La convergence des haines…

Dernière polémique en date : un geste théâtral d’Elon Musk, donnant son cœur au public, dénoncé par les bien-pensants gauchisto-moralistes comme un salut nazi. Le point Godwin est devenu le point liminaire de tout discours politique de gauche aujourd’hui. Ainsi, le candidat de LFI à la législative partielle de Grenoble a été battu par « le bloc bourgeoiso-fasciste », selon la formule d’Ersilia Soudais, députée. Au-delà du ridicule, que signifie cette culture de la haine ?

Car il s’agit bien d’une culture de la haine qui se développe ainsi en lieu et place de ce qui fut une culture du débat démocratique. Il est vrai que ce phénomène franco-francais s’appuie en réalité sur une longue tradition, qui remonte à Robespierre et à la Terreur. L’inénarrable sénateur communiste Pierre Ouzoulias ne tweetait-il pas il y a quelques jours : « Ma France répondra toujours du nom de Robespierre » ? 

La haine a-t-elle changé de camp ?

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, c’est l’extrême-droite qui a toujours été accusée de distiller la haine. Il faut dire que son discours raciste et souvent violent, l’humour déplacé de certains de ses leaders, sa nostalgie à demi avouée du nazisme, justifiaient amplement cette accusation. D’autant que, l’Histoire étant écrite par les vainqueurs, les crimes nazis l’avaient — et l’ont toujours — largement emporté sur les crimes, pourtant pas plus recommandables, du stalinisme et de ses premiers successeurs. Le goulag n’a rien à envier aux camps de concentration, mais, dans l’imaginaire politique français, le camp de la haine était celui de l’extrême-droite exclusivement.

En voyant le 7 janvier des militants et sympathisants de gauche fêter publiquement, danse, champagne et feux d’artifice à l’appui, dans les rues de Paris et d’autres grandes villes françaises, la mort de Jean-Marie Le Pen, n’est-on pas fondé à se demander si la haine n’a pas changé de camp ? Que l’on célèbre dans la rue la mort d’un dictateur peut se comprendre. Mais Jean-Marie Le Pen n’en a jamais été un, du moins en dehors de son cercle familial, même si, peut-être, il l’aurait souhaité. Il a certes des méfaits à son passif, y compris des actes de torture pendant la guerre d’Algérie. Mais je n’ai pas souvenir de scènes de liesse similaires à la mort de dirigeants du FLN, qui n’étaient pourtant pas en reste en matière de torture et de cruauté. Et de plus, Jean-Marie Le Pen avait quitté la vie politique active depuis un bail. 

Si cette scène était isolée, on pourrait plaider le moment d’égarement. Mais tel n’est pas le cas. Depuis plusieurs années maintenant, la réthorique dominante à gauche est une réthorique de haine. LFI, pour commencer par le plus manifeste, a même importé en France la haine antisémite des terroristes qui prétendent incarner la lutte du peuple palestinien. Les écologistes politiques ont soutenu sans faillir leur allié LFI, et ont eux-mêmes multiplié les mesures inutilement provocatrices, par exemple concernant les fêtes de Noël. Une certaine gauche dite laïque a choisi de pratiquer un sport de combat en attaquant régulièrement toute manifestation de cette fête chrétienne dans l’espace public, sans voir que les crèches dans les mairies tiennent souvent plus de la tradition culturelle que de la religion proprement dite. Quant au Parti socialiste, il s’est lui-même ravalé au rang d’anecdote en choisissant — du moins jusqu’à présent — de s’inféoder à LFI dans un Nouveau Front Populaire dont l’éphémère et relatif succès électoral ne saurait cacher la vacuité. 

La haine pour cacher le vide

Car c’est bien là que le bât blesse. Si la gauche cultive à ce point, depuis plusieurs années maintenant, la haine de tout ce qui n’est pas de gauche, n’est-ce pas simplement parce qu’elle n’a plus le moindre projet mobilisateur ? Aujourd’hui, c’est la droite extrême qui parle de projet, tandis que la gauche préfère tenter de fédérer contre. Le parti de la fille de Jean-Marie Le Pen joue la carte de l’honorabilité et du sérieux, tandis que ses opposants crient au fascisme. Ce qui ne les a d’ailleurs pas empêcher de voter ensemble pour faire tomber le gouvernement Barnier. 

Loin de moi la croyance qu’il y a plus d’idées à droite qu’à gauche. Et je ne prendrai pas de pari quant à la sincérité de la conversion du Rassemblement National à la respectabilité démocratique. Mais je ne peux que constater qu’à part pour s’opposer — à la réforme des retraites, aux mesures d’économie budgétaire, à la politique environnementale actuelle, etc, etc —, les voix de gauche ne trouvent pas de registre commun. Il faut reconnaître que leurs bases idéologiques — Europe, ouverture au monde, générosité, accueil de tous les migrants, laïcité, partage des richesses, liberté — sont largement mises à mal par la crise dans laquelle s’enfoncent inexorablement les pays européens. Comment partager les richesses quand on n’en crée plus assez ? Comment défendre une Europe respectueuse des peuples quand les instances de l’UE méprisent le suffrage universel, en Roumanie par exemple, et alimentent la guerre en Ukraine ? Comment défendre l’ouverture des frontières à tous et à toutes quand les peuples expriment leur ras-le-bol ? Comment défendre une laïcité vraiment neutre quand des terroristes se chargent de rétablir dans le sang le crime de blasphème et qu’on n’ose pas les désigner explicitement par crainte d’être accusé d’islamophobie ? Comment enfin défendre la liberté quand en même temps on veut la refuser à ceux qui pensent autrement  ? Le moins que l’on puisse dire est qu’un aggiornamento en profondeur serait nécessaire pour qu’un véritable projet de société attractif puisse voir le jour.

