Nous avons dans les articles précédents de cette série montré combien obtenir son indépendance est vital pour la Corse si nous voulons que le peuple corse continue à vivre. Nous avons souligné ici que refuser de se laisser effacer est un combat à mener tous les jours. Mais il y a un deuxième pilier pour construire une stratégie gagnante.
(Se) créer un futur motivant
Dénoncer ne suffit pas. Accrocher sa charrue à une étoile, faire briller cette étoile, c’est créer, montrer, faire vivre par anticipation un futur qui soit réellement motivant. Construire une Corse prospère, solidaire, vivante, ne peut rester au niveau d’un slogan. Cela doit être un véritable projet, tourné résolument vers le futur et ancré dans le riche passé de notre île. Le travail en ce sens est urgent, et doit remplir deux conditions : être crédible et donc appuyé sur la réalité, être collectif pour pouvoir être partagé. Pour cela, il faut l’articuler sur deux aspects complémentaires :
- Construire et développer dès maintenant, en mettant à profit tous les interstices que nous laisse l’Etat, des projets efficaces, structurants, pertinents, qui démontrent comment nous pourrions faire de la Corse une île prospère pour tous ses habitants et qui préfigurent ce qui pourrait se faire à plus grande échelle dans une Corse libérée.
- Élaborer une projection d’un développement économique et social adapté à notre réalité, en utilisant, avec les acteurs du terrain, des méthodes d’intelligence collective éprouvées dans les secteurs les plus performants du monde d’aujourd’hui. Un projet économique, parce qu’il n’y a pas d’indépendance politique réelle sans création de richesse endogène, et, comme dit précédemment, la Corse a le potentiel nécessaire à cette création. Un projet social parce notre culture est une culture de la solidarité, et qu’une île riche qui aurait perdue sa culture ne présente aucun intérêt à nos yeux.
Construire un tel projet est aussi important que défendre la langue, la terre et la culture. C’en est même une condition d’efficacité, car s’il est vrai que souvent, on se mobilise CONTRE ce que l’on refuse, les vrais changements supposent qu’on se mobilise, plus encore, POUR ce que l’on veut voir advenir.
Mettre en place des projets qui préfigurent le futur possible
La Corse est loin aujourd’hui d’avoir en main tous les leviers de son développement économique. Mais, même avant l’autonomie, il existe dans le carcan administratif que nous subissons des interstices qui permettent de faire avancer quelques bons projets. Et ceux-ci ne manquent pas : dans le domaine agricole (céréales, par exemple) ; dans le domaine agro énergétique (Vaccaghia Energia, pour en citer un, qui est le premier projet citoyen d’énergie renouvelable en Corse labellisé par le collectif français Energie partagée) ; dans le domaine culturel ; dans le domaine du tourisme durable ; dans le domaine de l’industrie du cinéma…
Je ne saurais ici citer tous les projets. Ils ont en commun de contribuer à un développement de la Corse et de son image qui soit cohérent avec notre culture et nos spécificités territoriales et en même temps tourné vers le futur. Par exemple, le développement de la filière Cinéma à l’université de Corte peut sembler bien éloigné du développement économique de l’île. Pourtant, chaque année, au moins un ancien élève s’installe ici et y développe son activité professionnelle, parfois en télétravail. Ne serait-ce pas une piste sérieuse pour le futur ? Dans un tout autre domaine, Vaccaghja Energia, qui allie structuration de la filière bovine, traitement des déchets et production d’énergie, n’est-il pas un projet exemplaire de ce que pourrait être un développement économique autocentré et durable de notre île ? Autre domaine encore, réunir en Corse des violoncellistes venant du monde entier pour quatre jours de spectacles dans la pieve de Verde, ou des chanteurs lyriques eux aussi venant du monde entier, à Ghisonaccia, pour un concours alliant chant lyrique et chant corse ne sont-ils pas des illustrations de comment notre île pourrait rayonner dans le monde et construire une offre touristique durable, tout au long de l’année, si on s’en donnait les moyens ?
Ces projets sont portés parfois par des militants, parfois simplement par des passionnés. Mais ils ont en commun de préfigurer ce qu’une Corse maîtresse de ses choix et de ses moyens pourrait faire, créer, développer. Ils s’agit donc de les soutenir, de les faire connaître, et aussi de les mettre en perspective sans les dénaturer. Aux militants de savoir les repérer, les aider si besoin, les écouter toujours.
Construire une vision économique et sociale
Nous l’avons écrit plus haut, la Corse a indéniablement un potentiel pour y développer une prospérité pérenne et harmonieuse. Encore faut-il faire les choix stratégiques qui s’imposent et construire une vision qui puisse être partagée. On sait à quel point il est difficile d’arriver à un consensus sur des choix économiques ou sociaux. Il est tellement plus facile de dénoncer les ravages du tourisme de masse que de construire une alternative ! Il est tellement plus facile de se plaindre du manque de moyens alloués par l’Etat que de construire les conditions d’un véritable développement endogène de notre richesse !
