Les révélations du Covid :  corporatismes contre démocratie 

IMG_2208Les corporatismes font partie du paysage français depuis des lustres. Là encore, le Covid n’a rien inventé. Tout juste a-t-il été l’occasion de souligner qu’une somme de mesures catégorielles, si elle permet de faire taire les mécontentements, n’a pas grand chose de commun avec la notion d’intérêt général. 

C’est en octobre 2007 que Yann Algan et Pierre Cahuc sortaient, aux Éditions de la Rue d’Ulm, un opuscule qui allait connaître un grand succès : La société de défiance – Comment le système français s’autodétruit. Ils y dressaient le constat sans appel d’une société française présentant un fort déficit de confiance par rapport à ses homologues européennes. Et la situation ne s’est pas améliorée depuis cette date, si l’on en croit les baromètres annuels du CEVIPOF.  

Au-delà du constat d’une société lézardée par une méfiance généralisée envers politiques et institutions autant qu’envers ses voisins, l’ouvrage d’Algan et Cahuc est surtout remarquable par l’analyse qu’il propose des racines de cette société de défiance : un mélange délétère de corporatisme et d’étatisme. Faut-il remonter au régime de Vichy pour trouver les sources d’un tel cocktail dans la société française ? Les auteurs ne le disent pas. Alors, sans aller plus loin dans les spéculations quant aux origines de cette particularité, regardons plutôt comment cela a  évolué au cours des années Macron. 

L’étatisme macronien, appuyé sur les préfets, a fait oublier très vite la promesse de pacte girondin qu’avait faite le candidat de 2017. La mise entre parenthèse de la démocratie parlementaire durant la crise du Covid a encore renforcé le poids de l’exécutif, et, partant, celui de l’administration d’Etat. Quant aux corporatismes, la multiplication de mesures spécifiques à certains métiers — en positif comme en négatif — sur le « front Covidien » n’a fait que les renforcer. Contraintes ou compensations ont en effet été accordées par la main de l’Etat, sans débat parlementaire, tour à tour, aux restaurateurs, aux professionnels de santé, aux entreprises du spectacle, aux stations de ski, aux PME de services, etc. Une illustration particulière de ce corporatisme remplaçant le sens de l’intérêt général est donnée par ces médecins incitant à confiner la population pour sauver l’hôpital, ou par un ministre de la santé suggérant, pour sauver les Urgences, de… ne plus se rendre aux Urgences ! Car le corporatisme est exactement cela : défendre les intérêts d’une profession en oubliant jusqu’à la fonction de ladite profession : on défend sa corporation, même si elle ne fait plus, ou fait mal, son boulot. C’est ainsi que Paul André Colombani, député de Corse et médecin, a pu affirmer au moment du vote du pass sanitaire que “[ce pass] est intéressant pour préserver l’hopital » ! Est-ce de la santé de l’hopital dont un député, fût-il médecin, doit s’inquiéter, ou de celle, physique et mentale, de la population ?

IMG_2209Bref, décrire les dérives corporatistes que la crise du Covid a soulignées, en particulier du côté de l’hôpital, mais pas seulement, emplirait une encyclopédie. On pourrait souligner aussi le corporatisme de la police, dont les actions les plus violentes, provoquant blessés ou même morts (à Nantes, par exemple), ont été quasi-systématiquement “blanchies” par l’Inspection… c’est-à-dire par elle-même. Mais je veux ici plutôt souligner deux corporatismes à mon sens extrêmement dangereux pour la démocratie : celui des journalistes et celui des politiques. 

Les journalistes gardiens de leur vérité

Concurrencés fortement dans leur rôle de vecteurs de l’information par les réseaux sociaux, les journalistes se sont trouvés une nouvelle mission : garant de la vérité. Ainsi, la plupart des journaux français se sont dotés d’une rubrique anti fake-News. Objectif louable. Malheureusement, cette dénonciation des fausses informations s’est spécialisée dans deux directions : d’abord, la défense d’une seule vérité, la vérité officielle, celle du gouvernement et de l’OMS ; ensuite, la défense de cette “vérité” exclusivement contre les informations véhiculées par les réseaux sociaux, jamais contre des collègues. Il faut dire qu’on cherche vainement dans la presse “mainstream” française des prises de position critiques par rapport à la vaccination, aux confinements, aux obligations de masques, etc. Pour en trouver, il faut aller chercher des informations parues dans la presse européenne… et/ou relayées par les réseaux sociaux !

L’histoire du journalisme est pourtant faite de héros dénonçant les vérités officielles pour laisser place à, sinon LA vérité, du moins d’autres vérités ! Comment oublier les images de la guerre du Vietnam, de ce bonze s’immolant par le feu, de ce chef de la police du Sud Vietnam exécutant (assassinant) en pleine rue un suspect Viêt-cong, de cette petite fille nue fuyant Hué ravagé par les bombes et le feu ? La presse a joué un rôle déterminant dans l’issue du conflit vietnamien. A l’époque, elle n’était pas du côté du puissant…

Mais il existait peut être à cette époque une presse indépendante. Aujourd’hui, en France et ailleurs, à coups de subventions et de copinages soutenus, la presse apparaît plus que jamais comme le chien de garde du Pouvoir. Et ce quelle que soit la couleur politique du média ! Les militants de gauche peuvent dénoncer à l’envi la collusion d’une certaine presse avec l’argent, et ceux de droite l’islamo-gauchisme de certaines rédactions du service dit « public », le constat, c’est que, durant la crise du Covid, aucune presse, à l’exception notable du France-Soir en ligne, pure player plus proche des réseaux sociaux que d’un journal traditionnel, n’a tenté de questionner la doxa. Un tel unanimisme n’était présent ni aux Etats-Unis, ni en Grande-Bretagne. 

