A contre-courant (1ère partie)

Dans une France au bord de la crise de nerfs, sinon de la guerre civile, il peut sembler décalé de poser et se poser des questions sur le renouveau de la démocratie, la subsidiarité, l’indépendance de la Corse, son développement économique, la construction d’une société solidaire et non assistée, etc. Et pourtant, n’est-ce pas justement dans ces moments de crise profonde qu’il est urgent d’imaginer un autre futur ? Même si cela oblige à aller à contre-courant ?

Il est des moments dans l’histoire où le flux des changements semble s’accélérer et nous emporter. Nous vivons un de ces moments. Qu’il s’agisse de géopolitique, d’économie, de technologies, d’écologie, de valeurs morales ou de politique, le flot des changements a parcouru au cours de ces dernières années plus de distance qu’au cours des six décennies précédentes, sans parler des siècles passés, dont la stabilité pourrait faire rêver. Mais si ce flux nous entraînait vers l’abîme ? 

Un abîme pour la liberté 

Je ne reviendrai pas ici sur les innombrables risques que recèle la course au « toujours plus grand« , « toujours plus gros« , « toujours plus centralisé » qui est la tendance dominante aujourd’hui dans l’ensemble euro-américain rêvant d’une gouvernance mondiale. Nous en avons, au fil des mois, souligné sur ce blog plusieurs aspects : incompétence des dirigeants, corruption, guerres, faillite démocratique, telles sont quelques-unes des conséquences structurelles de cette course au gigantisme, véritable fuite en avant. 

Soulignons simplement, encore une fois, le risque pour nos libertés. L’expérimentation sociale conduite par quasiment tous les gouvernements de la planète, sous la houlette de l’OMS, pendant la crise du Covid, est à ce sujet particulièrement démonstrative. Dans notre monde interconnecté, il est évident que la complexité des situations que les dirigeants doivent gérer augmente. Il est donc normal, légitime, que ces dirigeants cherchent à réduire cette complexité. Il y a pour cela deux voies possibles, et deux seulement. La dictature en est une, en cela qu’elle permet de faciliter les décisions puisqu’elles ne donnent pas lieu à débat. L’autre serait de diviser le problème, en laissant chaque communauté humaine gérer à son niveau tout ce qu’elle peut gérer. Nos dirigeants refusent cette deuxième option, parce que ce serait rogner leur pouvoir, et parce qu’ils continuent à vivre sur le fantasme que plus grand égale plus solide et plus stable, et à ne pas comprendre que, dans une période de changements chaotiques, le monde a plus besoin de résilience que d’efficience. C’est donc inéluctablement que le flot actuel, si on le laisse aller, nous conduit à la dictature. Les tentatives multiples de contrôler les réseaux sociaux, les affaires dans lesquelles s’embourbent les dirigeants américains et leurs familles, la répression de plus en plus implacable des délits d’opinions en sont une illustration. Et, malgré ses difficultés politiques spécifiques depuis la dernière dissolution, la France de Macron et Barnier reste dans les premiers rangs de cette évolution délétère. Ce ne sont pas les accents révolutionnaires — et parfois à la limite du totalitarisme intellectuel — de LFI ou de l’improbable Nouveau Front Populaire, confondant « arrivé en tête des minoritaires au deuxième tour des élections » et « légitime à gouverner seul », qui vont infléchir cette trajectoire. Ces prétendues oppositions, qu’elles soient de gauche ou de droite, sont au fond dans la même vision systémique, suivent le même courant. Qu’elles veuillent la place des autres est clair. Qu’elles ne veuillent pas supprimer cette place, ou tout au moins en réduire la portée, est tout aussi clair.

La subsidiarité plutôt que la concentration 

Il nous faut encore souligner, même si c’est un leitmotiv sur Liassi, qu’il est vital d’inverser complètement la tendance en matière de concentration des pouvoirs. La subsidiarité, c’est la possibilité pour chacun et pour chaque communauté humaine de gérer ses propres affaires sans interférence. Les objections sont connues. À l’heure où les problèmes sont mondiaux, comment donc imaginer la possibilité de les traiter autrement que sur une échelle mondiale ? Les premiers à tenter de tuer l’idée de subsidiarité sont, paradoxalement, les écologistes, pourtant opposés à la mondialisation et fervents partisans, en apparence, de la décentralisation. Leur ”think global, act local” (pensez global, agissez localement) est un vrai piège. Car il ne laisse aux pauvres locaux que nous sommes qu’à mettre en œuvre les actions d’un plan global pensé « plus haut » ! Ainsi en est-il par exemple de la priorité aux véhicules électriques en France, de la chasse au carbone ou des règles d’urbanisation : rien ne part du terrain, tout arrive sur le terrain sous forme de contraintes.