Alors, à défaut, c’est tellement plus facile de cultiver la haine de l’autre ! De l’extrême droite d’abord, tradition oblige. Mais pas seulement. La formule d’Ersilia Soudais — le bloc bougeoiso-fasciste — donne le ton. Revenons donc à la belle époque de la lutte des classes triomphante, voire de la Terreur. À défaut d’aristocrates, devenus trop discrets, mettons donc « les bourgeois à la lanterne » ! Et, dans un pays où le couple délétère étatisme-corporatisme1 fait que tout le monde se défie de tout le monde, entretenir les divisions est bien plus aisé que tenter de créer un consensus. Ainsi, monter les urbains contre les ruraux, les piétons ou cyclistes contre les automobilistes, les salariés contre les retraités, les écologistes contre les paysans, etc. demande bien moins d’effort que de tenter de définir un projet unificateur. 

L’extrême droite, elle, n’a plus besoin de cultiver la haine. Il lui suffit d’écouter le peuple, et de renchérir à peine sur ses peurs. Car le peuple français, comme beaucoup d’autres peuples, a peur du futur, du déclassement économique de l’Europe, et de l’invasion de gens et de mœurs venus d’ailleurs. Certes, l’écouter et tenir compte de ses peurs est taxé de populisme. Mais ce populisme ne vaut-il pas au moins autant que la haine entretenue par ceux qui le fustigent ?

La responsabilité de Macron

Comment en sommes-nous arrivés là ? Emmanuel Macron porte à ce sujet une immense responsabilité. En dynamitant les partis traditionnels de gauche et de droite, en distillant petite phrase assassine après petite phrase assassine, en affichant un mépris profond pour la démocratie parlementaire, en excluant lui-même du champ politique plus de la moitié de l’électorat, il a créé les conditions de cette déliquescence. La politique qu’il a conduite durant l’épidémie de Covid, en surfant sur la peur et en méprisant le Parlement, a contribué à amplifier la colère et le ressentiment. La dissolution de l’Assemblée n’a rien arrangé, au contraire. Et Macron, par son attitude arrogante et méprisante, a été le premier objet de la haine de ses opposants. 

Mais il n’est pas seul coupable, loin s’en faut. Et d’ailleurs, s’il a été par deux fois élu démocratiquement, c’est bien parce qu’il existe un substrat à sa politique. Qu’il ait surpris tout le monde en 2017, passe encore. Mais en 2022, on l’avait vu à l’œuvre ! Et cela n’a pas empêché la gauche de se ranger derrière lui, par haine de son adversaire. 

Le mal est, en France, et probablement dans de nombreux autres pays occidentaux, plus profond qu’un simple accident de parcours lié à une personnalité plus charismatique que d’autres. Il tient à la fois de la crise de civilisation et de la crise du politique. 

Première victime: la démocratie 

Mais plutôt que de chercher les causes profondes de ce mal, causes que nous avons déjà évoquées sur Liassi dans de nombreux articles2, de la fin des civilisations aux guerres civiles en France, en passant par le Covid ou la stratégie du chaos déployée par Macron, soulignons-en plutôt la première des conséquences : la mise à mal très profonde de l’idée même de démocratie.

Car la démocratie repose sur une conviction, presqu’un pari : il est possible de se mettre d’accord, au moins sur l’essentiel. Comme le rappelait si bien John Dewey, si l’on ne partage pas cette croyance, chaque élection devient le déclencheur d’une guerre civile. C’est ce à quoi conduit la haine, l’exclusion de l’autre, développée aujourd’hui à l’extrême par une certaine gauche en plus de la tradition d’extrême droite. 

Aujourd’hui, cette haine se contente de mots, et ne dépasse pas beaucoup le cercle du périphérique parisien ou de quelques grandes métropoles. Mais ne nous y trompons pas. La haine est contagieuse. Et peut franchir sans difficulté la distance qui sépare notre île du continent. Certains signes d’ailleurs, certains discours politiques, sont annonciateurs d’orages à venir. 

Le pire n’est pourtant jamais sûr. Il ne s’agit pas de nier la profondeur des fossés qui séparent  certaines tendances de notre société, qu’il s’agisse de notre société insulaire, de la société française ou même plus globalement de la société européenne. Nous en parlons souvent sur Liassi, et continuerons à le faire. Mais nous devons garder au plus profond de nous-mêmes la conviction qu’il est possible de se mettre d’accord, et rechercher en permanence, sans pour autant se renier, les bases sur lesquelles un accord pourrait voir le jour. À Liassi, nous sommes convaincus qu’il nous faudra pour cela changer le cadre dans lequel s’exerce la democratie. 

La haine qui prospère aujourd’hui dans les affrontements politiques en France est à la fois le symptôme et l’accélérateur d’une crise profonde de la démocratie. On ne répondra pas à une telle crise en recyclant les recettes et les acteurs qui en ont été la source. Seul un changement de cadre permettra de retrouver une démocratie apaisée. Ce nouveau cadre se nomme subsidiarité généralisée. 

  1. Lire à ce sujet l’excellent opuscule de Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance, publié en 2007, et toujours plus d’actualité ↩︎
  2. Le lecteur intéressé pourra lire, par exemple, Guerres civiles…, Quand meurent les civilisations…, Les révélations du Covid ou, à propos de la stratégie du chaos utilisée par E. Macron, Clivages. ↩︎