
Devant le champ de ruines qu’est devenu l’espace politique en France — et en Corse —, il nous a semblé qu’il était temps de revisiter quelques fondamentaux. Qu’est-ce que la politique ? Qu’est-ce que la démocratie ? On en parle beaucoup, mais on les pratique si peu qu’on risque d’en avoir oublié le sens…
La politique est une vieille idée, dont les lettres de noblesse remontent au moins à Aristote. L’idée de démocratie aussi est ancienne, et nombreux sont les philosophes qui lui ont consacré de très belles pages, bien avant les Lumières. Comment avons-nous pu détruire à ce point ces idées qui fondent, bien plus que nos sociétés, notre humanité même ? Car la politique est l’essence même de notre vie en société en tant qu’hommes et femmes libres, comme le démontre magistralement Hannah Arendt, pour qui “le sens de la politique est la liberté”. Et la démocratie est bien plus qu’une façon parmi d’autres d’exercer le gouvernement. “La démocratie n’est une forme de gouvernement que dans la mesure où elle est une forme d’association morale et spirituelle”, nous dit John Dewey dans son texte The Ethics of Democracy1, publié en 1888.
John Dewey, le pragmatisme en politique

Aujourd’hui, parler de pragmatisme en politique est devenu synonyme d’ouverture à toutes les compromissions. Mais le courant philosophique pragmatiste (ou pragmatique), né aux Etats-Unis à la fin du XIXe siècle, est bien éloigné de cette caricature. Il professe au contraire qu’on ne peut juger de la valeur d’une idée qu’en regardant ses conséquences pratiques. John Dewey en fut un des fondateurs, aux côtés de Charles Sanders Peirce et de William James en particulier.
Pour John Dewey, on ne peut donc pas juger de la valeur d’une théorie de gouvernement indépendamment de sa mise en pratique. Ainsi en est-il pour lui de l’aristocratie si bien définie dans la République de Platon. “La République platonicienne est une expression splendide et impérissable de l’idéal aristocratique.”, écrit-il. Et il reconnaît sans ambages la valeur morale de cette construction, où “[l’]individu n’est pas sacrifié, il se réalise au sein de l’État.” Les “aristoi” sont nés pour gouverner, mais, précise-t-il, “ce n’est nullement dans leur propre intérêt, mais dans celui de la société en tant que tout et, par conséquent, dans celui de chaque individu dans la société.” Magnifique idéal. Malheureusement, cet idéal aristocratique se fracasse sur le mur de la réalité. Dans la réalité historique, nous dit Dewey, “[l]a société aristocratique limite toujours le cercle de ceux qui sont autorisés à participer à l’État, à l’unité des buts poursuivis et à sa destinée ; elle est toujours conduite à ignorer à quoi ceux qui en font théoriquement partie doivent réellement leur bien-être.” Alors, ajoute-t-il, que “[t]out mouvement démocratique en marche s’accompagne d’un élargissement du cercle de l’État et d’une assurance plus effective que tout citoyen pourra se voir accorder les droits qui lui appartiennent.”
Que dirait Dewey aujourd’hui, au vu de nos sociétés dites démocratiques ? Probablement qu’elles ne sont ni démocratiques, ni aristocratiques, mais simplement confisquées par une oligarchie qui ne voit que son propre intérêt et a oublié le sens même du mot démocratie.
Un corps social vivant
L’autre pilier de la pensée politique de John Dewey est sa vision de la société comme un corps organique. Pour lui, la société n’est pas simplement une multitude d’individus, fussent-ils reliés pas contrat. “L’essence de la théorie du « Contrat social » […] c’est l’idée qui fait des hommes de simples individus, sans relations sociales, jusqu’à ce qu’ils forment un contrat.”, précise-t-il, avant d’ajouter, faisant se rejoindre Rousseau et Maine : “En résumant, l’idée présente à l’esprit de ceux qui ont proposé cette théorie était que les hommes, considérés dans leur état naturel, sont des unités non sociales, qu’ils constituent une pure multitude et qu’un artifice est nécessaire pour les constituer en société politique.”
À cette vision atomiste des individus, Dewey préfère une approche qui affirme que “les hommes ne sont pas des atomes non sociaux isolés, mais qu’ils ne sont des hommes que dans leurs relations intrinsèques à d’autres hommes”. Peut-être qu’en cela il fait partie de ceux qui ont le mieux compris le zoon politikon d’Aristote. Et il rejoint aussi ce que les sciences sociales modernes autant que la psychologie de Jung nous font percevoir : la volonté du corps social ne se résume pas à la somme pondérée des volontés des individus, et le corps social façonne les individus qui le composent autant que la réciproque.

