Autonomia : la faute à qui ? Troisième partie : refuser l’effacement

Corse_IcôneDans les deux articles précédents (ici et ici), nous avons tenté de montrer que la seule véritable option gagnante pour la Corse est l’indépendance. Mais, pour y parvenir, il ne suffit pas de répéter à l’infini “Indépendance, indépendance, indépendance…” comme s’il s’agissait d’une formule magique. Ce dont nous avons besoin, c’est de développer une véritable pédagogie de la confiance, qui s’appuie sur deux piliers : refuser de se laisser effacer et créer un futur motivant. Voici quelques réflexions sur le premier pilier, le second faisant l’objet de notre quatrième volet. 

Refuser de se laisser effacer

Il y a plusieurs façons d’effacer un peuple, sans recourir au génocide. Une première façon est de le noyer sous un flot d’arrivants venant d’ailleurs, pour petit à petit effacer sa culture spécifique, en faire un étranger chez lui. D’aucuns soulignent qu’un tel processus est en œuvre en Corse. C’est probablement partiellement vrai, même si, comme souligné précédemment, tous les arrivants ne sont pas des “colons”.

Mais il y a aussi des mécanismes plus subtils. La France a gardé de sa longue expérience coloniale un talent incontestable pour acculturer les peuples qu’elle veut soumettre et pour y développer un sentiment d’infériorité propice à leur disparition progressive. Pour cela, l’Etat cultive trois mécanismes complémentaires, qu’il importe de mettre en lumière et de démonter à chaque fois : culpabiliser, appauvrir, isoler. 

Culpabiliser

La façon la plus manifeste de tenter de culpabiliser la société corse consiste à criminaliser la résistance politique, à harceler les militants et à faire porter à l’ensemble des Corses la responsabilité des actions. Ainsi en est-il du slogan “pas de discussions tant qu’il y a des attentats”. Ainsi en est-il de la fameuse phrase prononcée par Emmanuel Macron à propos de l’attentat contre le préfet Erignac, lors de sa visite sur l’île en 2018 : “il est des crimes qui ne se plaident pas”. Bien sûr, ces deux formules sont aussi fausses l’une que l’autre. Dans un Etat de droit, tout crime, quel qu’il soit, se plaide. Et la France, dans son processus de décolonisation, a toujours négocié au milieu des bombes. Mais ces formules choc contribuent à culpabiliser les Corses, à leur faire voir leur société comme souffrant de maux endogènes alors qu’ils sont en réalité dus à une situation politique créée par la France. 

Dans ce même ordre d’idée, les Corses sont sommés de combattre… la « mafia corse ». Chargé seul des fonctions régaliennes — police et justice —, l’Etat a, par son inertie, laissé se développer des activités criminelles sur notre île. Mais aujourd’hui, il salue les collectifs qui corsisent un problème qui est d’abord français ! Quand Gaëtan Zampa, Francis le Belge et Jacky Le Mat se sont affrontés pour capter la succession des Guerini à Marseille, on n’a pas parlé de mafia napolitaine, belge ou toulousaine, en fonction de l’origine de ces trois parrains ! Mais on n’a pas les mêmes scrupules à parler de mafia corse… Ne nous laissons pas caricaturer comme cela a été le cas en Sicile, où la mafia est née, comme par hasard, avec le début de la centralisation de l’Etat italien !

Dans un autre domaine, plus proche du quotidien des Corses, que dire de l’objurgation faite par l’Etat aux éleveurs et bergers corses à se montrer très vigilants face à une maladie des troupeaux entièrement importée… par les marchandises transportées dans les ports ! Là encore, c’est l’Etat français et non les bergers corses qui a les moyens— et le devoir — d’agir là où naît le problème.  On pourrait multiplier les exemples. Que les Corses doivent défendre leur terre contre les épizooties ou contre les agissements de bandes criminelles est incontestable. Mais qu’ils doivent culpabiliser à cause de l’inertie de l’Etat dans ses matières, non ! 

Certaines caricatures utilisées pour culpabiliser les Corses relèvent en fait du racisme. Ainsi par exemple, alors même que les banlieues françaises s’enflammaient à la suite de la mort d’un jeune d’un coup de pistolet d’un policier, c’est contre des supporters corses de l’équipe d’Ajaccio, accusés d’un incident dont l’enquête a montré qu’il avait été largement exagéré et romancé par une des victimes, que le Président de la République appelait à la plus grande sévérité ! Et que dire des harcèlements judiciaires que subissent de nombreux Corses, plus ou moins militants, pour des peccadilles ? Ce qui, sur le continent, serait ignoré fait ici l’objet de procès, médiatisés à l’envi. Autant la grande délinquance semble impossible à poursuivre, autant la petite délinquance, économique en particulier, est mise régulièrement en avant pour expliquer que, sans la France, l’île serait la proie du banditisme. Et que les Corses sont incapable de traiter seuls la question. L’Etat français a-t-il jamais entendu parler de la ghjustizia paolina ?

