Froid dans le dos…

demokratie-1536628_960_720Un tout récent sondage réalisé pour le quotidien Ouest-France nous apprend que 41% des Français seraient prêts à confier leur pays à un régime politique autoritaire pour mener à bien les réformes “nécessaires”. Dans le même temps, le locataire actuel de l’Elysée affirme voir dans l’état de l’Europe aujourd’hui de fortes ressemblances avec l’entre-deux-guerres, et la montée du fascisme et du nazisme… Coïncidence ? Paranoïa ? Ou triste prédiction ?

L’histoire manipulée…

Mussolini_a_Hitler_-_Berlín_1937Commençons par le parallèle avec les années trente. Grosso modo, il s’agit de nous faire croire que Salvini en Italie est un nouveau Mussolini, et que l’AfD en Allemagne représente le nazisme renaissant. Ces parallèles frappants omettent de pointer les différences énormes de contexte. L’entre-deux-guerre se situe… entre deux guerres mondiales ! Qui peut aujourd’hui croire sérieusement à un nouveau bain de sang intra-européen ? Outre le fait que la Première Guerre mondiale a 100 ans, l’interdépendance entre les pays européens, y compris sur le plan militaire dans le cadre de l’OTAN, est telle qu’une éventuelle guerre est impossible avant des décennies de déconstruction. Sans compter que la prospérité de nos pays, même si elle est mise à mal par des crises successives, a de quoi rogner les griffes de la grande majorité de la population, ce qui n’était pas le cas dans les années 20-30.
Alors, pourquoi ce parallèle ? Un journal économique réputé indiquait récemment, parlant des Etats-Unis d’Amérique, que la dette était absolument comparable à celle que génère une économie de guerre, mais que le gouvernement, comme on est en paix, n’avait pas la légitimité requise pour imposer les mesures nécessaires pour y remédier. La situation est très similaire en Europe et en France.
Entretenir la peur a de tout temps été la ressource de Pouvoirs en manque de projet. Quoi de tel pour cela que de raviver la mémoire des deux conflits les plus meurtriers que le monde ait connu ? Et donc, implicitement, de justifier que l’on suspende quelques libertés pour assurer notre sécurité collective ?
Illusion, bien sûr, car, si 41% des Français sont prêts à confier les rênes à un pouvoir autoritaire “pour mener à bien les réformes nécessaires”, il y a gros à parier en, revanche qu’ils ne partagent pas la même vision de ce que devraient être lesdites réformes !

Disons le clairement : l’histoire ne se répète pas. Elle ne bégaie même pas, pour reprendre la formule de Karl Marx. En revanche, elle se manipule aisément, et tous les régimes en mal de légitimité ont régulièrement tenté de le faire…

La tentation autoritaire1

Depuis des années maintenant, à toute occasion, médias, intellectuels et politiques de tous bords distillent la peur. Qu’il s’agisse de la peur de l’autre — le migrant ou le raciste, selon le camp que l’on choisit —, de la peur des catastrophes — climatiques ou industrielles —, ou simplement de la peur de la récession économique, la peur “fait vendre”.
Ce qui étonne alors, n’est-ce pas que seulement 41% des Français envisagent le salut dans un régime politique autoritaire ? Emmanuel Macron a pourtant montré le chemin, en refusant la plupart du remps de négocier avec les corps intermédiaires, et en réduisant, par une majorité pléthorique et peu formée politiquement, les débats de l’Assemblée Nationale à l’anecdote. monkey-2803416_960_720Si Michel Onfray parlait récemment à son sujet de “totalitarisme”, on est pour le moins dans un “totalitarisme soft”. Pourquoi alors ne pas souhaiter que cela aille un peu plus loin, et qu’on se débarrasse enfin des débats qui paralysent nos démocraties ? Deux points au moins pourtant devraient nous faire réfléchir.
Le premier, je l’ai déjà évoqué plus haut, est qu’il est bien plus facile de se mettre d’accord pour dénoncer un mal que pour lui trouver un remède. Ainsi, les “réformes nécessaires” ne sont évidemment pas les mêmes selon que l’on est au RSA ou que l’on a l’impression de se faire priver par le fisc du “juste fruit de son investissement”, selon que l’on est chômeur ou que l’on souffre de voir son bonus de trader limité par la loi, etc.
Le second, plus grave encore, c’est que le totalitarisme soft n’existe pas : il devient toujours une dictature dure. Simplement parce que le pouvoir ne se limite jamais de sa propre initiative, et que, lorsqu’il a réussi à tuer les contre pouvoirs, il vise à se perpétuer. L’histoire non manipulée nous l’enseigne copieusement, y compris dans les périodes les plus récentes : Russie, Cuba, Vénézuela, etc. Il n’y a pas un seul exemple de dictateur ou de pouvoir autoritaire qui se soit arrêté autrement que par la guerre ou la révolution violente.

