A contre-courant (2ème partie)

Nous avons insisté dans la première partie de notre réflexion sur la nécessité de casser la logique de concentration des pouvoirs au niveau supranational, qui est devenu le mantra de la nouvelle bien-pensance de ce début de XXIe siècle. Mais il faut aussi, pour éviter le gouffre, remettre en cause quelques-unes de nos habitudes de pensée. 

Revenons un instant sur la nécessaire indépendance de la Corse. On nous explique souvent, dans les cercles nationalistes, qu’il faut un temps pour que la Corse s’y prépare, politiquement et économiquement. Osons prendre le contre pied de cette affirmation infondée.

Parce que la République française a toujours privilégié le centre, et continuera de le faire, encore plus quand les difficultés économiques s’accumulent. Parce que jamais aucune puissance coloniale au monde n’a cherché à développer une économie autonome et prospère dans ses colonies. Et parce que la Corse, petite et relativement peu peuplée, n’est pas un véritable enjeu dans la combat économique de la France, et peut donc être sacrifiée en échange de contreparties sur d’autres territoires métropolitains. Le développement économique de la Corse ne peut pas se faire dans le cadre de la République française.

Au contraire, la prospérité économique de la Corse a pour préalable l’indépendance. Parce que notre île a un vrai potentiel, qu’elle ne peut mettre en valeur sans maîtriser les leviers fiscaux et réglementaires. Parce que, pour lutter efficacement contre la corruption et la mafiosisation de la société, il faut maîtriser les pouvoirs régaliens de police et de justice. Parce que, pour retrouver la motivation du plus grand nombre à se retrousser les manches, il faut que ce soit pour son pays, et non pour une région dont l’avenir est décidé ailleurs. L’Irlande ou Israël montrent à quel point le patriotisme est un facteur économique significatif. 

Nous l’avons écrit précédemment, ce ne sera pas facile. Mais la facilité est-elle le critère à prendre en compte quand elle nous conduit à notre perte ?

La dignité plutôt que la facilité 

Pour mieux faire avaler leur amère pilule en matière de non-démocratie, les gouvernants nous vendent la facilité… En France, c’est l’Etat-providence, au Royaume-Uni, le nanny-State. Si au moins cet usage immodéré de l’argent du contribuable était efficace ! Le NHS au Royaume-Uni a vu constamment grossir son budget quels que soient les politiques au pouvoir, et pourtant a vu son efficacité diminuer, si l’on en juge par le récent rapport rendu au gouvernement travailliste. Et en France, même si on se plaît à charger Macron de tous les maux, la dépense publique en matière de santé et de social n’a jamais été vraiment réduite au cours de ces dernières décennies, alors même que le système de santé est en panne !

Alors, bien sûr, il faut une politique sociale. Mais celle ci doit-elle être fondée sur la facilité ? L’Etat a-t-il pour fonction de protéger les citoyens de tous les aléas de la vie ? Quitte à choquer, je ne le crois pas. La fonction de l’Etat est d’abord de réguler les relations au sein de la communauté nationale et avec les autres États. C’est d’ailleurs ce qu’on appelle les fonctions régaliennes : police, justice, défense. La monnaie n’est plus vraiment de son ressort, l’économie et le social, en réalité, ne l’ont jamais été si on recherche un peu d’efficacité. Mais c’est l’outil du clientélisme, celui qui permet à nos dirigeants de nous garder en dépendance, de nous faire croire qu’ils agissent pour notre bien.

Le choix de la facilité ne concerne d’ailleurs pas que la politique dite sociale, loin s’en faut. Ainsi en va-t-il aussi, sous bien des aspects, dans l’éducation, depuis que l’objectif d’un ministre de l’éducation de faire accéder 80% d’élèves au bac s’est transformé en descendre le niveau du bac à celui de 80% des élèves. Le niveau scolaire baisse depuis lors en continu quand on compare la France aux autres pays. Quant au monde dit « du travail », le nombre de dirigeants de TPE ou PME qui se plaignent, à juste titre, de ne plus trouver de salariés tant ceux-ci préfèrent la facilité du chômage intermittent, grimpe sans cesse. Et que dire en Corse de l’économie du tourisme de masse, bien plus facile que celle d’un tourisme de qualité ?

Et si, à la place de la facilité, il était temps de choisir, de nouveau, la dignité ? J’ai écrit ”de nouveau”, car c’est bien le choix de la dignité et non celui de la facilité qui animait les révolutionnaires de 1789, les fondateurs des États-Unis d’Amérique en 1776 ou tous les dirigeants qui ont su libérer leurs peuples, d’Ho-Chi-Minh à Fidel Castro et à Mandela, sans oublier les Résistants de la Seconde Guerre mondiale. « Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité ne méritent ni la liberté, ni la sécurité », affirmait Benjamin Franklin. N’est-ce pas là de dignité dont il s’agit ?

