Coups de boutoir ou coups d’épingle ?
 (Premier volet)

Those who make peaceful revolution impossible will make violent revolution inevitable.
(Ceux qui rendent les révolutions pacifiques impossibles rendent les révolutions violentes inévitables)

John F. Kennedy — Discours au premier anniversaire de l’Alliance pour le Progrès -13 mars 1962

Ces deux dernières années ont été fertiles en évènements sensés exprimer une remise en cause de notre système politique, économique et social. Dans le champ politique, le coup d’envoi a été donné par le référendum britannique sur le Brexit — à moins qu’il n’ait en réalité été donné un peu plus tôt lors du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse. Le Leave victorieux n’en finit pas de faire trembler l’establishment européen. Quelques mois plus tard, la victoire de Trump aux Etats-Unis, celle de Macron en France, puis la presque défaite de Merkel en Allemagne — elle est encore en négociation pour tenter de gouverner —, continuaient à faire vaciller les positions les mieux établies, et à déjouer les pronostics. Sur le plan économique et social, l’hiver est peu propice aux grandes manifestations, mais le calme relatif actuel ne devrait pas nous faire oublier les manifestations contre la loi Travail de Hollande ou les mouvements trans-européens d’insoumis. Et ne peut-on voir l’engouement pour le Bitcoin comme une mise en cause de la domination des banques ? Quant au plan de la société, le mouvement #Me Too sonne comme une sorte de point d’orgue à de nombreuses actions remettant en cause notre société patriarcale, inégalitaire et, somme toute, plutôt injuste.

Comprendre les points communs…
Bien que ces manifestations de l’opinion publique dans les pays occidentaux puissent sembler sans lien, voire contradictoires ou opposées, il y a bien une communauté de mode entre le vote Trump et le mouvement #Me Too.. Dans les deux cas, il s’agit de remettre en cause de façon radicale la règle du jeu qui était jusqu’ici communément admise. Il était admis que le Président des Etats-Unis devait être un homme — ou éventuellement une femme, mais nous n’en avons pour l’instant aucun exemple incarné — qui cherche à rassembler et non à diviser. Et de même, il était communément admis que les stars d’Hollywood devait accepter en silence d’être des objets sexuels, ou des prédateurs.
Le Brexit exprime lui aussi ce type de révolte contre “l’évidence”, ici celle que l’Union Européenne ne pourrait connaitre que le signe “plus”, et que vouloir la quitter serait au mieux une faute de goût qui ne saurait être passée à l’acte, au pire un crime contre l’intelligence. Non seulement les Britanniques ont voté Leave, mais en plus, ils continuent de croire, au regard des deux années qui viennent de s’écouler, que les catastrophes annoncées n’auront probablement jamais lieu. Voilà qui est pécher contre la doxa qui a dominé de façon toute puissante les pensées et opinions européennes depuis le début de la course à l’élargissement il y a plus de 20 ans.
Le vote Macron en France a été opposé au Brexit. Ce serait la victoire de l’esprit européen contre l’obscurantisme nationaliste, qui était en l’occurrence incarné par Le Pen. Mais c’est là faire peu de cas du fait que personne en France ne proposait de quitter l’Union Européenne. En réalité, le débat en France n’avait rien de commun avec celui du Brexit. Mais le vote Macron n’en est pas moins un vote anti-système, dans une certaine mesure. Refus de TOUS les partis politiques établis, refus des sortants — il suffit de jeter un œil sur la composition de l’Assemblée Nationale —, refus, là encore, des règles du jeu institutionnelles — Macron est le premier Président de la Vème République depuis De Gaulle a n’avoir jamais eu aucun mandat électif auparavant.

