
Je suis un immigré. Je ne suis pas né Corse. Contrairement à certains que j’entends (trop) souvent fustiger leur propre culture, je n’ai pas subi la Corse par ma naissance ou mes attaches familiales : je l’ai choisie. Alors, quand je vois les polémiques autour de SOS Méditerranée, quand je lis les développements sur la colonisation de peuplement, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a plusieurs sortes d’arrivants en Corse, et qu’il est urgent d’établir ou de rétablir les distinctions.
Je suis un immigré, dis-je. Je suis Breton par ma mère, par ma naissance et par le choix que fit mon père, pourtant né Dauphinois. Et j’ai choisi la Corse, j’ai choisi d’être Corse. Pourquoi ? Par pour ses paysages, ses plages ou ses montagnes, que pourtant, bien sûr, comme tous les Corses, j’aime et qui me manquent quand je suis ailleurs. Pas pour son soleil, parfois trop brûlant pour ma peau de Breton, même si j’avoue aimer ne pas me réveiller 365 jours par an sous la pluie !
J’ai choisi la Corse d’abord parce que j’aime, depuis plus de 35 ans, une Corse, ma femme, la mère de notre fils. J’ai choisi la Corse parce que j’aime les gens qui y vivent, fiers, attachés à leur culture, leurs traditions, et en même temps ouverts. J’ai choisi la Corse parce que j’aime vivre dans ce pays, rude parfois, intrigant souvent, attachant toujours, où le chant fait partie de la vie, où la macagna aide à prendre de la distance, où les paysans sont restés des paysans, attachés à leur terre, où les conflits se disent, et même parfois se jouent et se surjouent.
Et je me dis aujourd’hui Corse, sans renier aucunement mes racines bretonnes. Ce que je fais, d’autres aussi le font. Ce n’est pas une question de proximité culturelle. La culture corse est au moins aussi éloignée de la culture bretonne qu’elle l’est de la culture marocaine, par exemple. C’est uniquement une question de choix : le choix de s’intégrer à une communauté vivante qui nous accueille sur sa terre, plutôt que d’y vivre en parasite, sinon en colon.
Alors, bien sûr, quand je lis sous la plume de Jean-Guy Talamoni « Le peuple corse […] est, définitivement, la seule communauté de droit sur la terre de Corse », je souscris entièrement à la formule. Et en même temps, je crois que cette formule soulève (presque) autant de questions qu’elle n’en résout. Qu’est-ce que le peuple corse ? Faut-il être né ici pour en faire partie ? Ou combien d’ascendants Corses faut-il pouvoir exhiber ? Et ceux qui ne font pas partie du peuple Corse, mais qui cependant vivent ici, n’ont-ils aucun droit ?
Je ne me hasarderai pas à répondre à la première question, même s’il nous est arrivé sur Liassi d’évoquer notre conception de la Nation. Quant à la dernière, je sais Jean-Guy Talamoni trop attaché à l’Etat de droit pour nier ceux de quiconque. Reste le droit d’un peuple à établir des distinctions. Comme l’écrit Jean-Guy Talamoni, « […] en faisant ce que font toutes les nations souveraines : contrôler les flux migratoires quelle que soit la provenance des nouveaux arrivants. Chaque peuple cherche à « persévérer dans son être », ce qui est légitime. Pourquoi les Corses ne pourraient-ils le faire ? »
Il faut donc définir les contours des différents types d’arrivants. Au-delà du devoir d’humanité qui oblige à accueillir temporairement des personnes en détresse, il faut imposer des règles. Mais pour pouvoir définir et imposer des règles, encore faut-il en avoir le droit, et pas seulement la légitimité. Ce droit est chez nous à conquérir. Il porte un nom : indépendance. Et cette indépendance, pour la construire, il faut que toutes celles et ceux qui veulent que la Corse soit un pays libre, digne et respecté, quelle que soit leurs origines ou leurs opinions par ailleurs, tirent ensemble. Le seul vrai clivage entre Corses devrait être là.
L’indépendance est un combat de plus en plus urgent à mener. Pour le gagner, il faut unir toutes celles et ceux qui reconnaissent que c’est là le seul futur valable pour la Corse. Il sera temps après de régler nos différends, dans une démocratie corse retrouvée.