L’évolution de l’économie aujourd’hui nous laisse-t-elle d’ailleurs le choix ? La prospérité des pays occidentaux a été fondée sur l’exploitation éhontée des pays de ce que, naguère, on appelait le Tiers-monde. Ce Tiers-monde ne veut plus être le dindon de la farce et se structure aujourd’hui dans les BRICS pour sortir de notre tutelle. Les États sont en faillite, la récession nous guette. On nous dit que nous reculerons de trente ans. Et alors ? Les peuples ne vivaient-ils pas il y a trente ans, ou cinquante, ou plus ?

Mais pour reconquérir cette dignité, il faut en finir avec les discours lénifiants. Non, demain ne sera pas facile, même si « on fait payer les riches ». D’abord, ils ne se laisseront pas faire. Ensuite, même la fortune des plus riches, une fois réalisée (c’est à dire sortie de la virtualité qui consiste à compter dans leur fortune des valeurs mobilières éminemment volatiles) ne permettrait pas à tous les autres de vivre bien, facilement et sans effort. La dignité, c’est l’effort, le travail, la construction de son propre avenir. Ce n’est pas faire la manche. Loin de moi l’idée de stigmatiser ceux qui y sont réduits. Il faut les aider à s’en sortir. Et pour cela il faut d’abord rétablir un monde où le travail, et non l’assistance, est la base du confort. 

La dignité est aussi une valeur collective, à la fois portée par les peuples libres et moteur principal de leur lutte pour se libérer. À ce propos, que la première intervention, après la nomination de Michel Barnier comme Premier Ministre, des dirigeants corses, d’abord par un courrier du Président de l’exécutif, ensuite par une interpellation du seul député Femu à Corsica qui reste, ait été de réclamer une augmentation urgente de 50 M€ de la dotation de continuité territoriale à de quoi interroger, non ? Est-ce cela le chemin de la dignité du peuple corse ? Est-ce cela la priorité d’une île dont l’économie est encore aujourd’hui entièrement tournée vers la dépendance ? Que des dirigeants français le croient, pourquoi pas. Mais que ceux qui se disent nationalistes corses en fassent ainsi leur priorité en dit long sur leur perte de repères et  sur l’urgence qu’il y a à aller à contre-courant. 

L’espoir plutôt que la rancœur 

Avons-nous encore l’énergie pour ces nécessaires remises en cause et pour remonter ainsi le courant ? Oui, à condition de mettre de côté la rancœur qui domine aujourd’hui, en Corse comme ailleurs, en France ou en Europe. C’est vrai, les espoirs trahis ont été nombreux au cours de ces dernières années. Nombreux ont cru en Corse que les victoires des Nationalistes en 2015 et en 2017 inauguraient une ère nouvelle. Leurs espoirs ont été sacrifiés sur l’autel du conformisme. De même d’ailleurs, dans le pays voisin, nombreux ont cru en 2017 que le jeune Président Macron allait changer les règles du jeu politique pour un mieux significatif. Si nous n’avons pas, à Liassi, été de ceux-là, nous reconnaissons que les apparences pouvaient entretenir le doute. 

Ce n’est pas la première fois que les espoirs mis dans de nouveaux dirigeants politiques sont trahis. La génération Mitterrand en a fait les frais. D’autres avant elle avaient connu les mêmes trahisons, qu’il s’agisse des Résistants et de leur projet de société fraternelle, libre et solidaire, des militants de 68, ou, sous d’autres latitudes, des acteurs de maintes révolutions détournées de leurs buts. Le renoncement guette alors ces acteurs, et c’est bien sur lui que comptent les traîtres ! Car la rancœur empoisonne plus la vie de ceux qui la ressentent qu’elle ne met en danger la position dominante de ceux qui la provoquent. 

Il ne s’agit pas de tomber, à l’inverse, dans une vision à l’eau de rose, ni d’édulcorer d’une quelconque façon le constat. Un officier de l’aéronavale américaine devenu célèbre, Jim Stockdale, raconte l’horreur des années qu’il a passées en détention dans la pire geôle du Vietnam, surnommée par dérision le Hanoï Hilton, et explique ce qui lui a permis de survivre alors que trop de ses camarades mourraient autour de lui sous la torture. Ce n’est pas l’optimisme, au contraire, explique-t-il, car celui-ci agit comme un verre d’alcool : un coup de boost quand on se dit que ça va vite s’arranger, suivi d’une chute plus profonde à chaque fois que la réalité impose de nouveau sa rigueur. Ce que Stockdale nous enseigne, et qui est connu aujourd’hui sour le nom de « paradoxe de Stockdale« , c’est que « Vous ne devez jamais confondre votre foi en un dénouement heureux (que vous ne pouvez jamais vous permettre de perdre) et la discipline que vous vous imposez d’affronter les aspects les plus durs de votre réalité présente, quels qu’ils soient. »

La situation que nous vivons est loin d’être aussi dramatique que celle des innombrables otages ou prisonniers torturés d’hier ou d’aujourd’hui. Mais la clé pour s’en sortir est la même : lucidité et espoir. On peut y ajouter l’imagination, sans laquelle nos démocraties sont vite condamnées à mourir. Et alors, nous pourrons, en tant que personne et que peuple, retrouver le chemin d’une dignité partagée et assumée. Fût-ce à contre-courant de l’évolution du monde.