Il ne s’agit pas chez Dewey d’une vision ruche ou fourmilière de la société. En aucun cas l’individu n’est, dans son esprit, assujetti au groupe. L’individu, ou plutôt, pour approcher mieux son idée, l’individualité, est une partie « entière » du groupe, un peu comme dans une vision fractale, et le meilleur système d’organisation du groupe est celui qui permet à cette individualité de se réaliser au mieux. Cette approche systémique n’est-elle pas résolument moderne ?
La démocratie, d’abord une éthique

Dans cette vision, la démocratie est alors bien plus qu’une simple façon de déterminer qui va imposer sa volonté à qui. Un gouvernement n’est démocratique que s’il s’inscrit dans une double logique : faire progresser le corps social dans son ensemble ; tenir compte profondément de toutes les parties de ce corps social, même celles qui ont été minoritaires. Ce souci de la minorité n’est pas exclusif à Dewey. Clement Attlee affirmait dans son discours du 12 septembre 1945, que “la démocratie n’est pas simplement la loi de la majorité, c’est la loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités”. Dewey va plus loin, en prenant en compte le processus même de formation de la majorité : “La minorité est représentée dans la politique que la majorité doit accepter pour être une majorité ; la majorité a le droit de « diriger » parce que sa majorité n’est pas le simple signe d’un excédent numérique, mais la manifestation du but de l’organisme social.” Citant Samuel Tilden, gouverneur de New York de 1874 à 1876, Dewey précise sa conception du processus démocratique : “La minorité […] adopte suffisamment d’idées de la majorité pour attirer ceux qui sont les plus proches de la ligne de division, tandis que la majorité, dans son effort pour les récupérer, fait des concessions. […] C’est en s’efforçant d’acquérir les moyens de gouverner que la majorité se qualifie pour gouverner.”
Quelle distance par rapport aux pratiques de la « démocratie” française d’aujourd’hui… Et pas seulement française. Les mêmes dérives se voient aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Les élections ne sont plus l’occasion d’un débat d’idées visant à gouverner au mieux le pays, mais le choc entre écuries de course concurrentes. Avec le droit de tricher que cela inclut !
Pour Dewey, “[l]a démocratie suppose un individualisme qui n’existe pas dans l’aristocratie, mais cet individualisme est d’ordre éthique et n’a rien à voir avec une donnée numérique. Il s’agit d’un individualisme de la liberté, de la responsabilité, de l’initiative en vue et au service de l’idéal éthique et non d’un individualisme étranger à la loi.” Utopie ou seule solution pour sortir par le haut de la crise profonde que connaissent nos sociétés ?
L’actualité de John Dewey

On peut arguer contre les idées professées par Dewey qu’elles n’ont jamais été mises en œuvre dans la réalité. C’est en partie inexact. Dewey ne fait souvent que formuler de façon magistrale ce que les fondateurs des États-Unis d’Amérique avaient pratiqué. Et ce n’est pas pour rien qu’il consolide son propre discours par celui, très concret, d’un homme politique engagé comme Tilden. Mais c’est aussi en partie exact, tant il est difficile de faire émerger un vrai processus démocratique, c’est-à-dire une véritable recherche de consensus, dans un ensemble humain aussi vaste que les États d’aujourd’hui. Sans parler des constructions super-étatiques comme l’Union Européenne ou autres gouvernances mondiales que voudraient nous vendre nos élites. Alors, faut-il ranger Dewey et sa conception de la démocratie au rayon des curiosités intéressantes, mais inutiles ?
D’une certaine façon, Dewey répond lui-même. Mais avant de voir comment, ajoutons une autre dimension à sa conception ambitieuse de la démocratie. Pour lui, la démocratie ne peut être que « radicale », ce qui signifie qu’elle implique tous les aspects de la vie en société, y compris l’entreprise. Dewey est un libéral. Loin de lui donc l’idée d’imposer une forme quelconque de communisme dans l’entreprise. Mais il critique vertement le libéralisme traditionnel en ceci qu’il a laissé la sphère de la production en dehors du champ dans lequel la liberté et l’égalité doivent s’exercer. La libre entreprise ne concerne que les entrepreneurs, pas les producteurs. Un peu comme la démocratie athénienne ne concernait que les hommes libres, et ne pouvait fonctionner que parce que les esclaves — et dans une certaine mesure les femmes, chargées de l’entretien du foyer — assuraient les productions nécessaires.
Pour Dewey, cela ne peut pas fonctionner. La liberté comme la démocratie ne sauraient s’arrêter impunément aux portes de l’usine. “Le principe fondamental de la démocratie est que les fins de liberté et d’individualité pour tous ne peuvent être atteintes que par des moyens en accord avec ces fins.2”, écrit-il en 1937. “La fin de la démocratie est une fin radicale. Car il s’agit d’une fin qu’aucun pays n’a encore réalisée adéquatement.”, et, ajoute-t-il, “[…] rien n’est plus radical que de promouvoir les méthodes démocratiques comme moyen d’effectuer des changements sociaux radicaux.”
Chez quel penseur de la démocratie trouve-t-on une idée plus moderne, plus en phase avec notre société actuelle ? L’entreprise libérée, mise à l’honneur par Isaac Getz, Frédéric Laloux ou Jean-Francois Zobrist dans son entreprise, Favi, en Picardie, est une illustration directe des principes évoqués par Dewey.
Reste que la généralisation de cette approche est loin d’être faite, ni même en germe, dans nos pays. “La démocratie et l’idéal éthique ultime de l’humanité sont pour moi une seule et même chose. […] On dira, bien sûr, que c’est faire preuve d’idéalisme.”, écrit Dewey en conclusion de son texte sur l’Ethique de la Démocratie. Puis il ajoute “À quoi je répondrai, en me contentant de citer une fois de plus James Russell Lowell, qu’« il s’agit en effet d’idéalisme et que je fais partie de ceux qui pensent que le réel ne bénéficiera jamais d’une base inébranlable tant qu’il ne reposera pas sur l’idéal », et j’ajouterai que le meilleur test auquel on puisse soumettre une société réside dans l’idéal qu’elle propose pour ses formes de vie et dans le degré selon lequel elle le réalise.”
Contraste saisissant avec tous les gloubi-boulga que nous proposent les penseurs politiques d’aujourd’hui. Mais sommes-nous si éloignés de conditions qui permettraient de remettre la pensée de Dewey au cœur d’un projet démocratique adapté à notre temps ?
Une démocratie radicale, dans quel cadre ?

