La démocratie du hold-up

Le spectacle que donne la classe politique française depuis les législatives de juillet, entre invectives et tentatives de coup de force, est lamentable. Mais il faut en chercher les sources quelques années en arrière. Emmanuel Macron a inauguré en France une nouvelle forme de démocratie : la démocratie du hold-up. Analyse…

Hold-up signifie vol à main armée, comme chacun le sait. Si la signification est claire, l’origine du terme l’est moins. Il vient de l’anglo-américain, attesté dès 1837, dans le sens d’obstruction à l’avance d’un véhicule. Certains voient dans son sens actuel la contraction de « hold your hands up » (haut les mains), mais cette origine est douteuse puisque l’expression consacrée en anglais est alors « hands up ».

Cette digression étymologique pour rappeler que si la violence peut faire partir du hold-up, elle ne lui est pas consubstantielle ! Ce qui l’est en revanche, c’est bien la notion d’empêcher d’avancer. C’est à cette forme de hold-up “soft” que nous assistons en France depuis 2017— et en Corse depuis 2018 environ —, et même probablement un peu avant.

Empêcher le débat démocratique d’avancer

En 1986, convaincu — à juste titre — que son camp allait perdre les élections législatives, François Mitterrand décide de changer la règle du jeu électoral en introduisant une certaine dose de proportionnelle. Il sait bien que cela n’empêchera pas la défaite des socialistes, mais il espère que le Front National y gagnera suffisamment de députés pour mettre une sérieuse pagaille à droite ! Pari en partie perdu, puisque la droite gouvernera quand-même pendant les deux années qui suivent, mais aux conséquences lourdes. On peut y voir sans grand risque de se tromper l’origine de la montée électorale du parti de Jean-Marie Le Pen. Mais surtout, c’est l’irruption dans la vie politique française de tactiques visant non pas à gagner, mais à faire perdre les autres, ou en tout cas à les “empêcher”. Approche destinée à un grand avenir, puisque depuis cette date, la seule élection présidentielle non polluée par la volonté de “faire barrage” a été l’élection de Nicolas Sarkozy contre Ségolène Royal. En 1988, Mitterrand a fait campagne sur « empêcher la droite de revenir ». En 2002, Chirac a inauguré les duels avec la famille Le Pen. On connaît la suite : Hollande pour se débarrasser de Sarkozy, Macron deux fois contre Le Pen, jusqu’au Front Républicain de 2024 dont le résultat est le mauvais western auquel nous assistons aujourd’hui. 

La caractéristique première de ces manœuvres est qu’elles rendent impossible un véritable débat politique serein. Nous avons évoqué dans un autre billet l’aspect délétère de cette non-politique, faite d’exclusions, de mensonges et de barrages. Soulignons qu’Emmanuel Macron occupe, dans cet empêchement du débat, une place singulière. Son « en même temps » n’a rien de la recherche de la construction d’un consensus démocratique, ancré aux sources de l’éthique de la démocratie. Au contraire. En proclamant être en même temps de droite et de gauche, et en entretenant un flou complet sur ses propositions programmatiques, le candidat Macron de 2017 cherche à tuer le débat. Quelques manœuvres juridico-politiques ayant éliminé son plus sérieux adversaire, il gagnera au deuxième tour son premier vote de barrage contre Marine Le Pen. Mais le mal causé est profond. 

Hold-up, pas consensus 

Un consensus démocratique se construit patiemment, en écoutant les différents points de vue, en recherchant des compromis, en tentant de dépasser les contradictions. Un tel processus suppose que des points de vue différents soient portés et assumés par des personnes différentes et, en même temps, suffisamment imprégnées de l’éthique de la démocratie pour accepter, une fois que les électeurs auront exprimé leur préférence, de débattre avec l’adversaire d’hier et de tenter de dégager sinon une synthèse, du moins une position acceptable par le plus grand nombre.

Ce n’est pas ce qui se passe dans cette démocratie du hold-up. Là, au contraire, la pseudo synthèse précède la négociation. Un candidat prétend que les clivages sont dépassés, voire désuets, et que lui seul incarne le futur justement par sa capacité à tenir une position non pas médiane, mais englobante. On s’approche des fausses démocraties à parti unique. La même stratégie est incarnée en Corse par Gilles Simeoni et son post-nationalisme. Ici, le clivage prétendument dépassé n’est pas le clivage droite-gauche, mais le clivage Corse-France. 

En Corse comme en France, malheureusement, ce (faux) dépassement des clivages est une véritable imposture. Le score impressionnant réalisé au premier tour des législatives par le Rassemblement National (français) dans l’ensemble de la Corse démontre, s’il en était besoin, que le clivage Corse-France est bien vivant. Et, en métropole, l’équilibre final presque parfait entre un Nouveau Front Populaire tentant de ressusciter l’Union de la Gauche d’une part, le Rassemblement national et la Droite traditionnelle d’autre part, équilibre fait d’exclusion réciproque, laminant au passage l’ex-majorité présidentielle, démontre que le clivage droite-gauche est bien toujours là.

