Quand la vérité disparaît…

Maintenant que la passion va retomber, on peut tenter un peu de recul. La première victime des élections qui viennent de se dérouler aura été… la vérité. Toute campagne électorale simplifie, caricature, exagère, c’est la loi du genre. Mais en 2024, la campagne du second tour des législatives a surtout consisté à exclure du champ républicain 30% des électeurs, et pour cela à mentir sans vergogne sur le programme qu’annonçait leur candidat au poste de premier ministre. 

Loin de moi l’idée de défendre le Rassemblement National français et son idéologie délétère. On ne peut pas défendre la liberté comme nous le faisons à Liassi et faire preuve en même temps d’indulgence vis-à-vis d’un parti dont les racines, les fondamentaux et les propositions convergent dans une défense exclusive de l’ordre et de la suprématie de la nation française, quel qu’en soit le prix. 

Mais on ne peut pas non plus faire preuve d’indulgence vis-à-vis  des mensonges de ceux qui se sont auto-proclamés seuls détenteurs de l’héritage républicain ! L’axe ”majorité” présidentielle – nouveau front populaire a menti aux électeurs par son existence même ! Que ce soit à gauche ou dans le camp macroniste, on excluait toute alliance. Ni LFI, ni RN, proclamaient les uns. Macron doit partir, scandaient les autres. Et, entre les deux tours de cette élection, les infréquentables de naguère sont soudain devenus fréquentables face à un infréquentable dont, en réalité, le tort majeur était d’avoir une (petite) possibilité de gagner une majorité ! Non, le RN n’a pas annoncé vouloir exclure les binationaux de tous les emplois publics, mais de certains emplois stratégiques. Non, le RN n’a pas annoncé vouloir supprimer la Culture, partout et toujours, mais récuse une certaine forme de culture mondialisée. Non, le RN n’a pas annoncé vouloir faire partir tous les immigrés légalement installés en France, mais veut stopper l’immigration clandestine. Non, le RN n’a pas annoncé vouloir quitter l’OTAN et s’allier avec la Russie, mais veut quitter l’organisation militaire intégrée de l’OTAN. Ces fantasmes que l’on pouvait lire de-ci de-là sur les réseaux sociaux, et entendre, le premier en particulier, dans la bouche même de responsables politiques de premier plan, vont au-delà de la simple polémique électorale. Ce sont des mensonges, volontaires, utilisés comme argument principal pour déstabiliser et éviter de débattre des vraies propositions. Alors même que les vraies propositions peuvent être critiquées,  sévèrement si l’on veut ! Mais cela demanderait un effort plus grand que la caricature. 

Il y avait d’ailleurs, avant le premier tour, autant à dire quant aux caricatures mensongères subies par LFI. Non, LFI n’est pas une organisation antisémite, mais comporte en son sein quelques vrais antisémites. Non, LFI ne soutient pas le terrorisme du Hamas, mais plusieurs de ses responsables ont eu des positions ambiguës depuis le 7 octobre. Non, LFI n’appelle pas à tuer des policiers, mais certains de ses militants s’affichent avec des slogans aussi imbéciles que violents. Là encore, inutile de mentir et de caricaturer. Argumenter solidement contre les positions les plus extrêmes et critiquables des Insoumis serait probablement plus efficace, et en tous cas plus éthique. Mais l’éthique semble avoir déserté le champ politique depuis quelques années, en même temps que le débat d’idées, au profit d’un discours d’exclusion partagé par tous les camps. C’est d’ailleurs la “majorité” macroniste qui a tenté, dès l’été 2022, d‘exclure du champ républicain LFI et le RN, soit plus de la moitié de l’électorat. 

L’ère de la post vérité

Ce n’est pas la première fois que nous évoquons ici la disparition de cet ingrédient si nécessaire à un débat démocratique : le respect de la vérité. Nous l’avions constatée au moment du Covid. Nous l’avons retrouvée au moment du débat sur les retraites. Certains parlent de société de la post-vérité et, souvent, en accusent les réseaux sociaux. Il est vrai que ceux-ci forment caisse de résonnance. Mais, pour qu’un mensonge puisse résonner, il faut qu’au départ, il y ait un menteur ! Quand il s’agit du menteur lambda du café du commerce,  c’est ennuyeux, mais pas dramatique : les gens sérieux sauront faire le tri. Mais quand il s’agit d’une femme ou d’un homme qui prétend être élu pour nous représenter ? Quand il s’agit d’un élu, voire d’un ministre ? Certes, le mensonge a toujours été présent dans l’arène politique. Mais il a pris, en France, en 2024, une autre dimension, une dimension haineuse. Au moment de la présidentielle de 2022 et des législatives qui ont suivi, les principaux protagonistes défendaient leur programme, parfois leur bilan, avant de caricaturer la position de leur(s) adversaire(s). Foin de ces réserves aujourd’hui ! En Corse même, Femu a Corsica, par les voix de Jean-Félix Acquaviva et de François Alfonsi, a accusé, sans le moindre début de preuve, François-Xavier Ceccoli d’avoir conclu un accord avec le RN, accusation rejetée clairement par ce dernier. Exclure ainsi, comme l’a fait François Alfonsi, le maire de San Giuliano du camp des démocrates est indigne, et, en l’occurrence, vain. Mais c’est aussi le symptôme d’une vision dangereuse de la société : sont démocrates ceux qui nous soutiennent, sont non démocrates, et même anti républicains, tous les autres ! Au nom du “barrage”, on se dispense de réfléchir et d’argumenter, on invective. On ne vote plus pour, mais contre. 

