
La venue en Corse du Pape François me donne l’occasion de rappeler cette morale de la fable de Jean de la Fontaine. Appliquée aux Corses, elle dépasse largement la venue de Sa Sainteté. Elle rappelle fort opportunément, que le salut d’un peuple ne vient jamais de l’extérieur.
La Présidente de l’Assemblée de Corse salue la venue de François de ces mots : « C’est un grand honneur pour notre petit peuple ». Grand honneur, assurément. Mais « petit peuple » ??? De surcroît dans la bouche de celle à qui ce peuple a confié mission de le représenter et de le défendre ?
Soyons clairs. Face aux 9 milliards d’humains que compte notre planète, tous les peuples sont numériquement petits, sauf peut être Chinois et Indiens. Et encore ces deux pays sont composés de plusieurs peuples. Reste donc la dimension symbolique, métaphorique. Que Nanette Maupertuis se considère elle-même comme petite serait une preuve de lucidité quant à la façon dont elle exerce sa présidence. Mais qu’elle considère le peuple qui l’a élue comme petit est à la limite de l’insulte. Et dénote cet état d’esprit de colonisé qui détruit, depuis des décennies, notre île.
La tentation a toujours été grande en Corse de chercher un protecteur. Cela pouvait se comprendre quand les guerres de conquête, d’essence féodale, animaient l’Europe, jusqu’au début du XXe siècle. Mais aujourd’hui, le vrai protecteur des peuples ne devrait-il pas être l’ONU ? Et surtout, qui peut croire à une guerre de conquête visant la Corse ? Qui serait le conquérant potentiel ? L’Italie ? La Russie ? L’Algérie ? Soyons sérieux. Aucun danger de conquête ne menace notre île, si ce n’est celle, sournoise, organisée par la France, qui cherche à éradiquer le peuple corse depuis 1769. Les dirigeants français doivent se réjouir de voir que leur cause avance… dans l’esprit de la Présidente de l’Assemblée de Corse.
Mais allons plus loin. Quand ils ne se cherchent pas un protecteur, les politiques corses se cherchent souvent un homme providentiel. Là aussi, ce n’est pas nouveau. Ni l’apanage des Corses. Et pourtant, depuis des siècles, les hommes providentiels ont toujours conduit les peuples soit à la disparition quand ils étaient défaits, soit à l’esclavage quand ils étaient vainqueurs. Ni Paoli, ni Napoleon ne peuvent contredire ce fait historique.
Alors, sommes nous voués à pleurer éternellement l’absence de bon protecteur, ou de saint providentiel ? Non bien sûr. L’histoire des peuples libres de la Terre, et il y en a, de la Suisse au Vietnam, de l’Islande aux Pays Baltes, montre la voie. Un peuple libre ne peut devoir sa liberté qu’à lui-même. Ce peut être avec ou sans armes, mais c’est toujours sans protecteur durable et sans homme providentiel idéalisé. Guillaume Tell est certes un héros des mythes fondateurs de la Suisse, mais n’a jamais prétendu, même dans sa légende, diriger le peuple suisse. Et la modestie d’Ho-Chi-Minh ainsi que le caractère éminemment collégial de la direction de la lutte de libération vietnamienne font que l’Oncle Ho est certes un héros adulé, mais certainement pas un homme providentiel à la manière d’un Napoléon ou d’un Alexandre le Grand, ni même d’un Charles de Gaulle. Quant aux libérateurs de Reykjavik ou de Vilnius, ils sont restés anonymes.
La clé pour le peuple corse, comme pour le charretier de La Fontaine, est que nous prenions en main directement notre destin, et que nous désembourbions notre île par nos propres efforts. Ce qui, concrètement, signifie que nous passions d’une attitude perpétuellement revendicative à une attitude constructive, créative, autonome, fière et libre. De la même façon que Ghjuliu Antone Susini, porte parole de la Gjuventu indipendentista, affirmait récemment dans CNI, à propos de la langue Corse : « […] il faut contourner le problème de la co-officialité. […] il faut aborder la question d’une autre façon, en parlant notre langue partout et tous les jours. Il faut arrêter de demander des accords à l’Etat français qui ne nous a jamais rien accordé. », nous devons prendre en mains nous-mêmes toutes les dimensions qui font vivre un peuple. À commencer par l’économie, où nous n’avons besoin ni de protecteur, ni d’homme providentiel pour définir une stratégie et commencer à la mettre en œuvre, ce que l’exécutif corse s’obstine à ne pas faire.
Pour en revenir à la visite de Sa Sainteté à Ajaccio, bien naïfs ou soumis seraient ceux qui croiraient que cela changera quoi que ce soit au futur de notre île. Certes, nous pouvons nous offrir un moment de plaisir en voyant le Pape choisir Ajaccio plutôt que l’inauguration de Notre Dame de Paris reconstruite. Mais nous pouvons aussi nous rappeler que la Corse, centrale en Méditerranée occidentale, n’est devenue une « périphérie » chère au Saint-Père que parce que la France l’y a réduite, et que c’est en pays indépendant et libre que nous aurions pu l’accueillir si la violence d’un Etat toujours colonial ne nous en avait empêchés.
La visite du Saint-Père à Ajaccio est assurément un événement et un honneur. Prions pour qu’elle soit aussi l’occasion d’un réveil. C’est en prenant résolument nos propres affaires en mains, dans tous les domaines possibles, sans attendre un hypothétique n-ieme statut accordé par l’Etat français, que nous permettrons à notre île d’avoir un futur. Aidons-nous, et alors, peut-être, le Ciel nous aidera-t-il.
