
Notre société a de moins en moins de repères en matière de bien et de mal. Et pourtant, le débat politique semble se faire de plus en plus à coups d’anathèmes. Dernier exemple en date : l’excommunication de François Bayrou par le Parti Socialiste. Parce qu’il a osé utiliser l’expression “submersion migratoire”, même, en l’occurrence, avec des pincettes, il n’est plus possible de discuter avec lui… du budget ! Un nouvel ordre moral se met-il en place, pour tenter de combler le vide de projet politique ?
La morale, c’est ce qui fait tenir ensemble une société. Parce qu’elle désigne le Bien et le Mal, la morale est un repère fondamental pour réguler les relations entre les personnes. À condition bien sûr qu’elle soit grosso modo partagée. Il y a toujours eu, dans toutes les sociétés humaines, des personnes qui se sont opposées à la morale dominante, soit en refusant toute morale, soit en choisissant de se conformer à d’autres règles. Mais, parce qu’elles formaient une minorité, elle ne présentaient pas de danger pour la cohésion de la société. Mieux, en obligeant à un questionnement, elles participaient de fait à la moralisation de la société, et souvent à son avancée. Il n’en est plus de même aujourd’hui.
Une “morale dominante” immorale ?
La morale est une force de cohésion si elle permet un consensus. Et, au-delà des divergences d’opinion, il semble qu’il y avait, au cours des siècles passés, quelques éléments qui le permettaient. La protection des faibles, le rejet de la violence « gratuite », l’amour de la famille, le respect des autres étaient généralement placés au rang du Bien par une grande majorité ; le fait de tuer — fût-ce en douceur —, de s’imposer par la force, d’afficher son mépris de l’autre et son égoïsme exacerbé étaient généralement considérés comme des manifestations du Mal.
Ce consensus n’existe plus en France, ni dans ce que l’on peut voir des autres sociétés occidentales. Quand un gouvernement démocratique — au Royaume Uni en l’occurrence — minimise les viols et rapts de centaines de jeunes filles par des bandes organisées de personnes d’origine pakistanaise, au nom du vivre ensemble et de l’antiracisme, où est la protection du faible ? Quand, toujours outre-Manche, un gouvernement sévit d’une façon extrême contre des manifestants, voire contre de simples auteurs de posts sur des réseaux sociaux, après le meurtre de plusieurs gamines par un jeune probablement déséquilibré, mais refuse de requérir la perpétuité contre ce criminel, où sont les notions de respect, de protection, de justice équitable contre la violence gratuite ?

La France n’est pas en reste. L’euthanasie y est le dernier sujet à la mode en matière de lois devant régir notre société, un député se fait prendre en flagrant délit d’achat de drogue auprès d’un dealer mineur, un Président du Sénat s’offre un fauteuil à 30000 euros, sans que cela ne semble émouvoir la classe politique. Depuis quelques années, la seule règle « morale » semble être qu’il ne faut frustrer aucun désir, et que seul le plaisir individuel compte. Il faut dire que lorsqu’on élit un Président qui, à 17 ans, annonce à sa professeure de 41 ans, mariée et mère de trois enfants, dont une camarade de classe, ”quoi que vous fassiez, je vous épouserai”, on peut perdre la notion des limites qu’impose la bienséance à la satisfaction des envies.
Mais que le Premier Ministre utilise un mot également utilisé, ô sacrilège, par l’extrême droite, là, l’émotion est palpable, de la Présidente de l’Assemblée aux différents leaders de gauche. Les mots sont-ils devenus plus dangereux et répréhensibles que les actes ? De tous temps, les moralisateurs se sont attachés aux mots ou aux symboles et, plus encore, aux interprétations tendancieuses qu’ils pouvaient en faire. Aujourd’hui cependant, force est de remarquer qu’il y a en la matière un certain déséquilibre. Ainsi par exemple, un journal de grande diffusion, Le Figaro en l’espèce, peut écrire, à propos de l’assassinat en Suède du militant irakien anti islamiste Salwan Momika « le profanateur de coran Salwan Momika tué par balles […] » sans susciter les cris d’orfraies de militants de choc de la laïcité, si prompts habituellement à relever toute marque de religiosité dans le débat public. Le caractère sacré du Coran mériterait-il plus de respect que celui des crèches de Noël ?
