
Le résultat du premier tour des Législatives de ce 30 mai 2024 est intéressant, ne serait-ce que parce que c’est la première fois depuis un quart de siècle qu’une élection législative est décorrélée de l’élection présidentielle. Je ne vais pas ici participer à la glose sur les résultats nationaux en France. Ceux que cela intéresse pourront, par exemple, lire avec profit le billet de Maxime Tandonnet sur son blog. Je veux juste partager quelques réflexions sur les résultats de ce scrutin en Corse.
Décorrélée de la Présidentielle, mais pas complètement des enjeux locaux, du moins tels que l’Exécutif nous les présente depuis le début du processus dit de Beauvau, la législative en Corse a retenti, pour certains, comme un coup de tonnerre. Le Rassemblement National s’est qualifié pour le second tour dans les quatre circonscriptions, et vire même en tête du premier tour dans les deux circonscriptions de Corse du Sud. Un séisme ? Si oui, il ne devrait pas être une surprise pour ceux qui ouvrent parfois les yeux. Le résultat de dimanche nous “révèle” trois choses qui ne devraient pas être des découvertes.
- Il y a en Corse beaucoup d’électeurs français. Qui ne le savait pas ? L’illusionniste Gilles Simeoni l’avait masqué, tant il s’était rendu “Français-compatible”. Mais les faits et les chiffres sont têtus. Peut-être que la Corse peut fabriquer des Corses, mais il lui faut un peu de temps. Et pour en fabriquer 5000 par an, il y faudrait une autre politique que la politique fade qu’a conduite l’Exécutif depuis 2015, et encore plus depuis 2021.
- Les électeurs français votent… comme en France. Là encore, ce n’est pas une vraie surprise. L’enjeu de ces législatives est franco-français. Il est donc logique, pour ceux que l’avenir de la France intéresse, de réagir comme leurs concitoyens du continent. Si cela n’a pas été le cas lors des précédentes éditions, c’est simplement parce que, depuis leur positionnement dans la foulée de la Présidentielle, elles ne présentaient pas de véritable enjeu autre que local.
- Le projet d’autonomie à la française ne séduit pas l’électorat au point de se traduire dans ses votes. Là encore, on le savait ! Rien n’a été fait par le pouvoir corse pour sortir les discussions du cercle restreint des élus et des représentants de l’Etat. Pas une seule réunion publique sérieuse pour demander aux Corses ce qu’ils voulaient. Un étouffoir dès l’après mobilisation liée à l’assassinat d’Yvan Colonna, tel a été manié le processus de Beauvau, tant par l’Exécutif corse que par le pouvoir français.
La conséquence de ces quelques faits sera que, probablement, un ou deux députés dits nationalistes perdront leur siège. Quand on mesure leur bilan depuis sept ans sur les enjeux spécifiques de notre île — reconnaissance officielle du peuple Corse, développement de notre langue, barrage à la spéculation immobilière, développement économique et de l’emploi local —, leur défaite ne changera pas la face du monde ! Si au moins, ils avaient agi comme de vrais ambassadeurs d’un peuple aspirant à la reconnaissance ! Mais ils ont choisi de jouer la carte d’un régionalisme à la française. La France aujourd’hui leur montre le niveau de sa gratitude…
Et après ?
Nous l’avons déjà écrit, ce n’est pas des urnes que sortira le renouveau dont nous avons besoin. Quel que soit le résultat du second tour, en France et en Corse, aucun des problèmes de notre île ne sera traité. Comme d’ailleurs aucun des problèmes de fond dans lesquels se débat l’hexagone depuis plusieurs décennies.
Mais cette élection clarifie au moins les choses. La candidate du RN dans la deuxième circonscription de Haute-Corse peut, forte de ses 25%, affirmer sans complexe : la Corse, c’est la France ! Et effectivement, la Corse ne peut pas à la fois être la France et ne pas l’être. L’échec retentissant de la stratégie de Gilles Simeoni est là. Il n’y a pas d’espace en France pour une Corse autonome. Il va donc falloir choisir.
Le second tour pourra-t-il renverser la vapeur ? C’est extrêmement improbable. Dans ma circonscription, le choix se fera entre Jean-Félix Acquaviva et Francois-Xavier Ceccoli. Je ne suis pas sûr que l’un soit meilleur que l’autre pour la Corse. Et même si les députés nationalistes sauvaient leurs sièges, cela n’effacerait pas le premier tour, sauf à s’enfoncer dans le déni.
En fait, cette élection confirme deux points majeurs que nous tentons de souligner depuis des mois dans Liassi. Le premier, c’est que la Corse sera indépendante ou disparaîtra. Le second, c’est que la démocratie ne peut pas se limiter à mette un bulletin dans une urne une fois de temps en temps, et à abandonner le terrain du projet de société le reste du temps.
Si nous voulons que la Corse vive, il va falloir dans les mois et années qui viennent, reprendre l’action politique à la base. D’abord en rendant palpable un véritable projet pour notre île. Dans sa dimension culturelle bien sûr. Mais aussi dans sa dimension économique et sociale. Les Corses ne se nourrissent pas que de culture. Il faut rendre perceptible la façon dont notre île pourrait tirer parti de ses richesses et être réellement prospère en étant indépendante. Et enfin, il faut montrer comment une Corse indépendante pourrait organiser sa démocratie. Le vote RN est d’abord un vote contre le mépris du peuple. La vraie démocratie ne peut pas être autre chose que le respect du peuple. Comment entendons-nous le démontrer ici, en Corse ? Quelles institutions voulons-nous construire ?

La brume s’est déchirée. Le choix est bien entre la disparition ou l’indépendance. Non pas par principe, mais parce que la France est la France. Et, pour éviter la disparition, il nous faudra convaincre les Corses, mais aussi des Français de Corse, que c’est la seule option qui nous permettra, ensemble, de ne pas partager le triste futur auquel est promis l’hexagone. Et peut-être même, d’ailleurs, qu’une Corse indépendante contribuerait à conjurer ce funeste sort aussi de l’autre côté de la mer.
Même si les élections du 30 juin semblent montrer que la Corse ressemble à la France, le futur n’est pas figé. En travaillant résolument sur un véritable projet pour une Corse indépendante, on peut écrire un autre avenir. Le chemin sera long… Ou pas… L’histoire réserve parfois des surprises.