En réalité, faire porter aux seuls Corses la responsabilité des maux dont souffre la Corse ressortit d’un processus bien maitrisé par l’Etat, et utilisé largement ailleurs : Guadeloupe récemment, Afrique naguère. Qui ne se souvient de la tirade de Nicolas Sarkozy sur « l’Homme africain » ? Il ne s’agit bien évidemment pas dans notre esprit de rejeter entièrement et exclusivement la faute sur l’Etat, mais de dénoncer les caricatures racistes que subissent les Corses, comme naguère les Bretons. Non, tous les Corses ne sont pas des gangsters. Non, tous les Corses ne sont pas des dilettantes. Non, tous les Corses ne sont pas des profiteurs. Il s’en faut de beaucoup. Et même, ceux qui « profitent » le plus sur notre île viennent souvent d’ailleurs. 

Appauvrir

On l’a écrit plus haut, la Corse est riche. Et en même temps, elle est, parmi les “régions” françaises, l’endroit où l’on compte le plus de pauvres. Cherchez l’erreur ! 

Là encore, c’est bien une question de choix politiques. Ceux fait sous la dépendance de la France privilégient un développement qui profite à un petit nombre : tourisme dont la manne est confisquée par une minorité, la majorité devant se contenter au mieux de miettes ; développement des résidences secondaires de riches continentaux, qui, certes, fournissent parfois du travail à quelques entreprises locales, mais qui dépensent l’essentiel de leur richesse — y compris celle générée par la location saisonnière de leurs biens — hors de notre île… Notons en même temps que la concentration d’un grand nombre de touristes sur une période courte impose de mettre en place des infrastructures (assainissement, par exemple) dimensionnées en conséquence, mais essentiellement payées par… les Corses résidents. 

Où sont les investissements productifs ? Où sont les choix qui pourraient nous aider à réduire notre dépendance par rapport à l’extérieur, dans le domaine agro-alimentaire par exemple, et qui nous feraient entrer dans un cercle vertueux  : création d’emplois durables, réduction des flux, réduction des dépenses externalisées ?

Mais ces choix ne sont pas des erreurs ! Ils participent d’une volonté de renforcer la dépendance. Car la pauvreté fait l’objet d’un accompagnement social dont les ficelles sont, pour la plus grande part, tenues par Paris. L’effet ainsi est double. Paris tient les cordons de la bourse, et les Corses sont culpabilisés de dépendre de la charité des Français ! Oubliant que les ressources du tourisme en Corse vont, pour une part très significative, emplir les caisses de l’Etat via l’impôt (TVA, impôts sur les revenus des continentaux qui louent leurs biens immobiliers, impôts sur les sociétés des groupes qui profitent du tourisme,…). Oubliant que la location aux pays de l’OTAN des infrastructures militaires corses (Solenzara et le champ de tir de Diane) ne rapporte rien à notre île. Oubliant que les grandes entreprises qui nourrissent les Corses, puisque nous sommes, par ces choix politiques, contraints d’importer la grande majorité de nos produits alimentaires, ne payent pas leurs impôts en Corse. 

On pourrait ajouter, dans cette volonté d’appauvrir la Corse, ou en tout cas de l’empêcher de développer à son gré sa propre prospérité, le traitement de notre langue et de notre culture. Car enfermer la langue et la culture corse dans un statut réducteur d’éléments de patrimoine  — devrions-nous dire de musée ?ne facilite pas la création de ce qu’on nomme les “industries culturelles” propres. On pourrait imaginer, si notre langue était plus solidement ancrée, tout un développement d’outils logiciels multilingues, de traduction, de sous titrage ou de doublage pour le cinéma, etc. Refuser la coofficialité, semer d’embûches le parcours des filières bilingues et, a fortiori, des écoles immersives, a donc aussi un impact économique

Bref, tout est fait pour renforcer la caricature du Corse violent et nonchalant, incapable de vivre sans le soutien d’une métropole dévouée ! Et bien sûr, individualiste, même si toute son histoire démontre le contraire. 

Isoler

Car la volonté de réduire notre langue et notre culture se situe à la jonction de deux des armes favorites des gouvernements coloniaux : appauvrir pour accentuer la dépendance et isoler les individus. Certes, il n’y a pas que les politiques de l’État français qui contribuent à développer l’individualisme extrême qui sévit partout, et pas seulement chez nous. Mais nous aurions tort de négliger cette dimension, qui contribue au “complexe du colonisé”.