Car, au-delà des écarts entre discours moral et pratiques immorales, aussi consubstantiels à la vie réelle des sociétés que la morale elle-même, nous assistons aujourd’hui à une inversion des valeurs, une sorte d’émergence d’une nouvelle morale, immorale selon les normes traditionnelles.
Le wokisme contre la morale

Ainsi, par exemple, la pudiquement nommée Gestation Pour Autrui, qui n’est rien d’autre que la transformation du corps de certaines femmes en simple machine à reproduire des humains, est aujourd’hui au premier rang des revendications d’un mouvement féministe qui, hier encore, y aurait vu à juste titre une forme d’esclavage. Mais au nom de quoi oserait-on priver des couples homosexuels du plaisir d’avoir des enfants ? Ce serait de l’homophobie. Le racialisme, qui permet de dénoncer régulièrement la présence trop forte « d’hommes blancs », par exemple sur les plateaux de télévision des chaînes occidentales, n’est qu’un racisme parmi d’autres, qui assimile une personne à sa couleur de peau. Que celle qui est ici stigmatisée soit blanche et non noire comme à l’époque du Ku-Klux-Klan ne change en rien la pratique, jugée naguère comme synonyme du Mal, qui consiste à voir la couleur — ou le sexe genre — en lieu et place de la personne.
Cette nouvelle morale, appelée « éveil” (woke), ressemble à s’y méprendre à un négatif systématique de ce qui a fait la cohésion des sociétés occidentales pendant des siècles. Soyons clairs : c’est un bien quand cette inversion met à mal l’exploitation et le mépris des autres qui, trop souvent, était le ciment des sociétés occidentales1. Mais le wokisme va bien plus loin. Il se propose de remplacer une exclusion par une autre, sans d’ailleurs qu’il y ait la moindre esquisse de réciprocité dans les sociétés où la culture occidentale ne domine pas. L’Islam par exemple, doit avoir droit de cité ici, et l’interdiction du port du voile dans l’espace public est régulièrement stigmatisée comme islamophobe, donc Mal. Mais rien n’est dit sur le nécessaire respect du christianisme dans les sociétés arabo-musulmanes. Sans parler bien sûr du judaisme. Le pogrom du 7 octobre 2023 ne serait, pour nos « éveillés », qu’un acte de résistance d’un peuple opprimé.
Un symbole extraordinaire de cette inversion de valeurs a été la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris. Alors que j’exprimais des doutes sur le bien fondé de choix volontairement choquants pour une part significative de nos concitoyens, comme la Cène travestie en queer, une amie sur Facebook me répondait : « Même si c’était la Cène, en quoi est-ce un blasphème ? Pour moi, c’est dire que les drags, les minorités sexuelles plus largement, ont le droit d’exister dans la société. Partout. Même dans un tableau de Léonard de Vinci représentant la Cène, même dans le banquet des dieux de l’Olympe. Ce n’est pas choquer pour le plaisir de choquer. On choque des millions de personnes qui ont décidé d’être choquées. Mais on envoie surtout un message d’espoir à des millions d’autres (des centaines de millions peut-être) partout dans le monde qui doivent vivre cachés et à qui le droit d’exister dans la société, parfois tout court, est littéralement dénié. Et on leur dit: oui, vous avez le droit d’exister, jusque dans un tableau de la Cène. Mais eux, on ne les entend pas sur les réseaux sociaux pour des raisons évidentes. » Il s’agit donc bien d’imposer un nouvel ordre, une nouvelle morale. Qui, non seulement accorde une place à ce que l’on nomme des « minorités sexuelles » — ou ethniques, ou… —, mais qui, de fait, refuse leur place à ceux que cela choque. Ces derniers ne seraient d’ailleurs que des millions, contre les centaines de millions d’autres ! Non seulement on impose, mais en plus on invente une réalité alternative. Car je doute fort que la priorité des centaines de millions d’opprimés de par le monde soit de faire représenter le Christ en drag-queen ou en Schtroumph nu !
C’est bien la morale de nos sociétés qui est mise à mal ici. Et pas seulement celle des sociétés occidentales. Nulle part dans le monde n’est considéré comme normal et moral le fait d’acheter un enfant à sa mère génitrice. Nulle part dans le monde n’est considéré comme normal et moral le fait de caricaturer une scène religieuse. Mais, dans une société où la haine de soi le dispute à la haine de l’autre, cela deviendrait une nouvelle norme. « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », écrivait Orwell dans 1984.
Résister, est-ce être d’extrême-droite ?