Et pourtant, il n’y a pas d’indépendance, ni même d’autonomie, réelle si on reste dans la dépendance économique. Les services publics ne peuvent vivre que si on crée des richesses pour les financer. La santé a un coût, même si une société solidaire ne doit pas raisonner seulement en gestionnaire. On pourrait multiplier les thèmes, une île solidaire et où il fait bon vivre suppose un développement économique équilibré.
Les bases d’un tel développement sont faciles à esquisser : rééquilibrer les secteurs de l’économie en augmentant la part de l’agro-alimentaire et du tertiaire industriel et en modifiant le tourisme, rééquilibrer plaine et montagne en faisant en sorte de réinvestir nos villages tout au long de l’année, rééquilibrer les flux marchands en augmentant notre autonomie alimentaire et énergétique. Encore faut-il tracer des perspectives concrètes dans tous ses domaines, sans chercher pour autant un plan détaillé complet, qui serait illusoire.
Pour tracer ces perspectives, il suffit de s’appuyer sur et faire travailler ensemble des acteurs du terrain économique. C’est possible, au-delà des désaccords, au-delà des conflits d’intérêts, pour peu que l’on choisisse des personnes qui ont un sens de l’intérêt collectif et qu’on les aide avec les bonnes méthodes de travail.
L’auteur de ses lignes a enseigné et pratiqué des méthodes que l’on appelle aujourd’hui “d’intelligence collective” pendant plus de vingt ans, dans des domaines aussi divers que l’agro-alimentaire, les industries de défense, l’aéronautique, les services. Ces méthodes ne font pas de miracle. Mais elles aident concrètement à éclairer une situation de façon ordonnée et structurée, à élaborer des scénarios réfléchis, à faciliter des échanges entre personnes d’histoires et de contextes différents. D’une certaine façon, elles ne sont rien d’autre que la codification de ce que nos anciens savaient faire de façon informelle parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix pour gérer ensemble la vie de leurs villages !
Au nom de quoi faudrait-il laisser l’exclusivité de ces outils méthodologiques aux cabinets qui conseillent les prédateurs modernes de notre île alors que nous pouvons nous les approprier pour construire, ou au moins esquisser dans un premier temps, une véritable stratégie économique et sociale au service de la Corse et des Corses ?
Créer les conditions de l’indépendance
Comme la plupart des peuples, le peuple Corse se méfie de l’aventure et des aventuristes. Et en même temps, les Corses ont l’intelligence de leur histoire, et savent bien que compter seulement sur les autres est la source de bien des déboires.
L’impératif aujourd’hui est donc de créer, dans l’esprit des Corses autant que dans les projets, les conditions de l’indépendance de notre île. Parce que, répétons-le, l’autonomie dans la République française est illusoire. Parce que sans les moyens de légiférer et de construire un véritable développement, le peuple Corse est condamné à disparaître et à se fondre à relativement court terme. Et parce que c’est possible !
Créer les conditions de l’indépendance n’est pas s’acharner à satisfaire un fantasme passéiste. C’est au contraire préserver l’avenir des jeunes de ce pays. Parce que la disparition du peuple Corse, de sa culture, de ses valeurs spécifiques, ce serait l’alignement de notre île sur tous les maux que l’on voit aujourd’hui se développer sur le continent. Délinquance, violences, irrespect y deviennent la règle. Si nous voulons nous en préserver, et faire vivre une alternative que nous pourrons alors partager, nous devons d’abord assurer la pérennité de notre peuple.
En s’appuyant sur les trois axes décrits précédemment — démonter les mécanismes d’acculturation, mettre en œuvre des projets anticipateurs, écrire ensemble une vision du développement d’une Corse indépendante, prospère et solidaire —, on peut — et on doit — dès aujourd’hui construire une stratégie de la confiance.
Les Corses ont démontré tout au long de leur histoire leur capacité à créer des consensus quand la nation est en jeu. La tradition des paceri est ancrée, au moins autant que la vendetta, dans notre culture collective et elle a su trouver il y a quelques années, à Migliacciaru, des résonances ô combien modernes. Paoli en son temps avait aussi su unir les Corses pour en faire une nation parmi les plus “modernes” de son époque. Ces aspects de notre culture collective n’ont pas disparu. Ils sont le socle sur lequel appuyer cette stratégie de la confiance, nécessaire pour donner un vrai futur à notre île.
Alors, l’indépendance de la Corse ne sera plus une utopie ni une incantation, mais une évidence partagée par la majorité des Corses.