Notre système craque. Ces surprises électorales ou sociétales sont l’expression de ces fissures. Aucune d’entre elles n’est en soi une marque essentielle de rupture. Mais la concomitance de ces manifestations, leur extension géographique, leur résurgence toujours aussi inattendue, leur diversité même, ne peuvent tromper. Il y a quelque chose de nouveau dans cette forme de remise en cause : la radicalité va avec la diversité. On pourrait multiplier à l’envi les exemples de ces deux dernières années : en France, Sivens puis Notre Dame des Landes, occupations de terrains qui ont fait reculer trois gouvernements successifs ; partout en Europe et en Amérique du Nord, #Me Too, mais aussi les mouvements Vegan, les revendications LGBT et d’autres formes de remise en cause d’un modèle social naguère dominant ; aux Etats-Unis d’abord, mais aussi en Europe, les lanceurs d’alerte — Wikileaks, Snowden, etc… — qui cassent l’idée même de droit au secret pour nos gouvernants ; jusqu’aux “fake news” qui traduisent plus, par leur succès, une profonde remise en cause de la crédibilité de la presse, ce quatrième pouvoir pilier de notre système politique, qu’un attrait pour de nouvelles sources.

Révolte ou révolution ?
Cette diversité même ne marque-t-elle pas la limite de la remise en cause ? Il est indéniable que ces mouvements ou ces votes des deux dernières années traduisent une insatisfaction profonde, une révolte alimentée par un niveau d’insécurité ressentie qui avait été oublié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Paradoxalement, loin d’apporter un sentiment de sécurité partagée, la fin de la Guerre Froide a propulsé l’insécurité vers des sommets. Parce qu’il est plus facile de s’habituer à une seule menace, fût-elle celle de l’apocalypse nucléaire, qu’à une menace multiforme. Parce que la chute de l’URSS a libéré de nouveaux terrains d’affrontement. Parce que la réussite de la mondialisation de l’économie apporte de nouvelles remises en cause…
Bref, les raisons de refuser notre système sont multiples, et s’expriment avec force. Mais en même temps, la résilience de l’establishment pourrait forcer notre admiration ! Passons en revue quelque traits saillants.
Aux USA, le Discours sur l’Etat de l’Union de Trump a surpris les Démocrates eux-mêmes. Le ton polémiste du discours d’inauguration a été oublié au profit d’un ton plus modéré, plus ouvert. Oh certes, Trump reste l’ennemi à abattre pour la gauche américaine, mais une partie de plus en plus grande de l’establishment n’est-elle pas en train de s’en accommoder ? Alors que la question qui dominait les médias au cours de sa première année de présidence était de savoir si un impeachment l’empêcherait d’aller jusqu’au bout de son mandat, on voit aujourd’hui de plus en plus d’articles évoquant sa possible… réélection. Victoire de l’iconoclaste, ou (ré)intégration dans le système ?
Chez nos amis Britanniques, une partie de l’establishment a dès le début soutenu le Brexit. Certes, Boris Johnson a des pratiques parfois imprévisibles, mais il reste un digne représentant de ce qui se fait de mieux dans la “upper-middle class”. C’est probablement moins vrai de Jeremy Corbyn, mais ce dernier n’est pas encore au pouvoir…
En France, Macron et son équipe issue de l’ENA ne sont en rupture qu’avec l’establishment “politique”. La Présidentielle de 2017 a certes envoyé plus qu’un coup de semonce aux partis traditionnels, mais là s’arrêtent les remises en cause. Qui peut croire que l’ENA et la Haute Finance soient réellement des écoles de la subversion ?
Quant aux différents mouvements sociaux évoqués précédemment, leur seul point commun est de refuser certains aspects de notre système actuel. La “convergence des luttes” si chère aux apprentis révolutionnaires de Mai 68 se réalise parfois dans quelques démonstrations, surtout dans les médias, mais n’a aucune consistance en terme de construction d’un modèle alternatif.

En réalité, toutes ces attaques contre le système sont plus des coups d’épingle que des coups de boutoirs. L’optimisme qui régnait à Davos cette année lors de la grande messe de l’establishment mondial pourrait n’être dû qu’à un aveuglement persistant, mais les raisons de croire que rien ne change en profondeur sont bien là. Car pour passer de la révolte à la révolution, il faut plus qu’un ras-le-bol généralisé. La peur, distillée aujourd’hui dans tous les domaines, du terrorisme au climat en passant par la mondialisation de l’économie et la destruction des emplois par l’intelligence artificielle, peut sans aucune doute alimenter un flux continu de mouvements de refus. Pour construire un futur alternatif, il faut aussi un espoir, une perspective positive, un monde à construire et pas seulement un système à détruire.