Alors, a-t-on le droit de résister, de s’opposer à cette nouvelle « norme morale » digne d’une chasse aux sorcières ? Ses tenants nous le dénient, et expliquent que c’est être d’extrême droite — incarnation du Mal s’il en est — que de penser que des scènes de drag-queens n’ont rien à faire dans des spectacles vus par des enfants2, que de croire que, dans la situation actuelle de l’école en France, l’éducation sexuelle n’est peut-être pas la priorité, que le racisme anti « homme blanc » ne vaut pas mieux que les autres formes de racisme, etc. J’ai souligné dans un article précédent cette propension d’une certaine gauche française à diaboliser tous ses opposants en les qualifiant de fascistes, pour faire oublier la vacuité de son propre projet de société. Mais cette attitude n’est pas anecdotique. Elle est même porteuse de ravages en termes d’évolution de notre société.
Au-delà des fractures que provoque cette instrumentalisation de la haine, ce refus du débat conduit aussi à une disparition progressive de toute réflexion en matière de morale. Ainsi la gauche a laissé à l’extrême-droite, au cours des dernières décennies, le monopole d’une réflexion sur l’autorité et l’ordre. Ségolène Royal a bien tenté lors de sa campagne présidentielle malheureuse de 2007, de promouvoir un « ordre juste », mais son propre camp s’est empressé de la torpiller. De la même façon, la notion de patriotisme, qui fut glorifiée par les révolutionnaires français, puis par tout un pan de la gauche au XIXe siècle et jusqu’à la deuxième guerre mondiale, a progressivement été laissé à la droite, puis à l’extrême droite.
Cette « étrange défaite » de la pensée n’est d’ailleurs pas le monopole de la gauche. L’utilisation par François Bayrou du terme « submersion migratoire », pourtant banale en soi, a « gêné » la Présidente de l’Assemblée Nationale, qui, certes, fut un temps socialiste, mais est devenue une figure de la Macronie. Je fais à dessein un clin d’œil à l’ouvrage de Marc Bloch, car cette renonciation au débat ressemble bel et bien à un renoncement à se défendre, comme dans les mois qui ont précédé juin 1940 !
Quel mal y a-t-il en effet à vouloir débattre des flux migratoires et de leur acceptabilité sociale ? Il est évident que ceux-ci sont incomparablement plus forts que naguère, ne serait ce que par l’effet naturel de la démographie et du raccourcissement relatif des distances ! Quel mal y a-t-il à vouloir débattre d’autorité, d’ordre et de sécurité dans une société où les « faits divers » montrent l’ampleur du problème ? Quel mal y a-t-il à vouloir débattre de frontières, de patrie, quand le sentiment d’insécurité augmente au fur et à mesure que les guerres se rapprochent ? Quel mal y a-t-il à vouloir défendre certaines traditions, quand on sait qu’une société tient ensemble autant par ses traditions communes que par une vision partagée de son futur ? Au nom de quoi notre civilisation devrait-elle s’effacer au profit d’autres, venues d’ailleurs ou simplement émergentes ? En débattre sereinement serait un minimum. Mais les tenants de la nouvelle morale préfèrent ostraciser…
Car un ordre moral ne fonctionne qu’avec et par ses tabous. Contrairement à la morale, qui est avant tout questionnement sur le Bien et le Mal, l’ordre moral ne saurait être fait que de certitudes absolues. La morale questionne, l’ordre moral prescrit.
Un humanisme internationaliste dévoyé

Ce nouvel ordre moral, peut-on objecter, part de bonnes intentions. Les femmes, les personnes homosexuelles, les personnes d’autres ethnies que l’ethnie européenne dominante ont été tellement longtemps opprimées, méprisées, exclues, qu’il est nécessaire de leur rendre leur place… Et la richesse des pays européens s’est si longtemps faite en exploitant les autres qu’il faut maintenant rétablir l’équilibre en ouvrant toutes grandes nos frontières à tous ceux qui, issus de ces pays, veulent venir chez nous profiter d’un monde plus facile.
Intention en apparence louable. Mais, dans sa traduction actuelle woke, extrêmement perverse. Car rien n’oblige les européens d’aujourd’hui à expier les fautes de leurs pères ou grands-pères ! Sauf à bafouer une autre règle morale de base : ne pas punir quelqu’un pour la faute d’un autre !