La subsidiarité, ce n’est pas le haut qui pense et le bas qui agit. C’est même un peu le contraire, les décisions se prenant au plus bas niveau possible, quitte à déléguer parfois vers l’étage au-dessus leur mise en œuvre, si cela se révèle à la fois plus efficace et néanmoins conforme aux besoins du ou des terrain(s). La Suisse est probablement, aujourd’hui, le pays où l’organisation des pouvoirs se rapproche le plus de ce modèle. Qui n’empêche aucunement. bien au contraire, la solidarité entre territoires. 

D’ailleurs, l’idée de subsidiarité n’a rien de nouveau. Les cités grecques en appliquaient complètement le principe, ce qui ne les empêchaient pas de s’unir pour faire face aux menaces, de l’Empire perse par exemple. Si Péricles transforma la Ligue de Délos de simple alliance en véritable empire, fut-ce pour le bien des Grecs ? On peut légitimement en douter, quand on considère ses nombreux opposants. Et, en tout état de cause, même au temps de cet empire, le fonctionnement des cités grecques et de leurs colonies restait, moyens de communication obligent, fondamentalement imprégné de subsidiarité, comme l’illustre par exemple l’histoire de la Sicile. Certes, Rome, beaucoup plus centralisée, créera un empire plus vaste et qui domine nos imaginations. Mais la Grèce n’a-t-elle pas apporté au monde beaucoup plus que Rome en terme de philosophie, d’art, de démocratie et même de religion ? Rome dans ces domaines a-t-elle été autre chose qu’un brillant imitateur ?

Le drame, c’est que, jusqu’à présent, dans une histoire de l’humanité marquée par les rapports de forces, ce sont les centralisateurs qui l’ont le plus souvent emporté. Et, comme l’histoire est écrite par les vainqueurs, on finit par croire que le sens de ladite histoire est vers toujours plus grand, toujours plus centralisé. Pourtant, les courants politiques inverses ont leurs marques de noblesse. Les Cités-Etats italiennes ont été le socle de la Renaissance et donc de notre civilisation moderne. Thomas Jefferson, le père de la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, était un fervent partisan de la subsidiarité, poussée au bout de sa logique. N’écrivait-il pas à George Washington que “C’est un axiome dans mon esprit que notre liberté ne peut jamais être mieux assurée qu’entre les mains des gens eux-mêmes1 ? Le même Jefferson écrivait, 15 ans plus tard, que tout devait être fait pour renforcer les gouvernements des États contre l’Etat fédéral2. Que Jefferson ait perdu dans son combat contre les Fédéralistes d’Adams, tenant d’un pouvoir fédéral fort, n’enlève rien à la pertinence de sa réflexion. Tout au plus, sa défaite (relative) montre-t-elle que ses idées étaient trop avancées pour l’Amérique de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles. Comme le seront plus tard celles de John Dewey. Mais aujourd’hui ? Avec les extraordinaires technologies de communication et de réseaux non hiérarchisés dont nous disposons ? Avec la possibilité d’accès totalement décentralisé à l’information la plus globale ? Disons-le tout net : la démocratie du XXIe siècle reste à inventer, et elle ne peut l’être que sur la base du principe de subsidiarité. La technologie le permet. La sauvegarde de nos libertés l’exige.

C’est d’ailleurs au nom de ce principe de subsidiarité que, dans les lignes qui suivent, je me focaliserai essentiellement sur la Corse, mon pays. 

La Nation, seul creuset de la démocratie  

Parler de la démocratie et de son nécessaire renouveau implique de se poser la question du cadre dans lequel elle peut s’exercer. Il est devenu banal aujourd’hui de fustiger les nationalismes, d’affirmer que les Nations-États issues du XVIIIe siècle sont dépassées, que notre horizon doit être l’Europe, et que seuls les populistes nostalgiques d’extrême droite s’y refusent. Les plus avancés dans la réflexion, en Corse ou ailleurs, reconnaissent que l’Union Européenne fonctionne mal et de façon peu démocratique, mais en font porter la faute à son idéologie libérale — quel paradoxe quand on sait que le libéralisme se définit justement par… la liberté — ou à son administration pléthorique et déconnectée. Une Europe des Régions et des Peuples, disent-ils, résoudrait le problème. 