Nous le disions plus haut, difficile d’imaginer la réalisation d’un tel idéal dans le cadre des États devenus obèses d’aujourd’hui. La population des USA était d’à peine plus de 5 millions en 1800, 76 millions en 1900 lorsque Dewey énonçait sa vision, 344 millions aujourd’hui. La France dans le même temps passait de 29 millions à près de 70.
Mais, en même temps que cette croissance de la population sont apparues d’une part des technologies, d’autre part des organisations inter ou supranationales qui peuvent grandement changer les donnés du problème.
Les technologies de communication en réseaux permettent le pire, mais aussi le meilleur. Bien utilisées, elles peuvent être un formidable outil au service de la liberté et de la construction de consensus. Quant aux organisations internationales, elles permettent à de petites nations de vivre sans la tutelle de grands frères. Profondément attaché à la nécessité que les droits culturels de tous les peuples soient reconnus et défendus, John Dewey écrivait pourtant, en 1917, “l’indépendance politique est impossible aux petites nationalités.3” Et il appuyait son affirmation sur l’exemple… irlandais ! Que de chemin parcouru depuis ! L’Irlande est un état indépendant, mais aussi Malte, l’Islande, etc. Et pourquoi pas demain la Corse ?
Alors, l’application conjointe du principe de subsidiarité, qui doit permettre l’accès à l’indépendance de toutes les nations qui le souhaitent, quelle que soit leur taille, d’un principe de solidarité illustré par les multiples organismes inter ou supranationaux existant aujourd’hui, ONG ou organisations gouvernementales, et des principes énoncés par John Dewey comme fondements d’une véritable démocratie ne pourrait-elle pas contribuer à rendre notre monde vivable ?
Dans la crise profonde que connaissent nos sociétés, culturelle et politique, il est vital de retrouver les fondamentaux qui nous permettront de vivre ensemble autrement que dans un monde d’affrontement et de violence. John Dewey, surtout connu pour ses réflexions profondes sur l’éducation, mais aussi penseur de la démocratie radicale, constitue une de ces balises qui peuvent utilement jalonner notre réflexion. Le manque d’imagination peut tuer la démocratie. À nous de nous saisir de ce que Dewey a écrit pour réinventer notre futur, en Corse et ailleurs.
- Toutes les citations de John Dewey dans cet article sont extraites de Ecrits Politiques par John Dewey, traduits, présentés et annotés par Jean-Pierre Cometti et Joëlle Zask, publié chez Gallimard (nrf) ; sauf notes 2 & 3, elles proviennent de The Ethics of Democracy, publié initialement en 1888 dans le numéro 1 de Second Series, University of Michigan Philosophical Papers ↩︎
- Cette citation et les deux suivantes proviennent de Democracy Is Radical, publié initialement dans Common Sense, n°6, janvier 1937, repris et traduit dans l’ouvrage cité dans la note précédente ↩︎
- Dans The Principle of Nationality, publié initialement dans Menorah Journal, n°3, 1917, repris et traduit dans l’ouvrage cité dans la note 1 ↩︎
