relancer l’économie corse que d’y importer des touristes d’hiver, en achetant des flux aériens, est significatif du manque total d’imagination et d’ambition qui caractérise sa politique pusillanime dans tous les domaines, de la langue à l’économie, de la gestion des déchets à celle du foncier. Enfin, nous parlons là d’un manque d’ambition pour le bien public, car pour ce qui concerne l’ambition pour leurs intérêts personnels, c’est une autre histoire, comme l’a illustré le « salaire » du désormais ancien Président de l’ADEC !
En réalité, on fait comme si. Comme si il suffisait de recaser Jean Félix Acquaviva à l’exécutif pour donner un nouveau souffle à une politique à laquelle plus personne ne croit. Comme si une France engluée dans ses problèmes allait se préoccuper du futur d’une île périphérique de 300 000 habitants. Comme si des mots d’ordre vengeurs suffisaient à transformer un déclin en renaissance. Comme si saisir la Cour de Cassation française sur l’usage de la langue Corse à l’Assemblée allait inverser un processus de disparition facilité par le manque de courage. Enfermé dans une majorité absolue illusoire — n’oublions pas qu’elle ne représente pas directement le vote, mais résulte d’une prime à la liste arrivée en tête —Gilles Simeoni suit les traces de son maître Emmanuel Macron. La chute sera donc probablement la même.
Ce n’est pas parce que le potentiel de l’île ne permettrait pas une véritable ambition. Nous l’avons plusieurs fois rappelé, la Corse est « géographiquement » riche, et pourrait devenir une nouvelle Californie. L’agriculture et l’agroalimentaire ne demandent qu’à y développer tout leur potentiel. La haute technologie pourrait y trouver sa place moyennant une véritable politique d’accueil des cerveaux : pas besoin de flux logistiques majeurs pour développer l’industrie du logiciel. Et même un tourisme durable pourrait y être développé, appuyé sur une mise en valeur de notre histoire, de notre culture, de nos spécificités, faisant de la Corse une île méditerranéenne pas comme les autres. Mais il est tellement plus facile d’acheter des flux de touristes… Touristes qui, accessoirement, dépendent quatre fois moins sur notre île que ceux qui vont en Islande !
To be or not to be
Sommes-nous donc, comme Marcellus et Hamlet, contraints de suivre des fantômes pour nous rappeler aux réalités ? Si tel est le cas, rappelons-nous Yvan Colonna qui prophétisait, avant son assassinat dans une prison française, que le peuple corse allait se réveiller !

Être ou ne pas être, cette question se pose aujourd’hui à de nombreuses nations multi séculaires, du moins en Europe et en occident. Car ailleurs — en Chine, en Russie, en Inde, au Vietnam, en Corée, etc. —, on ne se pose pas cette question ! Il faut dire que ces pays semblent échapper, du moins en bonne partie, à nos ”éveillés” qui ont décrété que le patriotisme était une relique nauséabonde du passé, à détruire au plus vite, à moins que l’on ne soit Palestinien et antisémitesioniste. Pourtant, la solution au marasme politique actuel n’a pas d’autre voie que la réhabilitation de la nation, berceau de la démocratie. Les Américains semblent en avoir fait le choix à la dernière Présidentielle, pour le meilleur et peut-être aussi pour le pire. Les Britanniques en avaient fait le choix lors du Brexit, que l’actuel Premier Ministre tente d’effacer. Et nous, quand le ferons-nous ?
Je ne parle évidement pas ici de la France, mais bien de la Corse. Car, sur notre île, se donner la capacité à mener une véritable politique nationale est un impératif absolu de survie. Tant que c’est encore possible, avant que le peuple corse, comme sa langue, ne soit rangé au rayon des antiquités disparues. Quant au pays voisin — bien plus qu’ami —, c’est probablement aussi pour lui la seule voie possible, mais c’est son affaire.
Choisir d’être, et non de disparaître, est la seule option qui permettra à la Corse de se protéger du désastre qui nous guette. Cela passe par une politique volontariste et courageuse, loin de l’achat de flux de touristes. C’est possible. C’est vital.
- A la fin de l’acte 1 de la pièce de Shakespeare, alors qu’Hamlet suit le fantôme de son père, feu le roi, qui va lui révéler qu’il a été assassiné par Claudius, oncle d’Hamlet, pour lui prendre son trône, l’officier de la garde Marcellus prononce cette phrase (traduite généralement par « Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark« ), soulignant toute la corruption qui a envahi le Royaume après cet assassinat. Puis il emboîte le pas à Hamlet… ↩︎