Il faut dire que lorsqu’il s’agit de piétiner quelques règles basiques de bonne justice et de bonne morale, nos nouveaux moralistes s’en donnent parfois à cœur joie. Ainsi en est-il de la présomption d’innocence pour tout ce qui touche à leurs crédos. Pour ne citer qu’un exemple, l’enquête interne conduite par EELV contre leur ancien leader Julien Bayou pour harcèlement moral, sur plainte de son ancienne compagne, a beau avoir clos le dossier sans aucune preuve de délit, on attend toujours des excuses ou une réhabilitation. Les dénonciations par Me Too ne s’embarrassent pas d’instruction à charge ET à décharge. Les accusations contre la police sont aussi systématiques quand la victime est “racisée”. Notons au passage que ces dénonciations sont inexistantes quand la victime est un militant nationaliste corse. Black Lives Matter, en s’étendant hors des USA et de son champ initial, est devenu synonyme de “Les autres vies, on s’en fout !”.
Car, comme tout ordre moral, il ne s’agit pas de faire dans la nuance. Et tant pis si la reconnaissance du droit à être différent supposerait une reconnaissance aussi de notre altérité, donc de notre droit à ne pas être différents. L’humanisme, ce n’est pas l’exclusion ni la domination d’un groupe par un autre. Le wokisme, si.
Quant à l’internationalisme, tradition de la gauche, qui fonde une partie de cette nouvelle morale, il est lui aussi dévoyé. Le mondialisme, l’ouverture à tous vents de nos frontières, la négation de la notion de patrie quant il s’agit de nous — Corses, Bretons, Français ou autres nations européennes —, mais son exaltation quant il s’agit de justifier le massacre de civils juifs par des terroristes palestiniens, sont une bien mauvaise traduction de la solidarité internationale si nécessaire. Laissons à ce propos la parole à un militant communiste, historien marxiste de la Bretagne, Maurice Duhamel, qui écrivait en janvier 1939 : « Le manifeste communiste de 1848 dit que “le prolétaire n’a pas de patrie” et c’est vrai en régime capitaliste. Mais il a l’espoir d’en conquérir une et il la conquiert dans la mesure où il s’élève, où il met la main sur les leviers de la société qu’il fait vivre… C’est sous la domination étrangère que le peuple est assuré de ne pas avoir de patrie, mais il doit en même temps dire adieu à tout espoir de mieux-être et de liberté. » Le même Maurice Duhamel écrivait, dans l’avant-dernier chapitre de son Histoire du peuple breton3 : « Il est permis d’imaginer un monde où les États impérialistes d’aujourd’hui se fondront en des fédérations continentales à l’intérieur desquelles, par un corollaire dialectique, les anciennes communautés nationales seront à même de reprendre les libertés politiques et culturelles dont elles ont dû se dépouiller temporairement. »
Nos thuriféraires du nouvel ordre moral, même quand ils se prétendent héritiers et prolongateurs des valeurs de gauche, semblent bien éloignés de cette vision à la fois équilibrée, solidaire et ancrée sur une morale séculaire. Peut-être est-ce parce qu’ils ont en commun de souffrir d’une maladie que l’on peut nommer en France « parisianisme » et plus globalement « métropolisme » ?
L’ordre moral a toujours été à la morale ce que les régimes autoritaires sont à la démocratie : au mieux, une perversion, au pire une destruction. Quand il devient un instrument de combat politique et de prise de pouvoir, il détruit aussi la démocratie.

La morale n’est pas une affaire d’ordre, mais de conscience. Celle-ci se forge petit à petit, par l’éducation, par l’expérience, par l’exemplarité de personnes de référence. Il est temps d’y revenir, y compris — et surtout — en politique.
- Pas seulement occidentales d’ailleurs. Le racisme existe aussi, très fortement, dans les sociétés africaines ou asiatiques. Mais je connais trop peu ces sociétés pour me hasarder à une analyse plus profonde. ↩︎
- Il y a un an, un stage de drag queen organisé pour des enfants de 11 ans à Bordeaux avait fait polémique. Et il y a eu d’autres épisodes du même style. ↩︎
- Maurice Duhamel – Histoire du peuple breton ; écrite en 1938, le livre étant interdit et saisi en 1939 peu de temps après sa parution. Réédité en octobre 2000 aux éditions An Here. Les citations viennent de cette édition, la première étant extraite d’une présentation de son ouvrage par Maurice Duhamel lui-même le 13 janvier 1939. ↩︎