Ces exagérations mensongères qui tiennent lieu d’ossature aux discours des uns et des autres ne sont pas seulement caricaturales. Elles poussent aussi chaque camp à incarner son pire visage. Ainsi ce médecin algérien, installé légalement en France depuis de nombreuses années, affirmant que si le RN gagnait, il ne pourrait plus exercer. Une telle affirmation, sans aucun fondement, n’est-elle pas de nature à provoquer, en retour, un durcissement xénophobe et raciste de ceux qui sont déjà tentés ? Forcer à ce point le trait pousse l’original à ressembler de plus en plus à sa caricature, comme les accusations d’antisémitisme à l’endroit de LFI n’ont fait que renforcer cette tendance chez eux. Quand on traite les gens comme des idiots pestiférés, ils ont bien plus de chance de le devenir que si on les traite avec respect. Une campagne politique, même tendue, ne devrait pas tout permettre et tout excuser. Car derrière cette violence à la vérité se profilent deux victimes collatérales : la liberté et la démocratie elles-mêmes. 

La démocratie, c’est aussi une éthique

Les publicitaires ont fait une entrée remarquée dans la politique française en 1981, avec le slogan de François Mitterrand « La force tranquille« , produit par Jacques Séguéla. Mais l’élection ne s’en est pas moins jouée sur les programmes, du moins en grande partie. Cette dimension politique n’a cessé de s’amoindrir au fil des décennies, pour se dissoudre complètement dans un « en même temps » macroniste défiant toute raison. On ne choisit plus un projet politique en France. On choisit un Champion, au moment de la Présidentielle, pour sa capacité à communiquer mieux que son adversaire. Et, aux législatives, on ”fait barrage” ! À quel projet ? Peu importe, on ne prend pas le temps de s’en informer, encore moins d’en discuter. Ce qui compte, c’est que le slogan sonne bien ! Non au fascisme ! Non à l’antisémitisme ! Non au ”grand remplacement” ! Non à la haine de la France ! Plus c’est violent, mieux ça marche. Et le tout sur fond de référence permanente aux années trente, à la guerre d’Espagne, à Munich, à Vichy. Moins on connaît l’Histoire, plus on l’utilise…

On en est arrivé ainsi bien au-delà de la publicité. Il existe d’ailleurs, dans le domaine de la publicité commerciale, une Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité, l’ancien BVP, qui instille un peu d’éthique dans ce combat pour vendre. Rien de tel en politique. Alors même que c’est là que l’éthique est vitale. 

Car la démocratie ne se résume pas à un décompte de bulletins de vote. « [Mais] le fond de l’affaire ne se trouve ni dans le vote ni dans le décompte des voix grâce auquel on sait où se trouve la majorité ; il réside dans le processus de formation de celle-ci. La minorité est représentée dans la politique que la majorité doit accepter pour être une majorité ; la majorité a le droit de « diriger » parce que sa majorité n’est pas le simple signe d’un excédent numérique, mais la manifestation du but de l’organisme social. S’il devait en aller autrement, toute élection serait suivie d’une guerre civile […] » Ces mots qu’écrivait en 1888 John Dewey dans un article intitulé The Ethics of Democracy sonnent d’une façon tristement prémonitoire au vu de l’état de la France politique aujourd’hui.  

En même temps que disparaît l’éthique de la démocratie sombre aussi l’idéal de Liberté sur laquelle est fondée toute démocratie depuis les débuts de l’agora d’Athènes. Et l’on n’a pas entendu une seule fois, au cours de ces deux campagnes électorales des Européennes et des Législatives, décrire comment celles et ceux qui réclamaient nos suffrages entendaient défendre nos libertés fondamentales. On a juste entendu, dans chaque camp, que ceux de l’autre camp n’étaient que des traîtres, à la Nation ou à l’idéal républicain, selon le point de vue. Mais de l’esprit de la Nation ou de celui de la République, pas un mot. Exclure les autres, leur faire barrage, est devenu le seul mot d’ordre qui fasse consensus !

« Le vice appuyé sur le bras du crime », écrivait Chateaubriand voyant entrer Talleyrand et Fouché. Le totalitarisme, lui, quelle que soit sa couleur, avance toujours en s’appuyant sur le mensonge et l’exclusion de l’autre.