La culture corse est à la fois méditerranéenne et insulaire. Deux raisons majeures pour en faire une culture de solidarités locales. Cela ne veut pas dire bien sûr que tous les Corses nourrissent pour leur prochain un amour immodéré et désintéressé ! La solidarité, au sens premier du terme, c’est simplement la conscience que chacun contribue à la solidité de l’édifice global. Cette solidarité première a été indispensable pendant des siècles dans nos villages où, autour de la casa cumuna, la discussion permettait de faire vivre ensemble une communauté relativement isolée et donc condamnée à s’entr’aider ! Ainsi en allait-il pour la construction des maisons, l’élaboration des terrasses, le partage de l’eau. 

Une telle société, naturellement solidaire, ne saurait convenir à un État qui se veut à la fois arbitre, providence et gendarme. Alors, la France multiplie les mesures qui renforcent les individualismes ou les “mini corporatismes”. Elle le fait aussi sur le continent bien sûr : mesures catégorielles tellement complexes que personne n’y comprend rien sans se référer au professionnel ad’hoc, éclatement des aides en multiples dispositifs, interdiction de nombreux échanges non marchands sous peine d’accusation de travail dissimulé. 

Mais en Corse, on pourrait presque dire que toutes les politiques de l’Etat visent à ce but : faire éclater la société corse. Ainsi par exemple, des Corses reprochent volontiers à d’autres Corses de vendre leur terre et/ou leur maison à des continentaux. Mais au nom de quoi faudrait-Il que les Corses soient immensément plus vertueux que les autres, quand un système entier est mis en place pour favoriser ces aliénations ? La spéculation foncière et immobilière, en particulier sur le littoral, pourrait être jugulée par une véritable sanctuarisation des ESA d’une part, un statut de résident suffisamment restrictif d’autre part. 

L’éclatement de la société corse emprunte plusieurs voies. Ainsi, on opposera littoral et montagne. On opposera, par des artifices comme le loto du patrimoine, des villages entre eux. On opposera, par des subventions discrétionnaires, villages et régions. Tout est fait pour diviser, individualiser, casser la culture séculaire de solidarité. Jusqu’à utiliser les travers des sociétés méditerranéennes, promptes à la querelle et à la gloriole, pour ancrer des comportements délétères. Alors, les nouveaux arrivants sur le sol corse pourront tranquillement y apporter aussi leur individualisme, et ne trouveront plus de culture collective à laquelle s’intégrer. 

Ne rien laisser passer 

STOPTous ces éléments peuvent paraître anecdotiques. Tous ces points peuvent sembler devoir être logiquement imputés à la société corse. Après tout, il ne tient qu’aux Corses de rester fiers, de développer la richesse de leur île, de cultiver les solidarités. Mais penser cela n’est pas juste. Bien sûr, les Corses portent une part de responsabilité. Mais nous n’avons pas le droit d’ignorer ces mécanismes, qui sont des classiques des pratiques coloniales, destinés à ancrer un sentiment d’infériorité chez le colonisé. Ils nous faut en permanence les démonter. Non pas pour faire du peuple corse un modèle de vertu, qu’il n’est pas plus que les autres. Mais simplement pour contribuer à retrouver la confiance en nous d’un peuple “normal”. Et pour rendre à César ce qui lui appartient. En l’occurrence, rendre à l’État français la responsabilité qui est la sienne d’avoir amplifié et de continuer à amplifier ce qui va dans le sens de la dépendance et mis des bâtons dans les roues de ce qui pourrait la réduire. 

On ne construit pas une culture à coup de lois. Mais lois et règlements peuvent contribuer fortement à la détruire. L’indépendance, c’est aussi le seul moyen de faire en sorte d’empêcher de telles lois et règlements néfastes. Et, dès maintenant, débattre de ces sujets, mettre en évidence ces mécanismes pervers, de façon la plus concrète possible, au-delà des slogans, c’est contribuer à rendre au peuple Corse la confiance nécessaire à sa pérennité. Et c’est aussi contribuer à s’adresser aux nouveaux arrivants pour leur faire comprendre la responsabilité qu’ils porteraient dans la destruction d’un peuple, responsabilité dont la plupart ne veulent pas. Et, au-delà de la dénonciation, pour intégrer le plus grand nombre d’habitants de notre île dans la création de son futur Corse. 

Le Président Simeoni posait récemment la question : « comment faire pour que la Corse continue à fabriquer des Corses ? » Un premier élément de réponse est que notre île, en soi, ne fabrique rien. Les Corses seuls peuvent en fabriquer d’autres. Et ce n’est pas tant une question de quota qu’une question d’attitude. Refuser de laisser l’Etat ne fabriquer ici que des Français, refuser se laisser effacer est une première étape, vitale. 

A suivre