Mais certainement pas de façon démocratique. Car le berceau naturel de la démocratie, le seul creuset dans lequel elle peut se développer pleinement, c’est la Nation. Pas la Nation-État à la française, sacralisée au moment de la grande Révolution ! Nous l’avons écrit par ailleurs, en France, l’Etat précède la nation et même, s’y substitue, depuis très longtemps. La nation dont nous parlons ici, c’est celle construite par les communautés humaines qui peuplent les territoires, en y partageant des mœurs, une culture, une langue, une façon de vivre, et non celle créée par les États, qui ont (presque) tous confisqué par la violence territoires et peuples. C’est la nation dans laquelle se reconnaissent spontanément les gens à qui on demande d’où ils sont : je suis Corse, je suis Breton, je suis Alsacien (ou Irlandais, Gallois, Catalan, Basque, …) ! Et cette nation-là est le seul creuset possible de la démocratie, parce qu’elle résulte d’un long processus historique qui a conduit à créer un cadre naturel de solidarité et de négociation. Ces nations se sont construites par le bas, contrairement aux empires et aux États dits modernes. Elles se sont construites en s’appuyant sur une subsidiarité intelligente et non sur une volonté de puissance hubristique. 

Tant pis si affirmer cela est aussi aller à contre-courant. Les faits nous donnent raison. Toutes les constructions artificielles dites supra nationales ont montré leur incapacité structurelle à fonctionner de façon démocratique. Chez nous, il n’y aura pas vraiment de démocratie tant que la Corse ne sera pas indépendante, car toute dépendance, aussi légère fût-elle, consiste à priver un peuple d’une partie de son pouvoir de choix. L’indépendance de la nation est donc une condition nécessaire à la démocratie, même si elle n’est pas suffisante…

Comme des grenouilles

Et puisque nous parlons directement de la Corse, venons-en à une question de fond qui mériterait, elle aussi, de recevoir une réponse différente de celle qui domine. 

Si la Corse était aujourd’hui indépendante et que l’on demandait aux Corses s’ils veulent qu’elle devienne française, il a fort à parier, compte tenu de la situation de l’autre côté de la mer, que la réponse serait un Non poli, mais ferme. Seulement, ce n’est pas la question que l’on pose. Au mieux, les politiques les plus hardis leur proposent une « autonomie de plein droit et de plein exercice” dans le cadre de la République française, avec, pour certains, la perspective, un jour peut-être, de s’en séparer…

Par habitude, par manque d’imagination ou par manque de courage, tout se passe comme pour ces grenouilles qui restent dans la casserole d’eau portée progressivement à ébullition, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Alors même qu’elles auraient sauté dehors sans hésitation si on avait tenté de les plonger soudainement dans cette casserole bouillante. Il est temps de changer de perspective. Il est temps d’affirmer que l’indépendance ne peut être qu’un début, et non la fin d’un processus. 

AUCUNE colonie française n’a accédé à l’indépendance avec l’accompagnement bienveillant de la métropole. L’indépendance n’est pas une revendication comme une autre, mais une exigence de respect qui ne peut résulter que d’un combat clair et sans ambiguïté. Des Corses, nombreux, se sont sacrifiés au cours des dernières décennies pour ce combat. Certains y ont perdu la vie, beaucoup la liberté. Ce n’est probablement pas pour voir diluer leur combat dans un ersatz d’autonomie, même transitoire. Et, paradoxalement, plus la France va mal, moins la voix indépendantiste corse se fait entendre. Peut-être parce qu’à force de cuire à petit feu, les grenouilles perdent aussi de leur énergie. 

Ce ne sera pas facile. Il est inutile, et même nuisible, de tenter de le faire croire. Les premières années d’une Corse indépendante seront probablement chahutées, comme l’ont été les premières années d’indépendance de TOUTES les anciennes colonies aujourd’hui prospères, des Etats-Unis à l’Irlande ou au Vietnam. Un langage de vérité est nécessaire, parce que l’indépendance ne peut se conquérir avec un peuple anesthésié. Qu’a-t-on à gagner, alors, si le chemin est si difficile ? Un futur pour nos enfants autre que celui de grenouilles cuites et congelées.

Si nous voulons éviter un futur noir, il nous faut impérativement accepter d’aller à contre-courant, en matière d’organisation des pouvoirs, mais aussi d’évolution des valeurs, de présupposés idéologiques, de vision du monde. Car le futur n’existe pas, il n’est que ce que nous en ferons.

À suivre…

  1. « It is an axiom in my mind, that our liberty can never be safe but in the hands of the people themselves » — Jefferson, Letter to George Washington (4 January 1786) ↩︎
  2. « I would rather be exposed to the inconveniences attending too much liberty, than those attending too small a degree of it. Then it is important to strengthen the State governments; and as this cannot be done by any change in the federal constitution, (for the preservation of that is all we need contend for,) it must be done by the States themselves, erecting such barriers at the constitutional line as cannot be surmounted either by themselves or by the general government. The only barrier in their power is a wise government. A weak one will lose ground in every contest. » — Jefferson, Letter to Archibald Stuart (23 December 1791) ↩︎