Le roi Théodore, l’Angleterre et le projet du cardinal Alberoni pour la Corse

Une nation, ce n’est pas seulement une “communauté de destin”. C’est aussi, comme l’écrivait Ernest Renan, « un principe spirituel. […] la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; […] la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Un héritage où se retrouvent naturellement les grands hommes (et femmes), les héros qui en reflètent les valeurs. La Corse en compte plusieurs. Nous voudrions dans ce blog, brosser quelques portraits. Voici, pour commencer, Théodore de Neuhoff.

Les travaux de recherche que je poursuis dans le cadre de mon doctorat, m’ont conduite à m’intéresser à un personnage très controversé, dans notre historiographie : Théodore de Neuhoff (1694-1756). Il a été beaucoup moqué, mais en réalité, c’était sans doute un homme bien plus intéressant qu’on ne l’imagine et qui préfigurait l’esprit des Lumières qui va finir par dominer le XVIIIème siècle. C’est donc une des grandes figures de l’histoire de Corse.

Dans l’histoire des relations entre notre île et le monde anglo-saxon, au cours du XVIIIe siècle – qui se trouve être le sujet de ma thèse –, l’éphémère roi de Corse Théodore (1736) tient une place particulière et complexe. 

Pendant toute la première partie de sa vie, il évolue en effet dans un environnement jacobite, partisan de la dynastie Stuart évincée du trône d’Angleterre. Il s’y montre même particulièrement engagé. 

Mais très vite, on le voit parallèlement œuvrer comme agent britannique, au service donc de la dynastie concurrente des Hanovre, qui a pris le pouvoir en Angleterre. Ce qui paraît pour le moins incompatible !

Alors, son accession au trône de Corse, dans tout ça ? Cette double fidélité y a sans doute pris une place essentielle. Il semble que son arrivée sur l’île s’inscrive en effet dans un projet porté par l’ancien ministre d’Espagne Alberoni, dans le cadre du conflit qui oppose les jacobites à la dynastie hanovrienne. Et que Théodore ait tout fait pour convaincre le roi d’Angleterre que la meilleure façon de contrecarrer ce projet était de le soutenir comme roi de Corse.  

J’ai rédigé à ce sujet, un article1 qui vient de paraître dans la revue de l’Université de Corse, Lumi et que je vous invite à lire. L’objectif de cette revue est de diffuser des travaux scientifiques, en lien avec l’époque des Lumières, dans un cadre qui dépasse le milieu académique. Elle s’inscrit dans le cadre de la chaire de l’UNESCO de l’Université, « Devenirs en Méditerranée ». 

Si Théodore avait réussi à convaincre le monarque britannique, la Corse serait peut-être aujourd’hui un pays indépendant, à l’instar du Canada ou de l’Australie. Il n’en est sans doute pas passé loin, puisque peu de temps après, en 1745-46, l’Angleterre a effectivement apporté un premier soutien militaire aux nationaux corses, en lutte pour libérer leur pays. Mais en laissant passer ainsi dix ans, n’aurait-elle pas laissé passer aussi le moment le plus opportun, le“ kairos” ?  

  1. https://m3c.universita.corsica/lumi/varia4/theodore-langleterre-et-le-projet-dalberoni-pour-la-corse/
    Lien momentanément indisponible. En attendant, voici le pdf ci-dessous ↩︎