Et c’est là que le corporatisme journalistique devient dangereux. Ainsi, la presse et la classe politique unanimes se sont indignées lorsque, au cours d’une manifestation anti obligation vaccinale à Ajaccio, un journaliste a été pris à parti pour son alignement sur la politique officielle. Pourtant, lorsqu’on quitte la neutralité qu’un garant du droit à l’information devrait respecter, n’est-il pas normal d’être alors banalisé et d’entrer dans la mêlée comme tout un chacun ?

Certes, il est des pays où les journalistes sont encore les bêtes noires du pouvoir. Certes, il est des pays où des journalistes risquent la prison, voire la mort, pour divulguer une information que le pouvoir entend cacher. Mais d’une part, la France ne fait pas partie de ces pays, d’autre part, c’est au nom de la démocratie et de la liberté, et non de la corporation, que ces héros doivent être défendus. En France, la profession a oublié l’engagement au profit de la carrière, et le combat d’idées au profit du corporatisme. 

Les élus, une corporation pas comme les autres

Autre monde, dont, malheureusement, la proximité avec le précédent n’est plus à démontrer, le “monde des élus” semble être devenu, lui aussi, une corporation de plus. J’en veux pour preuve, là encore, l’unanimité absolue quand la permanence d’un élu est attaquée — sans victime, précisons-le —, ou le manque d’empressement à dénoncer les abus des uns et des autres. Certes, des élus sont régulièrement conduits devant les tribunaux pour des délits financiers ou pour des actes de harcèlement. Mais il est frappant de constater que ce ne sont jamais — ou presque — d’autres élus qui portent l’attaque. A l’exception peut-être de quelques indésirables, considérés par l’establishment politique comme inaptes à gouverner ! 

Car cette corporation-là, comme d’ailleurs toutes les corporations, distingue entre les respectables, qui sont reconnus membre de la corporation et ont droit à être défendus quand ils sont attaqués avec trop de virulence, et les non-respectables, les populistes, qui, pour reprendre les mots du Président Macron, ne font pas vraiment partie de la République. Qu’une corporation ait des critères pour y admettre les siens est normal. Quand ses critères deviennent des critères d’opinions, et non de probité ou de qualité, la démocratie est en danger. On l’a vu au cours de la crise du Covid avec l’Ordre des Médecins. Et que des élus fonctionnent sur ce modèle est d’une gravité extrême. 

Élu n’est pas un métier, contrairement à ce que l’opinion publique semble avoir aujourd’hui acté, poussée dans ce sens par… les élus et la presse. Être élu est une mission provisoire confiée par le peuple. Un élu ne devrait pas être très différent de ses électeurs. Or, qu’en est-il aujourd’hui ? Il n’y a plus que les maires de petites communes rurales pour se rappeler leur proximité avec leurs électeurs ! Les autres, ceux pour qui les indemnités sont devenus de fait un salaire, ceux dont le parcours politique est devenu une carrière, ceux-là ont oublié que, dans une démocratie, les qualités premières d’un élu devraient être sa capacité à écouter et à représenter ses électeurs, modestement et avec détermination, et non sa capacité à courtiser les puissants pour assurer sa carrière. Et, pire encore, ils ont oublié qu’en aucun cas, un élu ne devrait valoir plus que n’importe quel citoyen. Et pourtant, en pleine crise inflationniste, au milieu des manifestations de détresse du monde paysan, les députés, puis les sénateurs, se sont tranquillement accordé une augmentation de leurs indeminités, respectivement de 300 et 700 euros par mois, dans une belle unanimité ! Il faut dire qu’une corporation qui détient les clés de la caisse, il n’y en a qu’une, c’est celle-là…

Il y a toujours eu des élus défendant plus leur propre intérêt que celui de leurs concitoyens. Il y a toujours eu quelques élus corrompus. Mais, depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, un seuil a été franchi. Une vision dite “managériale” de la politique, confondant nation et entreprise, élus et cadres, en est peut être la source. Toujours est-il que l’immoralité corporatiste s’est développée à la vitesse d’un feu de forêt, et que les citoyens sont tellement désabusés qu’ils ne protestent même plus. 

Les incertitudes, les inquiétudes économiques ont toujours boosté les corporatismes. C’est encore plus vrai dans une société française qui ne reconnaît aucune autre identité collective que celle du métier. Mais le corporatisme qui s’installe chez ceux qui devraient être les garants, non de leur “métier”, mais de la démocratie elle-même, qu’ils soient en charge de la liberté d’informer ou de la représentation du peuple, est mortel pour la démocratie.

La démocratie, c’est l’expression de la souveraineté du peuple, appuyée sur la garantie de sa liberté d’expression et d’information. Le corporatisme des journalistes ou celui des élus la tue, lentement peut-être, mais sûrement. 

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