Changer le système, OK, mais pour quoi ?
Comment passer du ras-le-bol à un vrai changement ? Les réponses sont probablement multiples sur les directions à prendre. Mais un point pourrait faire l’unanimité : quand on veut changer un système, il ne suffit pas de remplacer ceux qui occupent le pouvoir par d’autres, mais il faut changer aussi la façon dont est exercé le pouvoir. C’est cela, une vraie révolution, qu’elle soit pacifique ou violente, pour reprendre John Kennedy.
Jetons un regard sur l’histoire de ces dernières décennies. Les occasions de changer ceux qui exercent le pouvoir ont été nombreuses, grâce en soit rendue à notre démocratie, aussi imparfaite fût-elle. Mais il y a une logique des institutions. François Mitterrand, qui avait dénoncé le coup d’état permanent que représentait à ses yeux la Cinquième République, avant de s’en accommoder lorsqu’il occupa à son tour l’Elysée, en est une illustration parfaite. L’analyse institutionnelle rappelle la force de l’institué, la sociologie démontre la tendance des organisations à se perpétuer, l’histoire illustre la résistance des appareils et la futilité de changer ceux qui occupent les sièges du pouvoir, quand ces derniers ne vacillent pas assez  profondément.
Or, les multiples crises que nous avons évoquées ci-dessus ont un autre point commun que celui d’exprimer une révolte. Elles questionnent, sanctionnent, directement l’exercice du pouvoir. Ceux qui sont mis en cause par Trump, le Brexit, Macron comme par #Me Too ou les lanceurs d’alerte, ce sont ceux qui exercent le pouvoir depuis des décennies, toutes opinions et idéologies confondues. Ce qui est mis en cause, plus que les personnes ou les intérêts de classe, c’est la façon même d’exercer ce pouvoir ou d’en abuser.
Allons plus loin dans l’analyse. Alors que leurs systèmes sociaux, leurs modes de pensées, leurs histoires, leurs institutions diffèrent énormément, qu’est-ce que les différentes démocraties d’Europe et d’Amérique ont en commun qui pourrait expliquer que la remise en cause soit si commune tout en étant si variée ? N’est-ce pas justement leur fonctionnement de “démocratie représentative”, qui consiste à confier régulièrement les clés du pouvoir à des élus qui, ensuite, font un peu ce qu’ils veulent — ou ce qu’ils peuvent — dans un système globalement centralisé ? Les lieux d’exercice du pouvoir n’ont pas vraiment changé au cours des trois derniers siècles. Les “capitales” sont étonnamment constantes dans notre partie du monde. Certes, il y a eu un peu de décentralisation, voire de dévolution, dans certains pays d’Europe, alors même d’ailleurs qu’aux Etats-Unis, la tendance, jusqu’à Trump, était plutôt au renforcement du pouvoir fédéral. Mais même là où il y a eu décentralisation, l’organisation globale de la pyramide n’a pas vraiment évolué.
Et si c’était cela qu’il nous fallait modifier ? La “post démocratie” est devenue, pour certains, l’horizon à atteindre, et pour d’autres la qualification d’une caricature de démocratie qui serait la nôtre aujourd’hui. Mais plutôt que de tenter de définir la “post démocratie”, si on essayait de comprendre en quoi des sociétés complexes, évoluées, où les gens sont très instruits, diffèrent des sociétés qui étaient les nôtres aux XVIIIe siècle, quand les bases de notre système actuel ont été posées ? Et comment cela doit se traduire dans les principes mêmes de notre gouvernance ?

Pour transformer les multiples insatisfactions qui s’expriment aujourd’hui de façon plus ou moins erratiques en véritable espoir de changement, il nous faut repenser l’exercice même du pouvoir. C’est la condition absolue pour rendre possible les “révolutions pacifiques” nécessaires pour empêcher la violence des fausses révolutions. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe, en Ecosse, en Catalogne ou en Corse, des signaux qui, pour “faibles” qu’ils soient à l’échelle du monde, montrent une voie possible. Nous y reviendrons dans de futurs articles.

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