Ouvrir d’autres voies

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Revenons au fond. S’il y a, chez nos gouvernants comme chez nos concitoyens, une tentation de l’abus de pouvoir, c’est parce que la situation de ce début de XXIe siècle est véritablement complexe. L’enjeu des migrations n’est pas soluble dans des slogans simplificateurs, les questions environnementales ne peuvent se résoudre par de simples incantations, l’économie elle-même semble difficile à maitriser à l’échelle de nos pays, et les questions de civilisation, de valeurs à partager sont au cœur de nos doutes. Alors, face à cette complexité, il peut être tentant de se confier à un sauveur.

Le seul “hic”, c’est que ça ne marche pas ! On ne peut simplement pas résoudre la complexité en l’ignorant, ou la simplifier arbitrairement en la dégageant sur un tiers à qui nous confierions les clés de notre avenir.
La réponse à la crise actuelle ne peut pas être dans la mise entre parenthèse de la démocratie, mais au contraire dans un approfondissement de celle-ci. Parce que seule une démocratie ouverte permet de faire émerger des consensus, parce que seule une démocratie ouverte permet de faire réfléchir ensemble des millions de cerveaux au lieu d’un seul, parce que seule une démocratie ouverte permet de se corriger quand on se trompe.

La Corse aux avant-postes ?

Heureusement, nous avons en Corse une autre tradition que la France. Quand cette dernière a régulièrement au cours de son histoire cherché l’homme providentiel qui lui permettrait de résoudre ses crises — elle est même naguère venu le chercher sur notre île !—, la Corse avait depuis des siècles la Casa Cumuna, cette sorte d’Agora où le débat, et seulement le débat, permettait de faire émerger des solutions que les “minoritaires“ acceptaient parce qu’il savaient que, la fois suivante, ce serait peut-être leur point de vue qui serait majoritaire.512px-Pascal_Paoli_BRW

Il n’y a jamais eu de dictature endogène en Corse. Les seules dictatures que le peuple Corse a dû subir lui ont été imposées par des envahisseurs. En revanche, ce même peuple a su inventer au XVIIIe siècle, avant les autres, une forme de “république” qui devait peu après devenir un modèle en Europe et en Amérique. Malheureusement, la “république Corse“ avait entre temps péri à Ponte Novu, et ensuite, ce modèle, une fois “francisé”, s’est retourné contre ses inventeurs.

Mais, Dieu merci, l’histoire ne se répète pas ! Alors, soyons, sur notre île, confiant dans notre capacité à redonner ses lettres de noblesse à notre tradition, celle de la Casa Cumuna, du débat contradictoire pour faire émerger les solutions, et à y rechercher une voie efficace pour faire face aux défis de notre époque.

Toutes les dictatures, aussi éclairées soient-elles, finissent mal. Une vraie démocratie, respectueuse des différences, est la seule réponse possible.


1 J’emploie ici le terme “autoritaire” parce que, dans notre langage courant, il traduit bien l’idée de restriction des libertés. Mais c’est oublier que la véritable autorité, contrairement au pouvoir, vise à faire grandir l’autre et non à l’opprimer. La tentation dont il est vraiment question ici, c’est celle de laisser se commettre des abus de pouvoir…

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