Tenter de confisquer le pouvoir

Alors, le risque est grand que, pour contrer le hold-up “doux” non abouti, les camps dits extrêmes tentent un hold-up plus dur en s’arrogeant le pouvoir. C’est ce à quoi on assiste depuis le 7 juillet en France. LFI, minoritaire, s’impose, coup de force après coup de force, comme pivot du NFP. Et ce dernier, fort d’une minorité de députés un peu plus grande que les autres, prétend choisir, seul, le Premier Ministre. Nous n’en sommes pas là en Corse, mais qui peut préjuger de ce que seront les prochaines élections territoriales ?

Ne nous y trompons pas. Si on assiste aujourd’hui à une foire d’empoigne où le ridicule le dispute au pathétique, c’est parce que depuis 7 ans, le vrai débat politique a été rendu impossible par ce hold-up initial du « en même temps ». Les ténors politiques qui débattaient  auparavant en public se sont ralliés au Président Macron par ambition personnelle, et les débats se sont tus ou sont devenus caricatures. C’est une logique de ”parti unique” qui a dominé la scène française de 2017 à 2022, avec une scénarisation à l’extrême dans les médias de prétendus débats entre l’aile gauche et l’aile droite du macronisme. Ce théâtre d’ombres a connu un premier accroc aux législatives de 2022, où une gauche tonitruante a fait son entrée à l’Assemblée Nationale. Mais l’illusion a été maintenue jusqu’en 2024, avec des confidences savamment distillées sur les oppositions féroces entre Darmanin (droite) et Attal (gauche), ou entre Borne (gauche) et Le Maire (droite). Théâtre d’ombres, car, comme le disait naguère un homme politique devenu tristement célèbre en Corse : « quand on est ministre, on ferme sa gueule ou on démissionne. » Ceux qui ne démissionnent pas et qui ne sont pas poussés dehors ne parlent donc que pour faire le spectacle. 

Certes, ce théâtre d’ombres semble être entré en phase terminale avec la nouvelle assemblée. Mais ne désespérons pas ! La réélection au troisième tour de scrutin de la Présidente sortante de l’Assemblée ouvre clairement la possibilité d’une reprise du spectacle… Et les réactions indignées d’une gauche pourtant largement minoritaire — en aucun cas le RN ne pourrait lui venir en aide — confirme qu’on n’en a pas fini avec la démocratie du hold-up, quelle que soit la forme de ce dernier. 

Exclure du jeu démocratique ?

Pour faire bonne mesure, cette fausse démocratie, mais vrai hold-up d’une part importante des voix des électeurs, s’accompagne d’une exclusion du champ républicain de ceux qui refuseraient de façon trop évidente de jouer le jeu de ce faux consensus. Ainsi, le Rassemblement National est montré du doigt comme un pestiféré, et LFI, une fois passée la nécessité électorale de front républicain, subit peu ou prou le même sort. LFI qui, d’ailleurs, en rajoute dans ce jeu mortifère, en refusant de serrer la main des députés RN, et donc en excluant par là-même 10 millions d’électeurs de leur vision de la République. À Liassi, nous n’aimons ni le RN, ni LFI. Leurs positions et propositions nous semblent être de véritables dangers pour nos libertés. Mais rien ne peut justifier, dans une démocratie, d’exclure du jeu politique normal entre 35 et 45% des électeurs. C’est une insulte à ces électeurs, et une incitation à faire valoir leur point de vue d’une autre façon que par la voie des élections. L’essence même de la démocratie, c’est le débat, la confrontation pacifique de points de vue. Il y a des conflits dans une démocratie, mais tant que ces conflits s’expriment dans le respect de la loi et de la paix civile, toutes les opinions doivent être considérées comme légitimes. C’est par la discussion, par la force de conviction, et non par l’exclusion, que l’on peut construire les bases du vivre ensemble qui fondent les sociétés démocratiques. Car dans une vraie démocratie, la légitimité à gouverner ne dépend pas que du nombre de suffrages obtenus, mais aussi de la capacité à écouter les autres et de la volonté de prendre en compte leurs préoccupations. 

L’attentat contre Donald Trump rappelle que la violence n’est jamais très loin sous la surface du débat politique, et qu’à trop bloquer ce dernier à coup d’exclusions ou d’anathèmes, on prend le risque de la voir (re)surgir. La France n’en est pas à l’abri. Le seule antidote est de substituer à cette démocratie du hold-up une véritable démocratie du débat. Ce qui suppose de changer le cadre de cette démocratie. Nous y reviendrons.